du saphisme chez Ovide ou le saphisme ovidien

Les Héroïdes - Sapho à Phaon par le poète latin Ovide (43 av. J.-C.- 17 apr. J.-C.)

traduite en français, édition imprimée par J. Ch. Poncelin en l'An VII (1798)

 
 

 

SAPHO A PHAON

QUINZIEME EPITRE.

In Œuvres complettes d’Ovide ; traduites en français,
Edition imprimée sous les yeux, et par les soins de J. Ch. Poncelin.
Tome IV. A Paris chez Debarle An VII.

L’illustre et fameuse Sapho emploie tous les ressorts de la plus vive passion, pour engager Phaon, son amant, à revenir de Sicile.

Puis-je me flatter qu’au premier coup-d’œil Phaon aura reconnu la main de son amante, et que, sans voir le nom de Sapho à la tête de cette épître, il ne s’y seroit pas mépris ? Peut-être demanderas-tu pourquoi je quitte le ton de l’ode ; je vas t’en rendre raison : mon cœur est affligé, l’élégie lui convient, et le ton lyrique ne s’accorderoit pas avec mes larmes. Je brûle, Phaon, d’un feu plus vif que celui que le vent allumeroit dans un champ prêt à moissonner ; et sans habiter aussi près de toi du mont AEtna, je renferme en mon sein toute la chaleur du bitume qu’il exhale. Un esprit occupé comme le mien n’enfante point de vers qui sympathisent avec la lyre. Les filles de Pyrrha, de Methymnia, et du reste du pays de Lesbos, ne m’amusent plus. Anactorie, la blanche Cydno, l’aimable Athis, et cent autres, pour lesquelles j’ai honteusement brûlé, ont cessé de me plaire. Tu réunis seul, méchant, tout ce qu’elles eurent d’aimable. Ta beauté, ta jeunesse sont des aiguillons pour l’amour. Ah ! que l’on court de danger à te voir ! Prends la lyre et le carquois, tu seras Apollon. Emprunte la coëffure de Bacchus, tu seras lui-même. L’un aima Daphné, et l’autre brûla pour Ariadne. Elles ne connaissoient ni l’une ni l’autre les talens lyriques. J’ai cet avantage sur elles, que les Muses s’empressent de m’inspirer, et déjà mon nom est illustré par toute la terre. Alcée même, malgré l’éclat de ses sons, ne l’efface point. Je sais que la nature ingrate ne m’a point donné la beauté en partage ; mais le feu de mon génie me dédommage de ce qu’elle a refusé à mon corps. Je suis de petite taille ; mais ma réputation est répandue dans tout le monde. C’est-là ma taille véritable. Si je ne suis pas blanche, je n’ai pas oublié que l’AEthiopienne Andromède, malgré sa couleur basanée, sut plaire à Persée. La différence entre les pigeons n’est pas un obstacle à leur union. La tourterelle et le perroquet s’unissent aussi. D’ailleurs s’il falloit pour te plaire t’égaler en beauté, qui pourroit prétendre à ce bonheur ? Quand tu lisois mes vers, il suffisoient pour me rendre belle à tes yeux, et tu jurois que je n’avois point d’égale ; si je chantois (je m’en souviens, car on n’oublie rien quand on aime), les sons de ma voix n’étoient interrompus que par les baisers que tu me dérobois. Tout en moi t’enchantoit, sur-tout dans les tendres momens consacrés à l’amour. Tu trouvois tes délices dans ces égaremens involontaires de l’ivresse, qui font succéder au plus vif sentiment la plus douce langueur. Maintenant les Siciliennes t’offrent de nouvelles conquêtes ; mais moi, qui me retient à Lesbos ? Et que ne suis-je Sicilienne. O vous, habitantes de l’isle, renvoyez-moi mon inconstant ! Ne vous laissez point abuser par ses trompeuses caresses , il m’en avoit promis autant. Et toi, Vénus, que la Sicile adore, protège les intérêts de ta muse ! L’adverse fortune persécute-t-elle donc sans cesse ? Je n’avois que six ans, quand j’arrosai de mes larmes les cendres de mon père. Un de mes frères s’est laissé surprendre par une indigne passion ; ruiné par ses excessives dépenses, il cherche à réparer par le criminel métier de pirate, ce qu’une honteuse crapule lui a coûté. Ma franchise à lui donner des conseils m’a attiré sa haine. A ces maux se joignent les inquiétudes que me donne ma fille. Il ne me manquoit plus que d’avoir à me plaindre de toi. Mes cheveux restent épars et sans ordre. J’ai quitté mes bagues, mes vêtemens sont négligés, l’on ne voit plus d’or dans mes cheveux, les parfums d’Arabie ne coulent plus pour eux. Pour qui me parerois-je, hélas ! et à qui chercherois-je à plaire ? Phaon n’est pas ici. Mon cœur est tendre, flexible, et ne peut rester vuide, soit que les Parques l’aient ainsi ordonné ; et qu’elles m’aient exemptée de la sévérité de la loi, ou que les goûts naturels se convertissent en caractère ; Thalie m’a rendu susceptible ; faut-il s’étonner si j’ai cédé aux charmes de la jeunesse ? Je craignois que l’Aurore me préférât Phaon à Céphale, et elle l’aurait fait, sans doute, si elle n’avoit été gênée par un premier engagement. La lune auroit voulu le voir endormi pour lui donner de préférence les faveurs qu’elle accordoit à Endymion. Vénus l’auroit, dans son char d’ivoire, conduit à travers l’Olympe, si elle n’avoit pas craint que Mars lui fît infidélité. O toi, charmant enfant, qui dans cet âge fait pour l’amour, fais l’ornement de notre siècle, hâte-toi de revenir dans mes bras ! Je ne te demande pas d’aimer, mais consens d’être aimé. Les larmes en ce moment me suffoquent. Regarde ces mots effacés, c’est leur ouvrage. Si tu étais si décidé à partir, que ne m’as-tu mieux ménagée ? Pourquoi ne m’as-tu pas dit : Adieu tendre Sapho ! Il t’appartenoit des larmes, il t’appartenoit un baiser d’adieu ; mais je ne prévoyois même pas ce qui m’alloit assassiner. Tu ne m’as laissé que la douleur de ton départ ; tu n’as pris en partant aucun gage qui pût te faire souvenir de ton amante. Je ne t’ai donné aucune commission ; mais qu’aurois-je eu à te recommander, sinon de ne me pas oublier. Je te jure par cet amour, que je souhaite qui soit éternel ; je te jure par les neuf Muses, que lorsqu’on vint me dire : Sapho, ton amant est parti ; mes larmes s’arrêtêrent sans pouvoir couler ; ma langue fixée dans mon palais, cessa d’articuler, et une froideur mortelle s’empara de mon cœur. Lorsque revenue à moi, j’ai pu soutenir ma douleur, je n’ai pas eu honte de frapper ma poitrine et de m’arracher les cheveux, ainsi que feroit une mère qui verroit conduire au bûcher le corps d’un fils chéri. Mon frère Charaxe jouit insolemment de ma douleur , il va et revient devant moi : De quoi s’afflige-t-elle donc ? dit-il, sa fille vit. Mais l’amour et la pudeur prennent des conseils différens. Le public étoit témoin de mon désespoir. Toi seul m’occupes, Phaon ; des songes agréables te ramènent sans cesse à moi. Je te trouve auprès de moi, quoique tu sois absent. Mais que les plaisirs d’un songe passent vite ! Je te serre entre mes bras, tu me tiens entres les tiens ; je te caresse, je te dis cent choses que je crois te dire ; et le sommeil laisse agir tous mes sens. Je retrouve le charme de ces baisers confondus, dont la douceur ne se peut rendre. Qu’est-il besoin de dire le reste ? Enfin, rien ne manque à mon bonheur. Je te dois mes plaisirs, et ne les puis devoir qu’à toi. Mais lorsque le soleil éclaire toute la nature, je me plains de son trop prompt retour. Alors, comme si je pouvois y trouver quelque secours, je vais chercher les cavernes et les bois qui ont été témoins de nos délices. J’y arrive échevelée comme une Bacchante, je revois ces amas de pierres brutes, qui me plaisoient plus que l’éclat des marbres de Phrygie. Je trouve ces arbres, qui souvent nous cachèrent sous leur épaisse et verte chevelure ; mais je n’y trouve point mon vainqueur. Il étoit le seul ornement de ces lieux. Au gazon applati, je reconnois les poses que nous y avons faites. J’y distingue encore ta place, je la couvre de mon corps ; et du moins, en me rappelant mon bonheur passé, elle reçoit mes larmes. Les feuilles languissantes n’y semblent plus annoncer que la tristesse. Les oiseaux n’y font plus entendre de doux ramages. Progné seule y répète son cri lugubre. L’on n’entend dans ces lieux que cette mère infortunée, pleurant Itis, et Sapho qui rappelle en vain son amant. Il est sous ces feuillages une fontaine limpide, plus transparente que le verre, et que plusieurs estiment consacrée ; le lothos, dont une feuille pour ombrager vaut une forêt, couvre ses eaux, un verd gazon l’entoure. J’y avois à peine pris un moment de repos, que j’en ai vu sortir et s’arrêter devant moi une Nayade, qui m’a dit : Puisque tu brûles d’une flamme malheureuse, passe en Epire ; près d’un temple d’Apollon, à l’anse d’Acté, est un rocher élevé, que les habitans nomment Leucate, du nom de sa situation. Ce fut de-là que Deucalion, épris d’amour pour Pyrrha, se précipita sans se faire aucun mal : Pyrrha resta seule amoureuse, et Deucalion fut guéri. Ce lieu n’a point perdu sa prérogative ; ne crains pas de faire comme Deucalion. A ces mots, la Nayade a disparu, et la voix a cessé. J’en suis restée saisie, et mes larmes ont coulé avec abondance. Oui, Nymphe, ai-je dit, j’irai, je monterai sur le rocher ; loin de moi des craintes que l’excès de ma passion doit étouffer. Quel que soit l’évènement, je ne puis être plus malheureuse. D’ailleurs, mon corps n’est pas d’un grand poids ; tendre Amour, tu me prêteras tes ailes pour moins peser, et pour sauver aux eaux de Leucate le reproche d’un crime. Ensuite je consacrerai ma lyre à Apollon, et je mettrai en vers cette courte inscription : « Sappho a suspendu ici sa lyre à tes pieds ; c’est un présent digne de tous les deux. » Mais hélas ! Phaon, pourquoi m’obliger à aller au rivage d’Actium, quand tu peux, en revenant, te rendre à moi ? Tu peux m’être plus salutaire que les eaux de Leucate. Le culte qu’on leur rend gagnera-t-il quelque chose à ma mort ? Qu’il seroit mieux de te revoir entre mes bras, que de courir le hasard de périr en me précipitant ! Il fut un temps que tu te serois uni aux mêmes vœux, Phaon, et que je n’aurois pas eu besoin d’éloquence pour te persuader. Aujourd’hui mon esprit a perdu toutes ses ressources, et succombe sous le poids de mes maux. Mes talens poétiques sont éteints, ma veine est languissante, et ma lyre est muette. O vous, filles de Lesbos, qui avez abusé de ma foiblesse, n’espérez plus entendre les vers qui vous charmèrent jadis ! Phaon, j’ai presque dit, mon Phaon, a emporté tout ce qui pouvoit vous plaire. Faites-le revenir, et mes talens renaîtront. C’est lui qui m’anime ; oui, c’est lui dont l’absence cause toute ma langueur. Mais à quoi servent mes prières ? Un cœur barbare se laisse-t-il fléchir ? ou le zéphyre se charge-t-il de plaintifs accens ? Que ne ramène-t-il ici plutôt ton vaisseau ? Tu le voudrois, si tu n’étois pas changé. Si tu songes à revenir, pourquoi déchirer mon cœur par de plus longs retards ? Reviens ; Vénus, qui par sa naissance a des droits sur la mer, la rendra favorable à un amant. Les vents seconderont ton empressement ; mets-toi seulement en chemin. L’Amour lui-même, assis sur la poupe, sera ton pilote, et gouvernera tes voiles. Ou si tu aimes mieux fuir loin de Sapho, (mais tu ne trouveras point qu’elle ait mérité ce sort,) au moins, cruel, que ce soit toi–même qui prononce mon arrêt, et qui ne me laisse d’autre ressource que celle des eaux de Leucate.

 

Sapho à Phaon, XV Epitre

in Les Héroïdes par Ovide poète latin (43 av. J.-C.- 17 apr. J.-C.)

in Œuvres complettes d’Ovide ; traduites en français,
Edition imprimée sous les yeux, et par les soins de J. Ch. Poncelin.
Tome IV. A Paris chez Debarle An VII. (1798).


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- Ovide Lettres d'amour Les Héroïdes. Edition présentée et annotée par Jean-Pierre Néraudau. Traduction de Théophile Baudement. Folio Classique Gallimard, 1999.

- Sapho Les Fictions du Désir : 1546-1937 Joan Dejean traduit de l'anglais (Etats-Unis) par François Lecercle. Hachette, 1994, pages 59 à 75.

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