Sappho dans La Cité des Dames et dans Le Livre de Corps de Police par Christine de Pizan (1364 -v. 1430)  

Christine de Pizan naquit à Venise en 1364 de Tomazo di Benvenuti di Pizzano ou Thomas de Pizzan, physicien, à savoir astrologue et médecin qui fut appelé en 1370 par le roi Charles V le Sage à Paris. D'origine italienne, Christine de Pizan vécut dès sa plus tendre enfance en France. A l'âge de 15 ans, elle fut mariée à Estienne du Castel de dix ans son aîné, secrétaire du roi. Comme l'autorisait le droit médiéval, Christine ne prit pas le nom de son mari et garda le nom de son père qui lui transmit le goût de l'étude. Christine signait "de Pizan" de la ville de Pizzano, ainsi cette graphie est préférable à l'usuelle de Pisan. Elle devint veuve au bout de dix années d'une vie maritale comblée d'amour et de trois grossesses. Néanmoins, son cher mari ne fut pas un excellent financier et les créanciers de son défunt époux la tinrent quatorze années dans les griffes de la Justice. Protégée de quelques grands seigneurs, le duc de Berry et Philippe Le Hardi, duc de Bourgogne, elle fut sans doute la première femme à vivre de sa plume en qualité d'écrivaine et d'éditrice. Elle fit copier à la main ses écrits sur de beaux parchemins richement décorés et les vendit aux seigneurs bibliophiles. D'abord poétesse chantant l'amour, elle fut également historiographe avec le Livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V, Le Ditié de Jehanne d'Arc ; moraliste, didactique et politique avec le Livre du corps de Policie ; féministe avec La Cité des Dames ; éducatrice avec Le livre des trois Vertus et rare autobiographe médiévale avec La Vision de Christine. Son féminisme (controversé par certaines exégètes dont Mathilde Laigle en 1912) et sa prolixité littéraire la font nommer la " Simone de Beauvoir médiévale ".


En 1886, Maurice Roy édita en trois volumes les Œuvres poétiques complètes de Christine de Pizan. Les anthologies poétiques retiennent de ses ballades, lais, virelais, rondeaux, jeux à vendre, épîtres et proverbes rimés, la ballade marquée de l'anaphore :

"(...)
Seulette suis et seulette veux être,
Seulette m'a mon doux ami laissé.
(...)
Seulette suis en ma chambre enserrée,
Seulette suis, sans ami demeurée.
(...)"

 

 

Veuve, elle écrivit ce poème alors qu'elle avait juré de ne jamais se remarier et que "toute la ville" répandait qu'elle aimait "d'amours". Ce cri de solitude est d'hier, d'aujourd'hui et de demain... Christine de Pisan se réfère fréquemment à Ovide, Platon ou Aristote. Elle honore régulièrement la belle Hélène amoureuse de Paris et d'autres encore mais ne nomme nullement Sappho de Lesbos dans ses poésies. En revanche, dans ses ouvrages féministes en prose : la Cité des Dames et le livre des Vertus, Christine de Pizan nomme Sappho en sa qualité de poétesse et non de femme amoureuse d'une passion hétérosexuelle non partagée comme le fera Louise Labé et ses successeurs pendant quatre siècles (Joan Dejean).

Dans le Livre de la Cité des Dames, Christine de Pizan décide, entre le 13 décembre 1404 et avril 1405, de répondre à la misogynie médiévale qu'elle a constaté dans Les Lamentations de Mathéole en présentant avec l'aide des divinités Raison, Droiture et Justice la défense des femmes. Pour protéger ses congénères de toutes les grossières calomnies de la majorité des hommes, elle fait l'éloge de reines, de saintes, de guerrières, d'amoureuses, de vierges, d'épouses, de personnalités de son sexe comme Ruth et Sappho. Dans son éloge sapphique, Christine de Pizan cite et translate son prédécesseur Giovanni Boccaccio, le poète italien Jean Boccace (1313-1375), auteur des Dames de renom et du recueil de contes : Décaméron.

" Les curieux chants d'amour désespéré " de la docte Sapho mytilénienne seraient-ils une allusion sexuellement lesbienne sous la plume de la fille de l'astrologue de Pizan ? Christine de Pizan, intellectuelle respectueuse du pouvoir féodal, écrit un livre pour défendre les femmes auprès des hommes médisants. Les femmes que l'écrivaine distingue en ce XIVe siècle ne peuvent être entachées de vices, même "péché muet". Si Christine de Pizan put "sur son front faire le signe de la croix" et s'imaginer que certaines femmes fussent sorcières et endiablées, sans doute comme l'ensemble de ses contemporains, ne put-elle s'imaginer que d'autres eussent été tribades. De toutes façons, selon l'esprit commun médiéval, le tribadisme aurait désservi sa cause féministe et ce terme là ne sera employé qu'au siècle suivant.

Plus d'un siècle plus tard, Christine de Pizan à l'égal de Sappho fut citée par bien des auteurs dont Jean de Marconville dans son traité écrit à la louange des femmes "de la bonté et mauvaistié des femmes" publiée huit fois entre 1564 et 1586.

 

XXX OÙ IL EST QUESTION DE SAPHO, FEMME DE HAUT GÉNIE, POÉTESSE ET PHILOSOPHE.

" La savante Sapho, jeune fille née dans la ville de Mytilène, ne fut pas moins érudite que Probe. Cette Sapho était d'une grande beauté, tant de corps que de visage ; son port, son maintien, son langage étaient très doux et très agréables, mais son haut entendement surpassait toutes les grâces dont la Nature l'avait dotée. Elle maîtrisait en effet de nombreux arts et sciences, et ses connaissances ne se limitaient pas aux seuls traités et écrits d'autrui, car ayant composé divers ouvrages, elle fut elle-même créatrice à plus d'un titre. Le poète Boccace fait son éloge en ces termes empreints de douceur et de poésie : " Au milieu d'hommes frustes et ignorants, Sapho, poussée par sa vive intelligence et son ardeur, fréquenta les hauteurs du mont Parnasse, c'est-à-dire la haute Étude. Son courage et son audace la firent chérir des Muses, c'est-à-dire des arts et des sciences. Elle pénétra ainsi dans cette forêt pleine de lauriers et d'arbres de mai, de fleurs multicolores aux parfums très suaves, et d'aromates, là où demeurent et fleurissent grammaire, logique, haute rhétorique, géométrie et arithmétique. Elle avança tant sur ce chemin qu'elle entra dans la profonde caverne d'Apollon, dieu du savoir. Elle découvrit les flots impétueux de la fontaine Castalie ; elle apprit à jouer de la harpe avec le plectre en en tirant de douces mélodies, et menait la danse avec les nymphes, c'est-à-dire selon les lois de l'harmonie et des accords musicaux. "
Ces propos de Boccace concernent la profonde science de Sapho et la grand érudition de ses ouvrages, dont la teneur, est, selon le témoignage des Anciens, si difficile que même les hommes savants de la plus vive intelligence ont de la peine à les comprendre. Remarquablement écrits et composés, ses œuvres et poèmes sont parvenus jusqu'à nous, et demeurent des modèles d'inspiration pour les poètes et écrivains assoiffés de perfection. Sapho inventa plusieurs genres lyriques et poétiques : lais et dolentes élégies, curieux chants d'amours désespéré et autres poèmes lyriques d'inspiration différente, qui furent appelés saphiques pour l'excellence de leur prosodie. Horace rappelle à ce sujet qu'à la mort de Platon, ce très grand philosophe et le maître même d'Aristote, on trouva sous son oreiller un recueil des poèmes de Sapho.
Bref, cette femme se distingua tant par sa science que sa ville natale, voulant honorer et préserver à jamais sa mémoire, éleva et lui dédia une magnifique statue d'airain faite à son effigie. Et c'est ainsi que Sapho fut mise au rang des poètes les plus renommés, dont l'honneur, à ce qu'en dit Boccace, n'est point inférieur à celui des couronnes et diadèmes royaux, de la mitre épiscopale, ni des palmes ou couronnes de laurier de la victoire.
Je pourrais te parler longuement encore des femmes de grande érudition : la femme grecque Leuntion, par exemple, fut une philosophe si accomplie qu'elle osa reprendre et réfuter, par une argumentation claire et juste, le philosophe Théophastre , si illustre, en son temps ".

 
 

Le Livre de la Cité des Dames ,

écrit entre le 13 décembre 1404 et avril 1404

par Christine de Pizan (Venise v. 1364- France v. 1430).

 


 

Dans le livre du corps de policie, (police) qui est un ouvrage d'éducation politique destiné aux futurs seigneurs, Christine de Pizan reprend une information lue peut-être chez l'italien Boccace qui cite Horace :

"Platon le philosophe aima tant science que, par la dilligence de l'acquerre, il se empli de sapience (sagesse) et de doctrine (sciences). Cestui (Ce) Platon fu maistre d'Aristote et fut ou temps de Socrates le philosophe. Si proufita tant en doctrine que par la noblesce de son engin (intelligence) fu reputez le plus saige de tous les mortelz. Et que il amast science bien le monstra, car il aloit partout encerchant livres et toutes doctrines miemes en Ytalie, dont Valère dit de sa grant dilligence et desir de savoir que la grant cure (soin) que il prenoit de conqueillir livres partout estoit science feust par lui espandue (répandue) et dilatee par tout le monde. Cestui tres solempnel homme mourut de l'aage de iiii et viii ans. Si parut bien meimes a sa mort l'amour que il avoit tousjours a toutes manieres (sortes) de livres, car on trouva coste lui les livres d'une femme pouete qui avoit nom Sapho, qui escripsoit d'amours en vers joyeux et gracieux, ce dit Orace. Si les avoit veus par aventure pour cause de plaisir prendre en les plaisans dictiers (poèmes)".

 

 

Ainsi ne nous méprenons pas : Christine de Pizan, vertueuse et féministe mais qui ne rejette en rien l'ordre social de son temps où le devoir de vassalité au seigneur est la règle, nomme la poétesse Sappho et non la lesbienne tribade ou homosexuelle qu'elle ne connaît pas ou qu'elle ne veut pas reconnaître (?). Selon "notre vocabulaire", Christine de Pizan est une très légère sapphiste et nullement saphiste ou saphienne !

 

 


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BIBLIOGRAPHIE :

- Oeuvres poétiques complètes de Christine de Pisan présentées par Maurice Roy, Société des Anciens Textes, 3 vol. 1886-1896.
- Le Livre de la Cité des Dames, Christine de Pizan, Texte traduit et présenté par Thérèse Moreau et Eric Hick, Editions Stock/Moyen Age, 2000.
- Le Livre du Corps de Policie par Christine de Pizan Edition critique avec introduction, notes et glossaire par Augus J. Kennedy, Editions Honoré Champion.
- La situation de la femme dans les oeuvres de Christine de Pisan par Mathilde Kastenberg, 1909
- Le livre des trois Vertus de Christine de Pisan et son milieu historique et littéraire par Mathilde Laigle, docteur en philosophie, Honoré Champion, 1912.
- Les idées féministes de Christine de Pisan, thèse de doctorat de Rose Rigaud, 1911.
- Histoire de la littérature féminine en France par Jean Larnac, éditions Kra, 1929.
   
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