L'oeuvre poétique de Sappho de Lesbos  

 

L'Œuvre poétique conservée de Sappho, classée traditionnellement en neuf livres, se compose de deux odes et de citations ou fragments dus aux grammairiens et aux critiques littéraires.

Citée intégralement par le rhéteur romain Denys d'Halicarnasse (54 av. J.-C.- 8 ap. J.-C.) dans son traité "la composition stylistique", l'Ode I ou l'Ode à Aphrodite ou l'hymne à Aphrodite est une prière adressée à la déesse Aphrodite pour que l'être aimé réponde à l'amour de Sappho. Ce poème est l'unique texte intégralement complet connu de Sappho.

Incomplète, L'Ode II ou l'Ode à l'aimée ou L'Égal des Dieux est citée par le pseudo-Longin, l'auteur inconnu du Traité du Sublime écrit vraisemblablement au Ier siècle après J.-C. et traduit plus tard par Boileau. Cette ode II décrit pour la première fois dans le monde occidental et de manière définitivement "sublime" les réactions somatiques du sentiment amoureux. Cette ode inspira bien des traductions et des versions de Catulle (82-52 av. J.-C.). En 1998, Philippe Brunet colligea "L'Égal des Dieux, cent versions d'un poème de Sappho " (Éd. Allia). Depuis la fameuse édition de Lobel et D. Page, cette ode est affublée du numéro d'identification 31L-P.

 


 

L'ODE I ou L'ODE À APHRODITE

Ce premier poème de Sappho est l'unique texte retrouvé dans son intégralité. Il fut conservé dans le traité De la composition des mots écrit par le grammairien grec qui vécut à Rome, Denys d'Halicarnasse (Ier siècle av. J.-C.). La poétesse lance une prière à Aphrodite, la déesse de l'Amour et de la Beauté, pour que, "de nouveau", celle qu'elle aime ne lui résiste pas. La quête de cette énième passion est assimilée à un "combat" et l'absence d'amour est ressentie comme une "injure". Ci-dessous l'Ode à Aphrodite de Sappho traduite par Théodore Reinach avec la collaboration d'Aimé Puech (Éd. Les Belles Lettres, première éd. 1937) :
 
 

Ode I ou Ode à Aphrodite de Sappho de Lesbos traduit par T. Reinach

"Toi dont le trône étincelle, ô immortelle Aphrodite, fille de Zeus, ourdisseuse de trames , je t'implore : ne laisse pas, ô souveraine, dégoûts ou chagrins affliger mon âme,
Mais viens ici, si jamais autrefois entendant de loin ma voix, tu m'as écoutée, quand, quittant la demeure dorée de ton père tu venais,
Après avoir attelé ton char, de beaux passereaux rapides t'entraînaient autour de la terre sombre, secouant leurs ailes serrées et du haut du ciel tirant droit à travers l'éther.
Vite ils étaient là. Et toi, bienheureuse, éclairant d'un sourire ton immortel visage, tu demandais, quelle était cette nouvelle souffrance, pourquoi de nouveau j'avais crié vers toi,
Quel désir ardent travaillait mon coeur insensé : " Quelle est donc celle que, de nouveau, tu supplies la Persuasive d'amener vers ton amour ? qui, ma Sappho, t'a fait injure ?
Parle : si elle te fuit, bientôt elle courra après toi ; si elle refuse tes présents, elle t'en offrira elle même ; si elle ne t'aime pas, elle t'aimera bientôt, qu'elle le veuille ou non ".
Cette fois encore, viens à moi, délivre moi de mes âpres soucis, tout ce que désire mon âme, exauce-le, et sois toi-même mon soutien dans le combat."

 





L'ODE II ou L'ODE À L'AIMÉE ou L'ÉGAL DES DIEUX ou LE FRAGMENT 31 L-P.

Le poème traduit l'état pathologique de l'amoureuse (ou de l'amoureux) transie. Le pseudo-Longin a qui l'on doit la conservation et la réception de ce texte dans son Traité du Sublime a donné à l'œuvre de Sappho un titre qui lui est resté " A l'aimée ". Pierre de Ronsard, Rémy Belleau, Antoine du Baïf au XVIe siècle ; Nicolas Boileau-Despréaux, Anne Lefebvre dite Mme Dacier au XVIIe siècle en offrent une libre adaptation issue d'un poème du latin Catulle qui lui-même s'inspira de Sappho au Ier siècle av. J.-C.. Philippe Brunet a relevé le défi de la liste exhaustive (?) des interprétations françaises dans l'Égal des Dieux cent versions d'un poème de Sappho . Sur saphisme.com qui se veut une anthologie sapphique et saphique, nous retrouverons les plus significatives de ces traductions accompagnées d'analyses savantes (voir la bibliographie francophone saphique à ce jour inachevée). Ci-dessous l'Ode à l'Aimée de Sappho traduite par Théodore Reinach avec la collaboration d'Aimé Puech (Éd. Les Belles Lettres, première éd. 1937) :

Ode II ou l'Ode à l'Aimée ou L'égal des dieux de Sappho de Lesbos traduit par T. Reinach

"Celui-là me paraît être l'égal des dieux, l'homme qui, assis en face de toi, de tout près, écoute ta voix si douce
Et ce rire enchanteur, qui je le jure, a fait fondre mon coeur dans ma poitrine ; car, dès que je t'aperçois un instant, il ne m'est plus possible d'articuler une parole ;
Mais ma langue se brise, et, sous ma peau, soudain se glisse un feu subtil ; mes yeux sont sans regard, mes oreilles bourdonnent,
La sueur ruisselle de mon corps, un frisson me saisit toute ; je deviens plus verte que l'herbe, et peu s'en faut, je me sens mourir (ô Agallis ?)
Mais on doit tout oser, puisque..."


René Aulotte a écrit un essai "sur quelques traductions d'une ode de Sappho au XVIe siècle".

 


 

 

FRAGMENTS AMOUREUX DE SAPPHO

SUIVIS DES INTERPRÉTATIONS DE RENÉE VIVIEN :

Sappho poétesse des temps archaïques et Renée Vivien (1877-1909) poétesse de langue française de la Belle Époque sont les deux premières femmes qui décrivent en toute liberté leur désir homosexuel. La seconde interpréta les vers de la première dans son cinquième ouvrage : "Sapho. Traduction nouvelle avec le texte grec (éd. A. Lemerre, 1903)". La traduction des fragments amoureux de Sappho et la numérotation présentées ci-dessous sont celles de l'édition des Belles Lettres :

(7)
Maintenant, d'une belle voix, je vais chanter ces chansons pour ravir mes compagnes.
 
Vivien nous offre :


Voici maintenant ce que je chanterai bellement afin de plaire à mes maîtresses.


ATTHIS aux cheveux de crépuscule, blonde
Et lasse, Eranna, qui dans l'or des couchants
Ranimes l'ardeur de la lyre profonde
Et des nobles chants,
Euneika trop belle et Gurinnô trop tendre,
Anactoria, qui passais autrefois,
Lorsque je mourais de te voir et d'entendre
Ton rire et ta voix,
Dika, dont les mains souples tissent les roses,
Et qui viens offrir aux Déesses les fleurs
Neigeant du pommier, ingénument décloses,
Parfums et pâleurs,
Pour vous j'ai rythmé les sons et les paroles,
Pour vous j'ai pleuré les larmes du désir,
J'ai vu près de vous les ardentes corolles
Du soir défleurir.
Triste, j'ai blâmé l'importune hirondelle ;
Par vous j'ai connu l'amer et doux Eros ,
Par votre beauté je deviens immortelle,
Vierges de Lesbos.


(19)
Envers vous, ô mes belles,
ma pensée ne changera jamais.
 
Dans ce fragment (19), " mes belles " du premier vers suggèrent la pluralité des amours, l'infidélité, l'amour possessif de la Beauté tandis que le second vers souligne la constance de la pensée, la fidélité aux " belles ", en fait le culte de la Beauté. L'infidélité physique à une femme correspond à la fidélité spirituelle envers la Beauté. Tel est le paradoxe exprimé par Renée Vivien :
 
Envers vous, belles, ma pensée n'est point changeante.
Je ne change point, ô vierges de Lesbos !
Lorsque je poursuis la Beauté fugitive,
Tel le Dieu chassant une vierge au peplos
Très blanc sur la rive.
Je n'ai point trahi l'invariable amour.
Mon cœur identique et mon âme pareille
Savent retrouver, dans le baiser d'un jour,
Celui de la veille.
Et j'étreins Atthis sur les seins de Dika.
J'appelle en pleurant, sur le seuil de sa porte,
L'ombre, que longtemps ma douleur invoque,
De Timas la morte.
Pour l'Aphrodita j'ai dédaigné l'Eros,
Et je n'ai de joie et d'angoisse qu'en elle :
Je ne change point, ô vierges de Lesbos,
Je suis éternelle.

(27)


Les uns estiment que la plus belle chose qui soit sur la terre sombre, c'est une troupe de cavaliers, ou de fantassins ; les autres, une escadre de navires. Pour moi, la plus belle chose du monde c'est pour chacun celle dont il est épris.
Rien de plus aisé que de rendre claire à tous cette vérité. Voyez celle qui avait pu comparer la beauté de tant d'hommes, Hélène. Qui choisit-elle comme le plus excellent de tous ?
Celui qui devait anéantir toute la splendeur de Troie. Sans plus se soucier ni de son enfant ni de ses parents chéris, elle se laissa, pour aller aimer au loin, entraîner par
Kypris? Ah ! combien versatile est l'âme de la femme, quand, dans sa légèreté, elle ne pense qu'au présent ! Ainsi, à cette heure, nul n'évoque le souvenir d'Anactoria, parce qu'elle est absente -
Anactoria, dont la démarche gracieuse, l'éclat rayonnant du visage, me feraient plus de plaisir à voir que tous les chariots des Lydiens et leurs guerriers, chargeant à pied dans leur armure.
Je le sais bien : l'homme ne peut avoir en partage le bonheur parfait, mais désirer d'avoir sa part...
....
.... à l'improviste.

 
(35)
...
Lorsque je te vois en face de moi
il me semble que jamais Hermione ne fut si belle
et je ne crois pas téméraire de te comparer à la blonde Hélène ,
s'il est permis de comparer des mortelles (à des déesses).
Sache-le bien, à la vision de ta beauté,
je sens tous mes soucis qui s'envolent...
 
 
(36)
... Reviens, je t'en conjure, Congyla,
et parais revêtue de ta tunique ( ?) couleur de lait.
Ah ! quel désir flotte autour de ta beauté !
L'enjôleuse fait tressaillir celle qui l'aperçoit.
Et moi je me réjouis, car c'est elle-même qui te fait ce reproche,
la déesse de Chypre,
que j'invoque en priant...
 
(44)
Eros a secoué mon âme comme le vent,
qui vient de la montagne, tombe dans les chênes.
 
Vivien écrit :
L'Eros aujourd'hui a déchiré mon âme,
vent qui dans la montagne s'abat sur les chênes
L'Eros a ployé mon âme, comme un vent
Des montagnes tord et brise les grands chênes...
Et je vois périr, dans le flambeau mouvant,
L'essor des phalènes.
 

(45)
Je ne sais ce que je dois faire :
je sens deux âmes en moi.

Edith Mora insiste sur l'impropriété du choix du mot âme et propose :

Double sont mes pensées
et je ne sais que faire...
 
(46)

Tu es venue : tu as bien fait. J'aspirais après toi : tu as allumé dans mon âme un désir qui la dévore.
 
(47)
Reçois, ô Gyrinna, mon souhait de bienvenue : puisses-tu te réjouir (auprès de moi) aussi longtemps que tu m'as privée de ta présence !
 

(54)
Moi, je veux étendre tes membres fatigués sur un matelas moelleux.

(64)
Jamais, je pense, en aucun temps, il n'existera une seule jeune fille, voyant la lumière du soleil, qu'on puisse (te) comparer pour le savoir.
 
(66)
J'ai instruit Héro de Gyaros, la rapide coureuse.
 
Vivien poétise sur l'enseignement de Sappho. Pour Vivien, l'amour est angoisse, attente et se vit dans une relation où règne le sadomasochisme.

J'instruisis Hérô de Guara, la [vierge] légère à la course.
J'ENSEIGNAI les chants à la vierge aux pieds d'or
Dont la voix ressemble à la voix de la source,
Et dont les beaux pieds semblent prendre l'essor,
Légers à la course.
J'enseignai les chants où brûlent les parfums,
Où pleurent l'angoisse et l'effroi des attentes,
Quand le crépuscule assombrit les ors bruns
Des rives ardentes.
J'enseignai les chants qui montent vers l'autel
D'où l'Aphrodita tourmente l'amoureuse
Et qui font pâlir le sourire cruel
De la Bienheureuse.
 
(67)
Mais, puisque tu es mon ami, choisis une compagne plus jeune, car je ne consentirai pas, moi ton aînée, à vivre avec toi.
 
(72)
Mnasidica est mieux faite que la délicate Gérinnô.
...
N'ayant jamais rencontré, ô ma charmante, de femme plus dédaigneuse ( ?) que toi...
 
Renée Vivien nous offre l'envolée lyrique suivante :
 
Mnasidika est plus belle que la tendre Gurinnô
GURINNô qui pleure à l'ombre de mon seuil
N'a point tes accents où l'Eros passe et chante,
O Mnasidika ! ni le splendide orgueil
De tes seins d'amante.
Elle n'a point l'or fondu de ton regard,
Ni la pourpre fleur de tes paupières closes,
Ni ta chair où l'ambre et la myrrhe et le nard
Parfument les roses.
Mais elle a connu la grave volupté,
L'effroi de l'amour et l'effort des chimères...
Une nuit, j'ai bu, d'un baiser irrité,
Ses lèvres amères.
 
(91)
Et moi, tu m'as oubliée...
 
Vivien interprète :

... Tu m'oublies...
L'EAU trouble reflète, ainsi qu'un vain miroir,
Mes yeux sans lueurs, mes paupières pâlies.
J'écoute ton rire et ta voix dans le soir...
Atthis, tu m'oublies.
Tu n'as point connu la stupeur de l'amour,
L'effroi du baiser et l'orgueil de la haine ;
Tu n'as désiré que les roses d'un jour,
Amante incertaine.
 
(93)

(La voilà donc partie à jamais) et, sans mentir, je voudrais être morte. Elle, en me quittant, pleurait
à chaudes larmes et me dit : " Ah ! quelle est ma détresse, ma Sappho ! je te jure que je te quitte malgré moi ! "
Et moi je lui répondis : " Pars en joie et souviens-toi de moi, car tu sais combien je me suis attachée à toi ;
ou, sinon, laisse-moi te rappeler ce que tu as oublié, tant d'heures douces et belles que nous vécûmes ensemble.
Oui, combien de couronnes de violettes, de roses et de safran à la fois tu posais sur ta tête à côté de moi !
Combien de guirlandes tressées, de charmantes fleurs, tu enlaçais autour de ta gorge délicate !
Combien de vases de parfum, brenthium ou royal, tu répandais sur ta belle chevelure !
ou couchée, près de moi, sur un lit moelleux tu apaisais ta soif (ou ta faim).
 
(96)

... De Sardes , souvent la pensée de l'exilée se reporte ici, quand nous vivions ensemble, certes Arignota t'adorait à l'égal d'une déesse : et nulle chanson ne la charmait autant que la tienne !
Maintenant elle resplendit parmi les femmes de Lydie , telle qu'on voit, le soleil couché, la lune aux doigts de rose éclipser toutes les étoiles et verser sa clarté sur la mer salée et sur les campagnes fleuries ; alors la belle rosée est éparse, alors les roses sont épanouies, et les cerfeuils délicats, et le mélilot embaumé.
Cependant elle va et vient, évoquant l'image de l'aimable Atthis : le désir oppresse son âme délicate, le chagrin alourdit son coeur : d'une voix perçante elle nous crie de venir la rejoindre : et son appel secret ( ?) et mystérieux, la nuit aux mille oreilles le redit, à travers les flots qui nous séparent...
 
(97-8)
Voici que de nouveau Eros, briseurs de membres, me tourmente.
Eros amer et doux, créature invincible, ô Atthis !
Et toi, dégoûtée de moi, tu t'envoles vers Andromède !
 
Vivien donne l'interprétation suivante :

Atthis, ma pensée t'est haïssable, et tu fuis vers Androméda.
TU hais ma pensée, Atthis, et mon image.
Cet autre baiser, qui te persuada,
Te brûle, et tu fuis, haletante et sauvage,
Vers Androméda.
 
(100)
Femme à la voix bien plus douce que celle d'une lyre.
 
(128)
Latone et Niobé étaient des compagnes
qui s'aimaient tendrement.
 

(140)


plus blanche que le lait
plus tendre que l'eau
plus mélodieux que les lyres,
d'un port plus superbe qu'un cheval,
plus charmante que les roses
plus souple qu'un beau manteau,
plus précieuse que l'or.

 
 

A mon sens, les vers de Sappho laissent deviner une femme :


- respectueuse de la vie, ainsi en lisant ce vers le suicide de Sappho au saut de Leucade paraît un mythe :
"
Mourir est un mal : les dieux en ont ainsi jugé ; sinon ils mourraient ".

- sûre de sa renommée :
" Même dans l'avenir
je le dis
on gardera de moi le souvenir "
.

- confiante face aux contrariétés amoureuses :
"
Parle : si elle te fuit, bientôt elle courra après toi ; si elle refuse tes présents, elle t'en offrira elle-même ; si elle ne t'aime pas, elle t'aimera bientôt, qu'elle le veuille ou non ".

- amoureuse de la vie malgré un âge avancé :
"
longue vie et santé
Si je pouvais, enfants, échapper aux rides !
La jeunesse est le plus beau des biens. "


Les élans de désespoir qu'elle exprime parfois sont ceux de tout poète épris de passion et d'excès, de dramatisation littéraire.

 

 


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Par passion livresque, sapphique, lesbienne, littéraire et pour tuer le temps.