DE SAPPHO POETESSE, LESBIENNE DANS DES DAMES DE RENOM

PAR GIOVANNI BOCCACE (1313-1375)

 

De muliris claris ou Des clères et nobles femmes ou Des dames de renom, abrégé de cent-six vies de femmes imaginaires ou réelles, fut écrit en latin en 1361 et 1362 à Certaldo près de Florence par l’auteur du Décaméron, le toscan Giovanni Boccacio au nom francisé en Jean Boccace. Entre Eve et Jeanne, reine de Naples et de Jérusalem, la vie « de Sappho poétesse, lesbienne » a une place de choix. Cette œuvre qui s’inspire des exempla du Moyen Âge, vies de saints et de saintes, eut un grand succès et fut traduite en françois en 1401, en 1493 et en 1551 chez Guillaume Rouillé à Lyon. Dans Le Livre de la Cité des Dames, Christine de Pizan retint parmi les femmes célébrées par Boccace, Sappho et bien d'autres dames illustres.


DES DAMES DE RENOM ou DE MULIERIS CLARIS

DE SAPPHO POÉTESSE, LESBIENNE

Il ne se trouve autre mémoire de l’origine de Sappho, sinon qu’elle fut de la ville de Mitylène en l’île de Lesbos. Mais si nous voulons considérer son étude, nous trouverons qu’elle lui a en partie gardé ce que l’antiquité lui a presque du tout ôté : c’est à savoir qu’il fait foi qu’elle descendit de très nobles parents ; pour ce qu’une personne de simple race ou qui eût forligné, n’eût pas le cœur de délibérer (tant s’en faut d’atteindre) à ses tant nobles études. Car nonobstant que nous ne sachons en quel temps elle vécut, elle fut de tant noble esprit qu’étant jeune fille, et belle, non seulement ne se contenta de savoir bien lire et écrire, mais davantage émue d’une hautesse de cœur, et aidée d’une vivacité d’esprit, montant par étude continuelle jusques au faîte de l’âpre et fâcheux mont de Parnasse, eut bien tant de hardiesse que de se mêler heureusement avec les Muses, qui la reçurent volontiers en leur compagnie. De là, étant au milieu d’elles entrée au bois plein de lauriers, tant chemina par celui-ci qu’elle entra jusques en la caverne d’Apollon : là où elle but de l’eau castalienne ; puis ne feignit de prendre l’archet et viole de Phébus, et de former dessus certaines chansons aux saintes Muses, qui dansaient au son, et de leur trouver nouvelles manières de chanter, et nouvelles mesures de versets, qui depuis ont été fort difficiles, même au plus studieux hommes.

Que voudriez-vous davantage ? Moyennant sa telle étude elle parvint si haut que la manière et style des versets qu’elle trouva a été par les Antiques, et jusques à notre temps, tenu en très grande estime ; et mêmement, à son honneur, et en son nom, lui fut dressée une statue de bronze, et elle comptée entre les plus renommés poètes ; tellement que ce renom ne lui est point de moindre réputation que sont aux rois leurs diadèmes, aux papes leurs mitres, et les couronnes aux triomphateurs. Mais, ainsi qu’elle étudia heureusement (si toutefois l’on peut en ceci prêter quelque foi aux auteurs) ainsi s’enamoura-t-elle malheureusement : durant lequel amour démesuré, tout enflambée par la beauté d’une peste insupportable, et se complaignant de l’obstinée rigueur de son amant, qu’elle ne pouvait aucunement fléchir à ses désirs, on dit qu’elle trouva une sorte de versets propres à plaintes, que je penserais être élégies, comme bien conformes à telle matière, si je n’avais lu qu’en méprisant en ses compositions presque du tout la mesure des versets accoutumés de son temps, elle eut trouvé une autre manière de composer toute différente aux syllabes des autres : laquelle est du nom de cette dame jusqu’à aujourd’hui appelée saphique. Or, quoi que soit, il semble que les Muses méritent d’être reprises, quand elles n’ont amolli aucunement le cœur d’un jeune fils, par si piteux chant : elles, qui au son de la harpe d’Amphion purent faire mouvoir les rochers d’alentour de Thèbes.

 

Boccace des Dames de Renom 1361-1362, traduction d'après la version italienne (texte original en latin)


 
 



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BIBLIOGRAPHIE :

Boccace, Des dames de renom, traduction publiée chez Guillaume Rouillé, à Lyon, en 1551, d'après la version italienne de L.A. Ridolfi, choix des textes, édition et postface de Xavier Carrère. Editions Ombres, Toulouse, 1990.

Boccace, Des clères et nobles femmes (traduction de 1401), vol. 1, édition de Jeane Baroin et Josiane Haffen, Université de Besançon, Les Belles Lettres, 1993.

   
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Page entoilée le 28/06/2003 et mise à jour le 28/06/2003

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