Denys d'Halicarnasse, rhéteur du Ier s. av. J.-C. cite Sappho

(texte établi et traduit par G. Aujac et M. Lebel (éd. Les Belles Lettres, 1981)

 

 
Denys d'Halicarnasse (54 av. J.-C.- 8 apr. J.-C.), rhéteur, critique littéraire et historien grec habitant à Rome au Ier siècle av. J.-C., écrivit pour l'un de ses élèves le traité intitulé Synthésis ou Composition des mots ou Composition stylistique.
D'après Denys, le discours est basé sur le choix des mots qui révèle son sens et sur l'ordonnancement ou l'ajustement des mots qui détermine la forme du discours. Dans ce traité, Denys d'Halicarnasse étudie à travers les auteurs classiques : Homère, Démosthène, Euripide, Pindare, Thucydide, Aristophane, Sappho (cf. son œuvre poétique) et Simonide ce qui donne agrément et beauté à l'ajustement des éléments du langage. Cet enseignement hermétique relève essentiellement de "l'impressionnisme et de la sensibilité musicale". Grâce à Denys d'Halicarnasse est conservée l'ode I ou l'ode à Aphrodite, ou "l'Hymne à Aphrodite", unique poème totalement conservé de la poétesse lesbienne Sappho. Dans le langage ésotérique du critique littéraire, d'une part, la poétesse lyrique Sappho est une représentante de "l'harmonie polie" et d'autre part elle offre l'exemple de prose poétique. Le rhéteur écrit :
"La composition seule doit être notre étude, elle qui, à travers des mots ordinaires, rebattus et nullement poétiques, fait apparaître des grâces poétiques" .

 

 

OPUSCULES RHETORIQUES

Tome III

LA COMPOSITION STYLISTIQUE

traduit du grec ancien par G. Aujac et M. Lebel (éd. Les Belles Lettres, 1981)

(...)

(page 90, VI, 10, 2) A mon avis, les deux objectifs fondamentaux que doivent poursuivre les auteurs en vers ou en prose sont l'agrément et la beauté. (…)

(page 91, VI, 11, 1) Pour à mon sens donner de l'agrément et de la beauté au style, les quatre facteurs les plus généraux et les plus puissants sont la mélodie, le rythme, la variété et, compagne obligée pour les trois, la convenance.

(…)
(page 136, VI, 19, 1) Le troisième point à considérer pour atteindre à la beauté du style, c'est, disais-je, la variété ; je n'entends pas par là passer du bon style au mauvais style (ce serait de la sottise), ni non plus passer du mauvais au bon, mais introduire de la diversité dans l'homogène. La beauté même peut soulever le cœur, comme peut le faire l'agrément, quand elle s'immobilise dans la monotonie ; diversifiée par la variété, elle reste toujours nouvelle.
(…)

(page 137, VI, 19, 7) Les anciens poètes lyriques, je veux dire Alcée ou Sappho, composaient des strophes courtes ; aussi, dans des côla qui étaient peu nombreux, introduisaient-ils peu de variété ; ils n'usaient de l'épode que rarement. Mais Stésichore et Pindare, qui ont donné plus d'ampleur à la période, l'ont divisée en des mètres et des côla nombreux, et ce, uniquement par amour de la variété.
(…)
(page 146, VI, 20, 24) Pour le moment, il me reste encore pour honorer mes engagements à traiter certains points, tout aussi indispensables ; je vais donc les ajouter à mon exposé avant de passer à la conclusion ; <j'essaierai de décrire> les différentes sortes de compositions stylistiques et, pour chacune, le type qui la caractérise en gros ; je citerai à chaque fois les écrivains qui se sont particulièrement distingués dans ce style et fournirai des exemples.

(…)
(page 147, VI, 21, 3) Les variétés fondamentales, en matière de composition stylistique, peuvent, j'en suis convaincu, se ramener à trois ; je laisse à qui voudra le soin de leur donner un nom appropriés une fois qu'on aura appris ce qui caractérise chacune d'entre elles et ce qui les distingue l'une de l'autre. Pour moi, ne disposant pas de mots propres pour les désigner puisqu'on ne leur a pas encore donné de nom, j'userai de métaphores, appelant la première austère, la seconde polie, la troisième intermédiaire.
(…)
(page 163 à 169, VI, 23, 5 à VI, 23, 16) La composition polie, que j'ai mise au second rang, se caractérise ainsi. Elle ne cherche pas à mettre en relief chaque mot, ni à les installer tous sur des assises larges et solides, ni à les séparer par de longs intervalles de temps ; elle n'aime pas du tout la lenteur ni l'allure figée ; elle recherche une élocution mobile, des mots qui soient portés de l'un à l'autre, comme s'ils roulaient en prenant appui sur leur connexion mutuelle, à l'image des eaux courantes qui ne s'arrêtent jamais ; elle réclame que les mots soient soudés entre eux, tissés ensemble pour donner l'impression d'une seule émission vocale. Ce résultat s'obtient par l'exactitude rigoureuse des ajustements, qui supprime entre les mots tout intervalle de temps perceptible. Ce style fait penser, de ce point de vue, à une étoffe finalement tissée, ou bien à certains tableaux dans lesquels jouent des effets de clair-obscur. On y choisit toujours des mots à belle sonorité, lisses, détendus, virginaux ; on en exclut les syllabes rugueuses et heurtées ; on se garde de toute hardiesse, on prend peu de risques.
Ce ne sont pas seulement les mots qu'il y faut ajuster aux mots et équarrir avec soin, mais aussi les côla qu'il faut tisser avec d'autres côla pour finalement constituer la période ; les côla y sont limités en longueur, ni trop courts, ni démesurés ; les périodes ont la durée que peut embrasser la respiration humaine. Dans ce style, il serait inconcevable d'écrire un morceau sans périodes, une période sans côla, un côlon sans symétrie. On y utilise comme rythmes non pas les plus longs, mais les moyens et les assez courts ; il y faut des fins de période bien balancées et tracées comme au cordeau, l'inverse de ce que réclame l'ajustement des côla ou des mots : en effet les côla et les mots, on les soude mais, les périodes, on les sépare et on les place comme sur un piédestal, pour les rendre visibles de partout. Comme expressions figurées, on évite celles qui sentent trop l'archaïsme, celles qui confèrent au style de la noblesse, de la gravité, une certaine patine ; on apprécie généralement en revanche les formules délicates et flatteuses, dans lesquelles se trouve beaucoup d'artifice et de trompe-l'œil. Plus généralement parlant, ce style est de forme inverse du précédent, sur tous les points les plus importants , je n'ai donc pas à y revenir.
Il serait logique de dénombrer également ceux qui sont passés maîtres dans ce style. En poésie épique, l'auteur qui me semble avoir le mieux réussi dans ce type est Hésiode ; en poésie lyrique, c'est Sappho, après elle Anacréon et Simonide ; dans le genre tragique, je ne vois qu'Euripide ; parmi les historiens, je ne vois personne à dire vrai, mais je donnerais volontiers l'avantage à Ephore et à Théopompe ; comme orateur, il y a Isocrate.
Je citerai également quelques exemples de ce type d'harmonie, en m'adressant pour les poètes à Sappho, pour les orateurs à Isocrate. Je commencerai par la poésie lyrique.

Immortelle Aphrodite, au trône chatoyant,
Rusée fille de Zeus, vers toi vont mes prières ;
N'accable pas mon cœur de dégoûts ni de peine,
.......................Déesse souveraine ;
 
Viens me rendre visite ; n'as-tu pas d'autres fois
Prêté l'oreille à mon appel, de bien loin ?
Délaissant aussitôt la maison paternelle
.......................Pour me venir rejoindre,
 
Tu attelas ton char d'or. Aussi beaux que rapides,
Te menaient des moineaux, dessus la terre obscure,
Fendant les airs à tire d'ailes, par le travers
.......................Du firmament.
 
Très tôt ils arrivèrent ; et toi, ô bienheureuse,
Un sourire éclairant ton visage immortel,
Tu demandais alors qu'elle était mon malheur,
.......................Et pourquoi t'appeler,
 
Et quelle était aussi la si grande ambition
De mon cœur en délire : " Qui donc désires-tu
Que fasse persuasion répondre à ta tendresse ?
.......................Qui donc, ma Sappho, te fait mal ?
 
Qui te fuit aujourd'hui, vite te poursuivra ;
Qui refuse tes dons, bientôt t'en offrira ;
Qui ne veut pas t'aimer, bien vite t'aimera,
.......................Même contre son gré ".
 
Viens encore en ce jour vers moi ; libère-moi
Des douloureux soucis ; les actes que mon cœur
Brûlerait d'accomplir, toi-même accomplis-les ;
.......................Reste mon alliée.
     
Si ce passage est d'une belle venue et plein de grâce, cela tient à l'aspect parfaitement lisse et continu des ajustements ; les mots juxtaposés et comme tissés entre eux, respectent les affinités et les rapports naturels entre les lettres ; c'est ainsi qu'aux voyelles se lient, presque d'un bout à l'autre de l'ode, des aphones et des demi-voyelles, celles-là précisément qui, placées avant ou après, forment naturellement, à l'émission, une seule syllabe. Les rencontres de demi-voyelles avec demi-voyelles ou aphones, les rencontres de voyelles entre elles, qui creusent des lézardes dans la sonorité, ne s'y trouvent que fort rarement : si j'analyse l'ode en entier, je découvre à peine, dans tout ce lot de noms, de verbes et autres éléments de langage, quelque cinq ou six combinaisons de demi-voyelles ou d'aphones qui soient rebelles à la fusion, et encore n'introduisent-elles que peu de rudesse dans la belle venue du langage ; quant aux juxtapositions de voyelles, à l'intérieur même des côla, il s'en trouve encore moins ou juste autant ; à peine un peu plus entre les côla eux-mêmes. Il est donc tout à fait normal que les phrases s'écoulent avec facilité et détente, rien dans l'ajustement des mots ne venant rider la surface sonore.
Il me plairait fort d'indiquer toutes les particularités de cette forme de composition, et de montrer sur des exemples le bien-fondé de mes dires, mais mon exposé risquerait d'être trop long et de donner une impression de radotage.
(...)
     
     
(page 174 - VI, 25, 1 à VI, 25, 3) Une fois cela terminé, ce que tu brûles d'apprendre encore, j'imagine, c'est comment un langage non métrique peut ressembler à un beau poème, épique ou lyrique, et comment de la poésie, épique ou lyrique, peut être proche de la prose.
Je commencerai d'abord par la prose, en faisant appel à l'écrivain chez qui l'on trouve au plus haut point, me semble-t-il, la marque du tour poétique. Je voudrais bien citer plusieurs auteurs mais je n'ai pas assez de temps pour tous.
Eh bien donc ! qui refuserait de reconnaitre que les discours de Démosthène ressemblent à ce que l'on fait de mieux en matière de poésie épique ou lyrique, en particulier les harangues contre Philippe et les plaidoyers composés pour les procès publics ?
(...)
     
(page 176 - VI, 25, 5 à VI, 25, 9) Il faut essayer maintenant, sur ce sujet-là aussi, d'indiquer mon point de vue. Mais nous touchons là quasiment à des "mystères" qu'il n'est pas possible de communiquer à la foule ; aussi ne serait-il nullement discourtois d'inviter les seuls initiés à venir participer à ces rites du langage et de conseiller aux profanes de fermer la porte de leurs oreilles. Certaines gens se prennent à rire devant les sujets les plus sérieux, par simple inexpérience, et sans doute n'y a-t-il là rien d'extraordinaire. Je m'explique.
Un morceau quelconque, composé sans souci de métrique, ne peut prétendre à la veine poétique ou à la grâce lyrique, du fait de la composition tout au moins. Le choix des mots joue un grand rôle sans doute : il existe tout un vocabulaire poétique, fait de termes rares, étrangers, figurés, ou encore forgés de toutes pièces, qui donnent de l'agrément à la posésie ; on les trouve mêlés à la prose jusqu'à satiété chez beaucoup d'auteurs, Platon en particulier ; mais ce n'est pas du choix des mots que je traite ici ; laisson donc de côté pour le moment ce genre de considération. La composition seule doit être notre étude, elle qui, à travers des mots ordinaires, rebattus et nullement poétiques, fait apparaître des grâces poétiques.
(...)
     
(page 178 -VI, 25, 15) Mis à part le témoignage d'Aristote, la nécessité d'inclure des rythmes dans un texte en prose pour quiconque veut y voir fleurir la beauté poétique nous est enseignée par l'expérience même.
Par exemple, le discours Contre Aristocratès dont je faisais mention tout à l'heure commence par un vers comique, un tétramètre anapestique, à un pied près par défaut, ce qui fait qu'il passe inaperçu :
    Que nul d'entre vous, Athéniens, n'imagine ;
     
     
si ce vers comprenait un pied de plus soit au début soit au milieu soit à la fin, ce serait un tétramètre anapestique parfait, du modèle qu'on appelle aristophanien :
    Que nul d'entre vous, Athéniens, n'imagine que je sois là
     
     
est l'équivalent exact de :
    Je décrirai l'ancienne éducation et ses règles.
     
     
Peut-être objectera-t-on que cela ne s'est pas fait de propos délibéré mais spontanément ; il arrive souvent que l'on improvise des vers, tout naturellement.
     
Admettons. Mais le côlon qui est lié à celui-ci, à condition de supprimer la seconde élision qui en dissimule le contour en le soudant au troisième côlon, sera un pentamètre élégiaque parfait ;
    Que c'est une animosité d'ordre privé
     
     
est analogue à
    De jeunes vierges à la course légère.
     
     
Et supposons encore que cela aussi soit arrivé de la même façon spontanée, sans intention. Après un côlon intermédiaire, composé dans l'ordre de la prose,
    Qui m'a fait venir à la tribune pour accuser Aristocratès,
     
     
le côlon qui est combiné à celui-là est à nouveau constitué de deux vers :
    ni la découverte d'un faute mince ou banale,
    qui m'a incité ainsi de gaité de coeur ;
     
     
car si l'on prend ce vers de l'épithalame de Sappho :
    Il n'y aura pas d'autre fille, mon gendre, comme elle,
     
     
et si, du tétramètre comique, dit aristophanien, que voici :
    quand, jeune encor, je disais la justice, et régnait la prudence,
     
     
l'on prend les trois derniers pieds et la catalexe pour les joindre au côlon précédent de la façon que voici :
     
    (en grec)
     
on aura exactement le
     
    (en grec).
     
Le côlon qui suit est égal à un trimètre iambique amputé du dernier pied :
    à m'exposer sa haine.
     
     
Pour en faire un trimètre parfait, il faut ajouter un pied, ce qui donnera par exemple,
    à m'exposer à une certaine haine.
     
     
Devons-nous encore une fois négliger d'en tenir compte sous prétexte qu'il n'y a là nul propos délibéré mais simple spontanéité ?

     

.

 

in "Composition stylistique" par Denys d'Halycarnasse.
(texte établi et traduit par Germaine AUJAC, professeur à l'Université de Toulouse-Le Miral et Maurice LEBEL, professeur à l'Université de Laval, Québec, Sté d'édition Les Belles Lettres, Paris, 1981)

 

 
 
 
 
 

 


 
 
 

 


 


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- Denys d'Halicarnasse "opuscules rhéthoriques tome III La composition stylistique" texte établi et traduit par par Germaine AUJAC, professeur à l'Université de Toulouse-Le Miral et Maurice LEBEL, professeur à l'Université de Laval, Québec, Sté d'édition Les Belles Lettres, Paris, 1981.
 
 

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