Saphisme et homoérotisme chez Erinne ou Erinna et Solomon peint Sappho et Erinna  

 
 
Siméon Solomon : "Sappho et Erinna dans le jardin de Mythilène" (1864)

Siméon Solomon (1840-1905), peintre anglais proche du poète anglais Swinburne représente "Sappho et Erinna dans le jardin de Mythilène" (1864). Cette œuvre picturale fut-elle inspirée par l'ode en rimes féminines Erinna (1861, du recueil Les Exilés) de Théodore de Banville (1823-1891) qui s'attacha à donner une définition aérienne du Rythme et de la Poésie en exploitant le mythe de la Chaste Sappho ? Le couple d'oiseaux se becquetant, représentant de l'amour et de la fidélité, fait écho aux têtes rapprochées, joue contre joue, prêtes à s'embrasser de Sappho et d'Erinna aux longues robes drapées. L'oiseau noir qui regarde le couple de colombes peut être assimilé à l'homme spectateur observant le couple de femmes. La biche ou le chevrotin qui est en fait un chien muni d'un collier, le bleu de la mer et la flore entourant le vaste siège construit en pierres soulignent le cadre champêtre du jardin lesbien. A côté de la femme aux cheveux noirs repose l'instrument de musique. Ainsi le noir de la chevelure, l'emplacement de la lyre, la posture entreprenante de la femme à la robe aux tons ocres sont les trois indices qui permettent d'identifier la poétesse Sappho.

Dans Sapho Les Fictions du Désir 1546-1937 (p.190), Joan DeJean note :
 
 
"Cette scène de jardin luxuriant est, parmi les rares représentations homoérotiques de Sappho, la seule à ma connaissance, à la représenter sur le point d'embrasser une autre femme" .
 
Dans Les Deux amies essai sur le couple de femmes dans l'art , Marie-Jo Bonnet constate :
"À part Félicien Rops, qui est un des rares artistes à représenter Sappho dans un rapport érotique avec une femme, les oeuvres de cette époque témoignent de l'impossibilité de rompre avec l'hétérosexualité projetée sur la poétesse. L'amitié entre femme, oui. L'amour non. Voici Sappho et Erinna dans le jardin de Mythilène (1864), de Siméon Solomon qui montre une Sappho chastement assise dans un jardin à côté d'Erinna, personnage mis à la mode par Théodore de Banville, dont elle entoure le cou de ses bras en lui donnant un baiser sur la joue. Plus tard nous aurons Soir Antique, d'Alphonse Osbert, qui représente quatre femmes devant la mer, vues de dos, chastement réunies en couple, le plus tendre montrant une femme qui pose la tête sur l'épaule de son amie tandis qu'elle tient la lyre. À côté des nombreuses Sappho hétérosexuelles décadentes et des prostituées de luxe au cœur tendre qui détournent les fils de famille avant de se racheter, comme le raconte Daudet dans son roman Sappho, la Sappho qui aime les femmes a bien du mal à s'imposer."

En 1861, Théodore de Banville écrivit et dédicaça le poème "Erinna à Philoxène Boyer qui a ressuscité la grande figure de Sappho dans un poème impérissable". De fait, Philoxène Boyer écrivit en 1850 un drame lyrique intitulé Sapho. La pièce eut un réel succès au Théâtre de l'Odéon. Sylvain-Christian David, biographe de "Philoxène Boyer, un sale ami de Baudelaire" nous résume l'argument du drame :

"L'action se passe à Mytilène, dans l'île de Lesbos, vers l'an 590 avant Jésus-Christ. Quatre personnages se partagent une intrigue assez tenue : Anacréon, qui a passé l'âge des fredaines ; Phaon, jeune dadais, amoureux de la poétesse Sapho, qui court sur trente ans ; Erinna enfin, petite pécore amoureuse de Phaon. Des choeurs de jeunes lesbiennes assurent la transition, dans la plus pure tradition classique. Erinna aime donc Phaon, qui aime secrètement Sapho. Mais à la suite d'un coup de théâtre provoqué par l'habitude de parler tout seul à haute voix, Phaon apprend que Sapho l'aime. Son cynique coeur de vingt ans se tourne alors vers Erinna, dans le but de blesser l'amoureuse poétesse. Celle-ci considérant avec le vieil Anacréon le déclin de leur existence, et celui de la poésie antique, décide d'en finir avec la vie. Devant Erinna tendrement enlacée par Phaon, elle se jette du haut d'un rocher dans la mer. Dans la version soumise à la censure, le choeur des jeunes Lesbiennes, à l'image des pantins survivants du Don Giovanni, esquisse un chant de joie. Mais Anacréon intervient sévèrement : Lesbos sera désormais l'île du désespoir. Et le rideau tombe."

Arsène Houssaye, ami de Philoxène Boyer et lui-même auteur d'un projet théâtral au sujet de Sapho dès 1845, développa dans ses Confessions, souvenirs d'un demi-siècle 1830-1880 le couple lesbien :

"En ce temps-là, Sapho ressuscita dans Paris, ne sachant pas si elle aimait Phaon ou Erinne. Pourquoi ne pas le dire ? Ce fut des hautes régions de l'intelligence que descendirent les voluptés inavouées. Il y avait bien longtemps que Sapho dormait sous le rocher de Leucade quand on réveilla ses passions. Erinne, Myrrha, Chloé, toutes ces nymphes éperdues se dessinèrent dans le demi-jour des chambres à coucher, comme des fresques renouvelées des Grecs, comme des bas-reliefs divinisés par la main de Clodion."

Certes en usant de références littéraires et musicales, Sapho et Erinne prêtent leur nom à des personnalités de l'époque -comédiennes, écrivaines, courtisanes- aux moeurs saphiques ! Mais ne nous y trompons pas tous les littérateurs Banville Boyer ou Houssaye connaissent la vraie et l'unique Erinne poètesse antique telle qu'elle est décrite dans les manuels scolaires de la littérature antique de l'époque.

En 1825, la biographie des femmes illustres, (Parmantier, t. I, p. 46) ouvrage destiné à la jeunesse, par Mme de Renneville fournit l'information erronée suivante :

ERINNE, dame grecque, était de Lesbos et contemporaine de Sapho ; elle composa des poésies, dont on possède quelques fragmens. Voici la traduction d'une de ses odes que Stobée nous a conservée et dans laquelle elle fait l'éloge de la ville de Rome :

"Je te salue, ô fille illustre de Mars ! Puissante reine, dont la tête est parée d'une courrone d'or ; Rome, dont l'empire est inébranlable sur la terre, comme l'Olympe dans les cieux !
"A toi seule les destins ont accordé un règne ferme et durable ; ils veulent que sa force, toujours invincible, donne des lois à l'univers.
"Tes fers vont enchaîner au loin le sein de la terre et des mers, tandis que , tranquille, tu gouvernes les villes et les peuples.
"Le temps qui détruit tout, n'altère point ta puissance; la fortune, qui se joue des sceptres, semble respecter les fondemens de ton trône.
"Seule, entre toutes les villes, tu vois chaque année éclore de ton sein une riche moisson de héros pour le soutien de ton empire : ainsi la féconde Cérès couvre tous les ans la terre d'épis dorés pour la nourriture des hommes."

 

Le chapitre X de l'histoire de la littérature grecque par Alexis Pierron, professeur au Lycée Louis-Le-Grand (1850) consacre un paragraphe complet à Erinna où les femmes lesbiennes sont strictement les habitantes de Lesbos.

Donc en 1850, Erinna était considérée comme une élève de Sappho et l'élève dépasse souvent le maître... Un anonyme de l'Anthologie Palatine 9.190, v. 7-8 critique :

"Si Sappho dépasse Érinna dans les mètres lyriques,
dans l'hexamètre Érinna, elle, dépasse Sappho. "

Le poème L'Hymne à la Force ou Rome traduit par le professeur Alexis Pierron (1850) et cité ici dans l'encadré est aujourd'hui totalement attribué à Mélinnô de Locres du Ier siècle ap. J.-C. Mais le couple d'Erinne et Sapho remis à la mode en 1850 ne date pas du XIXe siècle car Madeleine de Scudéry déjà s'en inspirait en 1642. D'autres poètes rendent également hommage à ce couple qui tient davantage de la légende que de la vérité historique :

- Eduard Mörike :Erinna à Sappho

- Rilke : Eranna à Sappho

Erinne ou Erinna naquit-elle dans l'île de Lesbos, ou dans un îlot de l'archipel des Cyclades, Ténos ; ou dans la cité de Rhodes ? Fut-elle l'élève de Sappho au VIe siècle, fut-elle sa rivale poète ou vécut-elle au IVe siècle ? Aucune certitude. Seules assurances : aucun fragment retrouvé de Sappho ne cite cette poétesse grecque, mais Sappho écrivit neuf livres et nous n'en connaissons qu'une infime partie. Erinna, morte dans la fleur de l'âge (dix neuf ans ?), est l'autrice d'un long poème en dialecte dorien La Quenouille. De ce poème de trois cents vers également titré Le Fuseau, restent seulement trois fragments cités par Athénée et Stobée. À ce poème s'ajoute la découverte, au début du siècle dernier (1829), d'un court poème dédié à une amie d'enfance morte, Baucis. Enfin L'Ode à la Force, dont s'inspira Renée Vivien dans Les Khitarèdes, autrefois attribuée à Erinna est aujourd'hui attribué à Mélinnô de Locres. Ainsi la vie et l'œuvre d'Erinna sont largement inconnues. Néanmoins, l'un des fragments conservés et le poème dédié à Baucis nous laissent rêver à de juvéniles et défuntes amitiés :

 

 

LA QUENOUILLE (ou LE FUSEAU) PAR ERINNA
Citation d'Athénée, Banquet des sophistes, VII, 283

Nautile, toi qui annonce aux matelots une heureuse navigation, puisses-tu escorter la proue de vaisseau qui porte ma maîtresse chérie.

Traduit par Constant Poyard (Oeuvres complètes de Pindare, 1902)

Pompilos, poisson qui envoies aux matelots une heureuse navigation,
puisses-tu escorter du côté de la poupe ma tendre Maîtresse !

Traduit par Renée Vivien (Les Khitharèdes, 1904)

O pilote, poisson des bonnes traversées,
Dans le sillage suis mon amie bien-aimée.

Traduit par Robert Brasillach (Anthologie de la poésie grecque, 1944)

... Poisson, poisson-pilote, aimé des matelots,
Guide ma tendre amie en route sur les flots...

Traduit par Marguerite Yourcenar (La Couronne et la Lyre, Gallimard, 1970)

Pilote, poisson aux matelots faisant escorte pour naviguer bonne navigation,
puisses-tu escorter depuis la poupe mon amie qui me charme !

Traduit par Yves Battistini (Poétesses grecques, Imprimerie Nationale Editions, 1998)

 

 

 

 

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Bibliographie :

- Mme de Renneville : Biographie des femmes illustres de Rome, de la Grèce et du Bas-Empire (Parmantier, Libraire, 1825)

- C. Poyard : Oeuvres complètes de Pindare traduction française nouvelle édition complètement refondue augmentée d'Anacréon, de Sapho et d'Erina, Garnier Frères, (sans date sur le livre -1902).

- Joan DeJean : Sapho Les Fictions du Désir 1546-1937 traduit de l'anglais (Etats-Unis) par François Lecercle, Hachette Supérieur, 1994.
- Marie-Jo Bonnet : Les Deux Amies Essai sur le couple de femmes dans l'art, Editions Blanche, 2000.
- Renée Vivien : Les Kitharèdes Traduction nouvelle avec le texte grec. Paris, A Lemerre, 1904 (Achevé d'imprimer le 31 mai 1904). Volume in-8, couverture gris bleu illustrée par Lévy-Dhurmer, 191 p. L'oeuvre de chaque poétesse est précédée d'un titre frontispice et d'un portrait en bleu ou en sanguine par Lévy-Dhurmer. Edition originale publiée à 3 fr. 50 en ? exemplaires.
- Alexis Pierron : Histoire de la littérature grecque, Hachette, troisème édition, 1863.
- Robert Brasillach : Anthologie de la poésie grecque, Editions Stock, 1950.
- Marguerite Yourcenar : La Couronne et la lyre poèmes traduits du grec, Gallimard, 1979.
- Yves Battistini : Poétesses grecques Sapphô, Corinne, Anytè... Imprimerie Nationale Editions, 1998.

 



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