PLATON (427 – 347 av. J.-C.), SAPPHO ET L'AMOUR (page inachevée)  

 
  Alors que Platon était un jeune citoyen athénien issu d’une illustre famille, Athènes capitulait devant Sparte en 404 avant J.-C. et son concitoyen et maître en philosophie Socrate était condamné à mort en 399 pour « impiété et corruption de la jeunesse ». Sans doute ces deux funestes événements détournèrent Platon d’une vocation familiale de dirigeant de la cité pour se consacrer d’abord aux voyages puis à l’enseignement de la philosophie destiné notamment aux futurs hommes politiques. Alors que Socrate n’écrivit aucun texte, Platon transmit la pensée socratique en écrivant des dialogues. Ceux-ci sont totalement conservés, caractère exceptionnel pour les auteurs de l’Antiquité, car Platon fonda une Académie à la périphérie d’Athènes, école où la philosophie, les mathématiques et la gymnastique étaient davantage discutés qu’enseignés.

Platon publia l’Apologie (défense de Socrate à son procès), treize Epîtres dont l’authenticité est contestée et surtout vingt-cinq dialogues authentifiés. Dans les dialogues, la République et les Lois Platon décrit son idéal politique de la Cité.
Dans le plus célèbre de ses dialogues Le Banquet ou de l’Amour, Platon met en scène sept convives qui à la fin d’un repas chez le poète tragique Agathon sont chargés de prononcer un discours, un éloge du plus grand des dieux : Amour, dénommé Éros à Athènes, Cupidon à Rome, fils d’Aphrodite la déesse grecque ou de Vénus la romaine. Dans une première partie, Phèdre de Myrrhinonte (le même qui porte le titre d’un autre dialogue de Platon), l’amant d’Agathon Pausanias, le médecin Eryximaque, le poète comique Aristophane et l’hôte Agathon exposent les théories non philosophiques de l’amour. Ces cinq premiers discours prêchent pour une conception mi-admise mi-réprouvée des amours masculines. Dans une deuxième partie du Banquet, Diotime, seule femme de ce dialogue, prêtresse, l’Étrangère de Mantinée qui initia Socrate aux mystères de l’amour reprend les précédents discours et présente la conception initiatique, socratique et platonique de l’amour, la recherche par degrés du Beau qui « n’apparaît point avec un visage ou des mains ou quoi que ce soit de charnel » car ces beautés du corps pour les avoir rechercher et goûter sont à toutes pareilles ; pour enfin accéder par étapes de la beauté des corps à celle plus précieuse des âmes, puis à la beauté des actions, puis à celle des connaissances pour enfin reconnaître le Beau immortel, poétique et philosophique. Enfin éméché, Alcibiade fait irruption dans la maison d’Agathon et fait l’éloge de Socrate, laid et paillard comme un satyre mais cachant sa nature d’ensorceleur divin, qui personnifie l’amour.

J’invite tous les saphistes à se nourrir de ce Banquet car www.saphisme.com présente ici trois extraits secondaires à la compréhension platonicienne et platonique de l’amour mais essentiels pour notre culture saphique. Nous titrons ces extraits par commodité : le congé de la flûtiste, les deux Aphrodite, et l’origine des tribades.

LE CONGÉ DE LA FLÛTISTE

Dans le prologue aux sept discours, « la règle du banquet » : « ne pas s’enivrer » et son « programme » sont édictés. Ainsi après le souper agrémenté de chants et de musique, le discours est chose sérieuse. Les comédiens, les amuseurs, les jongleurs et la flûtiste ne doivent plus distraire les banqueteurs. Le médecin Eryximaque donne congé à la joueuse de flûte :

« Alors, puisque, dit Eryximaque, il est entendu de ne boire qu’autant qu’il plaira à chacun, mais sans rien d’imposé, j’introduis une motion additionnelle : c’est de donner congé à la joueuse de flûte, qui tout à l’heure est entrée ici, et de l’envoyer jouer de la flûte pour elle-même, ou, si elle veut, pour les femmes de la maison ; puis nous autres d’employer à discourir le temps de notre réunion de ce jour. A discourir sur quel sujet ? Là-dessus, s’il vous plaît, volontiers j’introduis une autre motion ? » Tous déclarent donc que cela leur plaît, et l’invitent à faire sa motion : »

 

La connotation sexuelle masturbatoire « jouer de la flûte pour elle-même » ou pour le gynécée « les femmes de la maison » sous entend la place secondaire et utilitariste de la femme dans la vie des hommes. Mise à l’écart, la flûtiste, esclave vouée à la distraction des banqueteurs, devient libre dans la communauté féminine. Le plaisir, la musique et la sensualité entre femmes sont autorisés à l’intérieur de la maison, à l’écart des hommes qui discourent mais avec un substitut mâle, l’instrument de musique phallique. Cette liberté féminine est néanmoins affirmée à l’intérieur de la maison du maître, elle est prisonnière de murs construits par les hommes, cette liberté est conditionnée aux désirs de l’homme et instrumentalisée par l’objet phallique. L’acte narcissique ou saphique est ici encore suggéré et commandité par l’homme. Néanmoins la condition de la femme, esclave, citoyenne, ou étrangère, connaît quelques exceptions : la prêtresse Diotime participe au Banquet et prononcera un discours.

Ainsi la place de la femme dans l’antiquité ne saurait faire totalement hurler les féministes et les lesbiennes. Au VIe siècle avant J.-C., la lesbienne Sappho implore la déesse Aphrodite d’exaucer ses vœux amoureux :

« Déesse au trône éclatant, immortelle Aphrodite, -fille de Zeus, ourdisseuse d’intrigues, - je t’en supplie, d’angoisses et d’amertumes, - Vénérable, n’accable plus mon cœur. (…) Et toi , Bienheureuse, - ayant souri de ton visage immortel, - tu t’informais de ce qu’alors je souffrais, - de la raison pour laquelle alors je t’appelais, - et de tout ce que voulait obtenir entre tout – mon cœur en délire. « Quelle est celle encore – qu’il faut que je fléchisse, et que je ramène – à ton amour ? Qui donc, ô Sappho, - te traite injustement ? Car elle te fuit, bientôt elle te recherchera ; - si elle n’accepte pas tes présents, elle-même t’en offrira ; - si elle ne t’aime point, bien vite elle t’aimera, - et, cela malgré elle.
Accours encore en ce moment vers moi ; - de ma poignante anxiété, délivre-moi ; - accomplis tout ce que mon cœur désire voir accompli, - et sois toi-même mon alliée ! »

 

 

 

Si Aphrodite est la mère d'Eros et l’alliée de Sappho, quelle est d'après l'œuvre de Platon sa vraie nature ?


 

LES DEUX APHRODITE

Dans le Banquet, le deuxième orateur, Pausanius l’amant de l’hôte et du poète dramatique Aghaton, affirme l’existence de deux Amours issus de l’existence de deux Aphrodite comme plus tard certains grammairiens attesteront la coexistence de deux Sappho : la poétesse, la bonne, la sublime et la courtisane, la mauvaise, la vulgaire. De cette distinction mythologique entre le bien et le mal, Pausanius se sert pour demander de quel amour faut-il faire l’éloge, le vulgaire celui du corps ou le céleste celui de l’esprit ?

Pour Pausanius, le bien, l’amour intellectuel est déifié par « sans doute la plus ancienne » ou « l’aînée » des Aphrodite, celle « qui n’a point de mère », la Céleste, fille du Ciel ou d’Ouranos, née de l’union du Ciel et de l’écume de la mer. Ainsi, Aphrodite déesse de la Beauté mère d’Eros, s’appelle aussi Ourania ou Uranie, muse de l’Astronomie.

Le mal ou l’amour sensuel et passionnel est déifié par l’autre Aphrodite, moins ancienne, la cadette, la Populaire, la Pandémienne née de l’union du dieu Zeus et de la déesse Diôné. L’ascendant céleste prend sa source dans la cosmogonie grecque Théogonie écrite par Hésiode, poète grec épique aux environs de 700 avant J.-C. et la généalogie pandémienne se retrouve chez Homère. A Athènes ces cultes des deux Aphrodite ne semble pas avoir posé le principe d’opposition morale. Néanmoins chez Pausanius, cette différence entre l’Aphrodite Céleste sans mère et l’Aphrodite Populaire issue d’une union des deux sexes inaugure la misogynie de Pausanius. De cette généalogie céleste excluant toute participation femelle résulte la pureté et la supériorité de l’amour entre mâles à ne pas confondre avec l’amour des enfants : « d’où il résulte que ceux dont l’inspiration vient de cet amour là se tournent précisément vers le sexe mâle, chérissant le sexe qui naturellement est le plus vigoureux et davantage d’intelligence. (…) ils n’aiment en effet les jeunes garçons que lorsque ceux-ci ont déjà commencé d’avoir de l’intelligence, ce qui se produit au voisinage du temps où la barbe leur pousse. (…) » La pédophilie est rigoureusement condamnée au même titre que l’amour hétérosexuel : « Il devrait même y avoir une loi interdisant d’aimer les enfants (…) Sans doute cette loi, les gens de biens se l’imposent d’eux-mêmes, volontairement, à eux-mêmes. Mais à l’égard des amants de l’espèce « populaire », c’est sous la forme de contrainte qu’il faut instituer ce genre de loi ; tout comme nous les contraignons, autant que nous le pouvons, à faire l’amour avec les femmes de condition libre».
Pausanius ne discrédite pas la pédophilie comme aujourd’hui parce qu’elle porte atteinte à l’intégrité physique et psychique de l’enfant mais « histoire de ne pas perdre sa peine dans une aventure dont l’issue est toujours incertaine, parce que, chez l’enfant, l’âme et le corps restent trop longtemps à hésiter entre le bien et le mal ». Ainsi la pédophilie et l’hétérosexualité sont rejetées pour les mêmes raisons car femmes et enfants sont situés sur le même plan d’infériorité. Leur absence de jugement, d’intelligence et de maturité d’esprit ne peuvent engendrer l’amour.


Après cette présentation, voici dans la traduction de l’édition de La Pléïade le discours de Paulanius, deuxième éloge sur l’amour, dans le Banquet sur l’amour par Platon, qui présente la double nature de l’amour causée par la double généalogie de sa mère Aphrodite :

« Je ne suis pas d’avis, Phèdre, qu’on nous ait proposé comme il convenait le sujet, en nous prescrivant, sans distinguer de célébrer Amour. Rien de mieux si en effet Amour était unique ? Mais en réalité, c’est un fait qu’il n’est point unique. Or, du moment qu’il n’est point unique, il est plus correct d’avoir déclaré au préalable de quelle sorte d’amour on doit faire l’éloge. Je m’efforcerai donc d’opérer ce redressement : d’abord, d’expliquer de quel Amour on doit faire l’éloge ; ensuite de faire cet éloge d’une manière digne du Dieu.
Tout le monde sait qu’Amour est inséparable d’Aphrodite. Ceci posé, si Aphrodite était unique, unique aussi serait Amour. Mais, puisqu’il y a deux Aphrodite, forcément il y a aussi deux Amours. Or, comment nier l’existence de deux déesses ? L’une sans doute la plus ancienne, qui n’a point de mère et est fille de Ciel, est celle que nous nommons Céleste. Mais il y en a une autre, moins ancienne qui est fille de Zeus et de Diôné, celle-là même que nous appelons Populaire. Il en est donc forcément ainsi pour Amour lui-même : à celui qui coopère avec la seconde Aphrodite, le nom de populaire sera attribué à juste titre ; à l’autre, celui de Céleste. Or si toute divinité a droit à être louée, il faut en tout cas s’efforcer de dire quel est le lot de chacune des deux dont nous parlons ; de toute action, en effet, il en est comme je vais dire : objet d’action pris en lui-même, elle n’est ni belle, ni laide ; ainsi ce qu’à présent nous faisons, boire, chanter, converser, aucune de ces actions, en elle-même n’est une belle action, mais c’est de la façon, éventuellement de la faire, que résulte pour elle un pareil caractère ; que, en effet, elle soit faite de façon belle et droite, cela lui confère de la beauté ; dans le cas contraire de la laideur. Ainsi en est-il, dès lors, pour l’acte d’aimer ; et ce n’est pas Amour, universellement qui est beau, qui mérite non plus qu’on en célèbre les louanges, mais c’est celui qui nous incite à aimer de la belle façon.
Or, celui (l’amour) qui tient à Aphrodite la Populaire est lui-même véritablement populaire, et ses réalisations ont lieu à l’aventure : c’est lui qu’aiment ceux d’entre les hommes qui n’ont point de valeur ; et les gens de cette espèce, en premier lieu, n’aiment pas moins les femmes que les jeunes garçons ; en second lieu, ils aiment le corps de ceux qu’ils aiment plus que leur âme ; enfin, autant qu’ils le peuvent, ils recherchent les garçons les moins intelligents, car leurs visées vont uniquement à l’accomplissement de l’acte, mais ils ne s’inquiètent pas que ce soit ou non de belle façon »

 


Ainsi l’œuvre de Sappho, poétesse qui vécut après Hésiode et Homère et avant Platon ne distingue pas l’Aphrodite « uranienne » de l’Aphrodite « populaire ». Le poème de Sappho, l ’invocation ou l’ode à Aphrodite, toute lyrique en appelle à « l’immortelle Aphrodite fille de Zeus… ». Dans un fragment, Sappho implore : « Puissé-je, ô Aphrodite couronnée d’or, obtenir ce lot en partage. » ou « O Kypris et vous Néréïdes, faite que mon frère revienne. » ou encore « j’ai conversé en songe avec la déesse de Cypre » Kypris ou la déesse de Cypre ou de Chypre est bien Aphrodite née de l’écume de la mer près de l’île de Chypre ou de Cythère.

En outre d’un auteur antique à l’autre, d’un mythe à l’autre, les généalogies des dieux sont incertaines ou différentes, ainsi en témoignent, à titre d’exemples, ces fragments sapphiques : « Sappho dit que Peithô (la Persuasion) est fille d’Aphrodite » ou « Apollonius (de Rhodes) fait d’Eros le fils d’Aphrodite, tandis que Sappho lui donne pour parents la Terre et le Ciel ».
Ainsi l’Aphrodite de Sappho est tant la fille de Zeus que la fille du Ciel née de l’écume de la mer près de l’île de Chypre. Aucune distinction n’est faite et l’amour charnel et l’amour intellectuel ne peuvent s’opposer, se contredire ou se déchirer car l’amour est unique comme Aphrodite est unique, la chair et l’esprit, l’âme d’un corps et le corps d’une âme n’ont pas vocation à se séparer, l’un l’autre sont liés à la vie à la mort.


L'ORIGINE DES TRIBADES


 



 
 
 
 

 


 


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