du sapphisme et du lesbianisme chez Paul le Silentiaire (Ve-VIe siècle apr. J.-C.)  

 

Un fascicule anonyme « Lesbos, le culte de Sapho, les amours féminines » aux éditions « Esprit et Joie » (1965) nous fit découvrir Paul le Silentiaire et ses deux épigrammes érotiques plus ou moins saphiques.


Poète byzantin de langue grecque mort vers 575 de notre ère, Paul était silentiaire c’est-à-dire huissier ou chambellan à la cour de Justinien, empereur romain de Constantinople (527-565). Paul le Silentiaire avait pour fonction de faire régner le silence en présence de l’empereur, d’assister aux audiences impériales, de garantir la paix et la tranquillité au sein du palais. Paul le Silentiaire écrivit deux poèmes descriptifs de l’église restaurée de Sainte Sophie à Constantinople et des épigrammes érotiques figurant dans l’Anthologie Palatine. Les pièces V, 246 et V, 272 concernent bien différemment le sapphisme.


Anthologie palatine V, 246 de Paul le Silentiaire aux éd. Esprit et Joie (1965) :

Doux sont les baisers de Sappho, et douce l’étreinte de ses membres neigeux. Tout son corps est doux.
Mais son âme est le diamant pur. L’amour est sur le bout de ses lèvres. Tout le reste est d’une vierge.
Qui la supporterait ? Celui-là pourrait tout aussi bien supporter une soif de Tantale.

Dans cette première épigramme érotique sapphique V, 246 « Doux sont les baisers de Sappho », le nom de Sappho est ici une antonomase. Paul le Silentiaire a écrit plusieurs dizaines d’épigrammes où il poétise sur plusieurs femmes imaginaires ou réelles comme Rhodopé, Dôris, Philinna, Méroé, Théanô ou Laïs, prénom traditionnel de la littérature érotique gréco-romaine. L’épigramme de Paul le Silentiaire de l’Anthologie Palatine V, 244 reprend la même expression : « Longs sont les baisers de Galatée et sonores, doux ceux de Démô ; ceux de Doris, des morsures… ».

La seconde épigramme décrit le viol :

« d’une vierge qui me refuse son lit. Car moitié à la Paphienne moitié à l’Athéna, elle s’est donnée. »

Sujet abordé avec Ménécratis dans l’épigramme (p. 38 Charvet), le poète violeur est « ouvrier de Cypris ». Pour mieux comprendre la déesse Athéna et la Paphienne, Aphrodite née de l’écume aux rivages de l’île de Paphos, l’épigramme de Paul le Silentiaire (p. 39 Charvet) vaut la peine d’être cité :

Eros le guerrier violent ne connaît pas la loi, ni aucune
Action n’éloigne un homme de sa folie d’amour.
Si te détourne le souci des travaux des lois,
Dans ta poitrine il n’y a donc pas un amour furieux.
Quel amour, quand un mince bras de mer peut séparer
Ta chair loin de ta jeune amie ?
En nageant Léandre a montré comme est grande la force de l’amour
Et des vagues de la nuit n’a pas eu peur ;
Toi, mon ami, tu as même des bateaux ; mais tu fréquentes
Plutôt Athéna, repoussant Cypris.
Pallas a les lois, la Paphienne le désir. Dis-moi, quel homme
Sera le serviteur à la fois de Pallas et de la Paphienne.

Cypris de l’île de Chypre autre lieu de naissance légendaire d’Aphrodite représente le désir, la beauté et l’amour tandis que la déesse Athéna Athénée ou Pallas Athénée, déesse tutélaire d’Athènes est la déesse de la Cité des Arts – elle aurait inventé l’aulos sorte de flûte - et des métiers urbains dont filature et tissage, et de fait la représentante de la sagesse, mais surtout Athéna est la déesse de la Guerre. L’art grec la représente casquée, revêtue d’une peau de chèvre et protégée d’un bouclier à la tête de Gorgone et de serpents destinés à terrifier ses ennemis et à défendre ses amis, armée d’un javelot. Pallas signifierait « celle qui brandit » une arme, l’égide – la peau de chèvre et le bouclier – est l’attribut de Zeus et de sa fille Athéna qui est le plus souvent chaste et vierge à l’égal d’Artémis la déesse de la chasse. Ainsi ces déesses ont des attributs de virilité.

Dans la précédente épigramme, celui qui a des bateaux et qui fréquente plutôt Athéna est donc davantage un guerrier qu’un amoureux.

Anthologie Palatine V, 272, Paul le Silentiaire aux éd. Esprit et Joie (1965) :

Ses mamelles dans mes mains
Je les ai,
sa bouche à ma bouche ;
et sa nuque éclatante,
éperdument furieux je la dévore.
Je n’ai pas encore pris tout l’Aphrodite
mais je combats.
J’étreins la vierge
qui me refuse son lit.
Car, moitié à la Paphienne
moitié à l’Athéna,
elle s’est donnée.
Et moi, entre les deux
je m’épuise.

Ainsi la fille qu’il tente de violer (« je combats, j’étreins la vierge qui me refuse son lit ») est une femme duquel émane du désir (aux yeux du poète) mais aussi de la résistance athénienne. Cette épigramme n’est donc ni lesbien ni sapphique mais de part sa résistance aux amours mâles, elle dégage bien des valeurs et des colorations que les lesbiennes de 1900 (Barney, Renée Vivien) ne désavoueraient pas.

Pascal Charvet, traducteur de Sapphô aux éditions La Délirante, publie chez le même éditeur Paul le Silentiaire Poèmes érotiques (1992) :

Doux les baisers de Sapphô, doux de ses membres
de neige l’enlacement, douces toutes ses attaches,
mais son âme d’un diamant rebelle ! Jusqu’à ses lèvres
va l’amour, le reste est à la vierge.
Qui résisterait ? Peut-être qui cela supporte, peut-être
la soif de Tantale facilement supportera.

Paul le Silentiaire, Poèmes érotiques traduit du grec par Pascal Charvet, dessins d'Eurydice El-Etr. éd. La Délirante, 1992, p. 15

le texte grec est celui de l'édition H. Beckby, Anthologia graeca, München, Heimeran, 1957-1958 revue en 1966.

J’ai ses seins dans mes mains, sur ma bouche sa bouche, et de son cou
d’argent, enragé, sans cesse je me repais.
Mais je n’ai pas pris tout entière celle qui naît de l’écume ; je m’épuise
à poursuivre encore une jeune fille qui de son lit me repousse.
Une moitié à la Paphienne, l’autre moitié elle l’a donnée à Athéna ;
et moi entre les deux je me dissous.

Paul le Silentiaire, Poèmes érotiques traduit du grec par Pascal Charvet, dessins d'Eurydice El-Etr. éd. La Délirante, 1992, p. 29.

le texte grec est celui de l'édition H. Beckby, Anthologia graeca, München, Heimeran, 1957-1958 revue en 1966.

 

 

Jean-Jacques Pauvert offre dans le premier volume de l’Anthologie historique des lectures érotiques une autre traduction de cette épigramme sans en donner le traducteur :

J’ai ses seins dans mes mains, sur ses lèvres mes lèvres. Dans ma fureur rageuse, je dévore tout son cou d’une éclatante blancheur. Mais je n’ai pas possédé encore mon Aphrodite tout entière ; je m’évertue toujours à poursuivre une vierge qui me refuse son lit. C’est qu’elle s’est donnée moitié à la déesse de Paphos, moitié à Athéna ; et moi, entre les deux je me dessèche.

in Anthologie historiques des lectures érotiques

 

Ces épigrammes sont issues de l’Anthologie palatine , tome II livre V, 246 et livre V, 272 publiées aux Editions des Belles Lettres et traduites par Pierre Waltz et Jean Guillon (1928):

Anthologie Palatine V, 246
Doux en vérité sont les baisers de Sapphô, douce est l’étreinte de ses bras de neige, doux son corps entier ; mais son âme est d’un acier (1) inflexible ! L’amour ne dépasse pas ses lèvres, tout le reste appartient à la virginité. Y a-t-il un homme qui le supporte ? Peut-être celui qui l’endurerait endurera-t-il sans peine la soif de Tantale.(2)

(1) L’adamas, dont il est ici question, était proprement un métal de couleur noire et d’une très grande dureté, que les Grecs prétendaient pouvoir extraire de l’or au moyen du feu. Chez les poètes, c’est aussi le nom d’un métal surnaturel, impossible à briser, dont c’est aussi le nom d’un métal surnaturel, impossible à briser, dont les dieux seuls avaient le secret et dont leurs armes étaient faites. Les dieux seuls avaient le secret et dont leurs armes étaient faites.
(2) Dans A. P., V, 236 Paul le Silentiaire écrit : « …c’est sans raison que Tantale versait des larmes. Il a peur du rocher suspendu sur sa tête, mais il ne saurait mourir deux fois… ». Critique traditionnelle contre la légende de Tantale : « Que lui importait d’avoir toujours soif ? Pouvait-il craindre de mourir une seconde fois ? ». C’est l’objection que lui adressait déjà Ménippe chez Lucien, Dial. Morts, 17, 2. Cf. à ce sujet A.-M. Desrousseaux, Rev. Phil. 1885, p. 42.


Anthologie Palatine V, 272

J’ai ses seins dans mes mains, contre ses lèvres mes lèvres et, dans ma rage forcenée, je dévore tout son cou d’un éclatante blancheur. Mais je n’ai pas encore eu mon Aphrodite tout entière et je m’évertue toujours à poursuivre une vierge qui me refuse son lit. C’est qu’elle s’est donnée moitié à la déesse de Paphos, mais moitié aussi à Athéna ; et moi, entre les deux, je me dessèche.

texte établi et traduit par Pierre Waltz et Jean Guillon, in Editions Les Belles Lettres, 1928.

 

 

 

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Bibliographie partielle sur Paul le Silentiaire (VIe s.) :

-Anonyme : « Lesbos, le culte de Sapho, les amours féminines » aux éditions « Esprit et Joie » (1965)

- Jean-Jacques Pauvert : Anthologie historique des lectures érotiques tome 1

- Anthologie Grecque texte établi et traduit par Pierre Waltz et Jean Guillon, in Editions Les Belles Lettres, 1928.

- Paul le Silentiaire Poèmes érotiques traduit du grec par Pascal Charvet, dessins d'Eurydice El-Etr. éd. La Délirante, 1992, pp. 15 et 29.le texte grec est celui de l'édition H. Beckby, Anthologia graeca, München, Heimeran, 1957-1958 revue en 1966.

- Yourcenar Marguerite : La Couronne et la Lyre, Gallimard, 1981 ne contient pas les épigrammes ici citées.

- Brasillach Robert Anthologie de la poésie grecque, Stock, 1950, 1991, dernier poète de cette anthologie ne contient pas les pièces ici présentées.
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