LES
RÈGLES DE MASSAGE ET LES MANIÈRES DES MASSEUSES.
BONS MOTS, ANECDOTES ET VERS SPIRITUELS QUE L'ON A RAPPORTÉS À LEUR
SUJET.
Les
médecins
assurent que cette maladie se déclare dès la naissance
de la personne qui en est affectée. Mais ils ne sont pas
d'accord sur les causes qui la provoquent. Certains ont mis l'accent
sur la configuration de l'organe féminin. Celui-ci doit
avoir à peu près la même forme que celui de
l'homme, à ceci près que le sexe de l'homme se dresse
au dehors et se trouve muni d'un canal étroit, tandis que
celui de la femme est tourné vers l'intérieur et
possède un conduit large. Quand le sexe de l'homme pénètre
l'organe de la femme, il le bouche donc à la perfection,
en long aussi bien qu'en large, et c'est précisément
pourquoi la femme en éprouve du plaisir, ce plaisir découlant
du contact étroit des deux muqueuses accolées lors
de la conjonction. Nos médecins ont constaté par
ailleurs que si la longueur du sexe de l'homme varie d'un individu à l'autre,
il en va de même pour celui de la femme. Si par un heureux
hasard les dimensions du sexe féminin coïncident avec
celles du partenaire qui l'investit, la femme ne pourra s'empêcher
d'aimer ledit partenaire. Dans le cas contraire elle se mettra à le
détester. Il arrive ainsi que la distance entre l'ouverture
et le fond de l'huis soit minime, tandis que le sexe de l'homme
est exagérément long. La femme, du coup, ne pourra
manquer de détester tous les hommes en général,
leur préférant la douceur des jeunes masseuses - à moins
de tomber ensuite sur un homme dont le sexe soit juste à sa
taille. De même, la femme dont l'huis est trop profond ne
se trouvera vraiment satisfaite que par des hommes dont le sexe
est excessivement développé. Il faut savoir enfin
que certaines femmes dotées d'un huis particulièrement
court ne trouvent jamais de sexe viril à leur convenance
: leur dégoût pour l'homme, dans ce cas, est permanent,
la maladie qui les tient ne pouvant plus les lâcher.
" J'ai
lu dans les livres anciens, écrit Ibn Mâsawayh, que
la prédisposition au massage vient à la femme de
ce que sa mère, au moment de l'allaitement, consommait
en trop grandes quantités du céleri, de la roquette
ou du lotus avant de lui donner le sein : les éléments
qui contiennent ces plantes passent dans le lait et se fixent
principalement entre les jambes du nourrisson, provoquant en cet
endroit de vives démangeaisons. Il se passe alors pour
les femmes ce qui se passe chez les hommes de tempérament
passif - dont la maladie n'a d'autre origine qu'une démangeaison
dans le fondement. "
La propension au massage peut aussi se déclarer plus tard, chez les
filles que l'on expose à l'amour avant l'âge où le corps
est complètement développé. Arriver à la nubilité dans
de telles conditions fait naître par contraste un violent désir
des caresses féminines, de même que la passivité chez les
hommes naît fréquemment d'une initiation trop précoce aux
femmes - ainsi que nous le démontrerons dans la suite de ce volume.
Cela dit, une habitude ainsi acquise peut disparaître facilement, pour
peu que passe un peu de temps et qu'un nouvel objet se propose alors à la
satisfaction du désir. La tendance innée, en revanche, est difficile à guérir,
car elle est loin d'accepter un traitement médical, comme nous l'avons
montré il y a un instant.
Si
l'on en croit un autre médecin, le massage obéit à une
propension innée à ne recevoir d'excitation qu'en
un point précis situé juste à l'endroit où se
rejoignent les deux lèvres de l'huis, lieu que l'on pourrait
comparer à une sorte de furoncle renversé. Les exhalaisons
qui se condensent tout autour sont source de chaleur et provoquent
de violentes démangeaisons à la racine des deux
lèvres, cette chaleur ne tombant et ces démangeaisons
ne cessant que sous l'effet du frottement induit par le contact
avec une autre femme. Si en effet la démangeaison se dissipe
tandis que la température s'abaisse et que le feu s'apaise,
c'est tout simplement parce que l'eau que la femme laisse couler
dans son excitation est froide, ce qui amène la masseuse à chercher
par tous les moyens à la faire jaillir, tandis que celle
de l'homme est chaude et ne saurait lui être ici d'aucun
secours.
Sache, ô lecteur,
que les femmes qui se trouvent dans ces dispositions se considèrent
comme des chefs-d'œuvre de grâce et se classent entre
elles suivant cette qualité, le titre de " gracieuse " qu'elles
se donnent les unes aux autres comportant divers degrés
plus ou moins élevés. Si nous disons incidemment
d'une femme qu'elle est gracieuse, elles subodoreront aussitôt
qu'elle s'adonne au massage. Elles éprouvent les unes pour
les autres les plus vives passions, tout comme les hommes d'ailleurs,
quoique avec plus d'intensité encore. Chacun dépensera
pour l'autre autant que l'homme pour la femme dont il est le plus
passionnément épris, parfois, même le double,
voire le quadruple, allant jusqu'à prodiguer pièces
d'argent et d'or par centaines et même par milliers. J'ai
connu en Occident l'une de ses femmes : après avoir dépensé pour
l'objet de ses désirs tout ce qu'elle possédait
en numéraire, et malgré les reproches de son entourage
qui finit par se lasser, elle fit inscrire au nom de la personne
aimée tout le bien-fonds dont elle disposait - soit à peu
près l'équivalent de cinq mille dînârs.
Les femmes de cette espèce emploient également une quantité de
parfum qui dépasse vraiment la limite ordinaire, et leur façon
de s'habiller trahit un tel souci de propreté que ce mot même
semble ici insuffisant. De même choisissent-elles leur mobilier, leur
nourriture et jusqu'au moindre objet dont elles s'entourent avec tant de soin
qu'on serait bien en peine de trouver ailleurs que chez elles, et ce dans tous
les siècles, rien qui fût de meilleure qualité ou de meilleur
goût.
La
règle
entre elles veut que dans le jeu de l'amour, celle qui aime se
place au-dessus et celle qui est aimée au-dessous - à moins
que la première n'ait un corps trop frêle ou la seconde
des formes plus développées : dans ce cas, c'est
la plus légère qui se met au-dessous et la plus
corpulente au-dessus, car son poids, facilitant le frottement,
permet une friction plus efficace. Voici comment elles procèdent
: celle qui doit rester en dessous s'étend sur le dos,
allonge une jambe et replie l'autre tout en inclinant légèrement
son corps sur le côté, offrant ainsi son huis largement
ouvert ; l'autre cependant loge en son giron la jambe repliée,
pose les lèvres de son huis entre les lèvres qu'on
déploie à son intention et se met à en frotter
l'huis de sa compagne en un mouvement de haut en bas et de bas
en haut qui met en branle tout le corps. Cette opération
est baptisée " massage du safran ", car c'est
de cette façon très précisément qu'on écrase
le safran sur les étoffes à teindre. L'opération
doit insister chaque fois sur une lèvre en particulier,
la droite par exemple, puis sur l'autre : la femme changera alors
légèrement de position de façon à bien
frictionner la lèvre gauche... et elle ne cesse d'agir
ainsi jusqu'à ce que ses désirs et ceux de sa partenaire
soient assouvis. On assure qu'il n'est d'aucune utilité de
chercher à appuyer sur les deux lèvres à la
fois, car le lieu où naît le plaisir reste alors
en dehors de l'action. Notons enfin que les deux partenaires peuvent
s'aider à ce jeu d'un peu de graisse de saule parfumée
au musc.
Mais
il est d'autres conditions qui président aux activités
amoureuses entre femmes, conditions qui peuvent donner lieu à des
considérations infiniment détaillées, mais
qui ne s'en révèlent pas moins hautement nécessaires
: d'abord une connaissance parfaite des lois qui régissent
la conduite lubrique des femmes, mais aussi un art consommé de
cette musique d'amour que produit le souffle lorsqu'il sort de
la gorge ou qu'il passe par les narines, enfin une science tout
aussi consommée des phrases qui provoquent le transport
passionnel et déchaînent à volonté des
tempêtes de désir. Autant de vertus que ces femmes
prisent plus que tout, dont elles s'entretiennent sans se lasser à longueur
de réunions, qu'elles enseignent à leurs élèves,
qui les couvrent de cadeaux de haut prix pour être autorisés à se
perfectionner auprès d'elles.
On
raconte que Djanna al-Madaniyya, l'une des plus célèbres masseuses,
dit un jour à sa fille :
- Veille toujours à donner comme accompagnement à ces mouvements
de va-et-vient où je te sais savante la douce musique du souffle qu'exhalent
tes narines. Apprends enfin qu'un seul des airs que modula un jour ma gorge
excita à tel point les chameaux du khalife 'Othmâne, fils de 'Affâne,
que rompant leurs entraves, ils s'enfuirent dans le désert... et que
nul encore n'a pu les rattraper.
Voici à présent
une aventure dont fut victime un juge égyptien que chacun
dans son pays considérait comme une notabilité,
personnage parfaitement digne à tout égard de tenir
le premier rang parmi ses concitoyens. Il l'a lui-même confié à un
lettré de Damas, de qui je la tiens. Elle a pour cadre
le cimetière d'al-Qourâfâ, où les femmes
se rassemblaient chaque semaine sous le prétexte d'honorer
leurs morts. Personne ne venait les y déranger. On ne pouvait
même pas critiquer leur assiduité à venir
en ce lieu, ni même les blâmer d'y passer la nuit,
puisque nombre de fondations pieuses mettaient à leur disposition
des gîtes destinés à abriter tous ceux qui
voulaient s'adonner à des prières nocturnes
-
J'étais
sorti un jour de chez moi, raconte le juge en question, pour aller
passer la nuit avec ma famille dans un gîte de ce cimetière
- uniquement motivé, faut-il le dire, par les besoins de
la piété. Les miens avaient pris les devants, précédés
d'un porteur de torche, munis de tout ce qu'il fallait pour s'asseoir,
manger et nourrir les bêtes. J'étais resté derrière
car je tenais à fermer moi-même la maison et, quant
j'atteignis le cimetière, le soleil venait de se coucher,
la nuit déjà se mêlait au jour. Je cheminais
le long des murs de clôture, en un endroit particulièrement
désert, quand j'entendis, venant d'un mausolée parmi
d'autres, une étonnante musique d'amour. C'était
une modulation rauque, exhalée par une gorge haletante
: une mélodie pneumatique qui faisait vibrer l'air lui-même,
accompagnée par le sifflement subtil des narines. Cette
musique arrachait l'esprit, pénétrait au plus profond
du cœur. Je n'avais jamais rien entendu de semblable, je
n'imaginais même pas que quelqu'un pût proférer,
sur un rythme aussi régulier, un chant d'une telle intensité,
des paroles aussi osées. Les instruments à cordes
auraient pu prendre modèle sur cette étrange musique,
et je suis sûr que le plus habile joueur de flûte
connaîtrait un succès non pareil à vouloir
seulement en imiter les accents. Je poussai ma monture jusqu'au
mur du cimetière, sur lequel je me hissai, impatient de
jeter un regard de l'autre côté.
Je
découvris
deux femmes, l'une juchée sur l'autre. Celle qui était
dessous, de race turque, présentait une si grande perfection
de corps que la pleine lune elle-même en eût été jalouse,
une harmonie de proportions si parfaite que le rameau feuillu
d'un jeune arbre en eût crevé de dépit. Blanche
de peau, elle rayonnait de fraîcheur et offrait aux regards
des seins arrondis et fermes. La chevauchait une femme plus corpulente,
fort belle aussi, propre, coquette, d'un genre tout différent.
Elle s'appliquait à masser consciencieusement sa compagne,
et c'était elle qui proférait toutes ces paroles
lascives que j'avais entendues. L'autre se bornait à lui
répondre en termes laconiques, comme un maître d'école
qui se serait adressé à l'un de ses élèves.
A ce spectacle, ma vertu m'obligea à les interpeller à grands
cris :
" - Levez-vous toutes les deux immédiatement, et que Dieu vous maudisse
!
Je ne pouvais faire moins que de descendre de ma monture, de boucler la porte
du clos où elles se cachaient et de m'en aller quérir l'assistance
de quelque passant, histoire de leur administrer une bonne correction devant
témoin. Mais comme j'arrivais à la porte, celle qui chevauchait
la belle étendue se leva. L'autre voulut l'imiter mais sa compagne l'arrêta
:
- Reste à ta place. Garde ta position.
La belle resta comme elle était, étendue sur le dos, tandis que
sa partenaire lui dévoilait complètement le ventre, le nombril,
la gorge. Apparut une surface aussi polie que le marbre : deux seins à présent
sans voile, comme deux fruits du grenadier, un ventre semblable à une
dune de sable doré où brillait l'escarboucle du nombril, flacon
de pur cristal. Plus bas, la partie chaude, blanche mais nacrée de rose, était
une vraie merveille : je n'avais jamais rien vu de si beau, tant en proportion
qu'en éclat.
-Malheur à toi,
bête brute ! me cria celle qui était debout. Toi,
le pénible, as-tu jamais contemplé une merveille
comparable à celle-ci ?
- Par Dieu non ! fus-je obligé d'avouer.
- Eh bien, viens prendre ici ce gibier que tu n'as même pas eu à poursuivre
!
A ces paroles, et devant ce spectacle, je crus perdre la raison. J'oubliai
mes principes religieux, sentis que mon envie allait être la plus forte.
Malheur à toi ! dis-je à la femme. Comment faire ? J'ai avec
moi mon mulet.
- Je le tiendrai moi-même.
Je
descendis de ma monture. Dieu m'est témoin qu'en agissant de la sorte,
j'allais contre mon premier mouvement. Je confiai les rênes
du mulet ainsi que mon fouet à cette créature, et
pénétrai dans le mausolée. Je commençai
par dégager mes jambes des bandes qui les enveloppaient,
au risque de laisser celles-ci traîner par terre ; puis
ce fut le tour de mes pantalons bouffants, dont je dénouai
la cordelette ; je passai ensuite à mon manteau persan,
dont je dus vivement rejeter les pans par-dessus l'épaule
; enfin ma main put relever les franges de ma tunique, et je fus
en mesure de m'approcher de la femme étendue. Je me pendais
enfin sur elle, la tête de mon instrument venait tout juste
d'effleurer les lèvres de son huis, dont il commençait à peine à éprouver
la douceur moelleuse et la rayonnante chaleur, quand j'entendis
soudain un bruit de galop. C'était mon mulet qui prenait
la clé des champs, rendu tout à coup aussi fringuant
qu'à sa promenade matinale. L'autre femme cependant ne
cessait de crier :
" - Le mulet s'est échappé !
Je
me redressai aussitôt, l'esprit troublé, et sortis du mausolée.
J'eus tout juste le temps d'apercevoir l'animal qui filait dans
l'obscurité au milieu des tombes, fuyant Dieu sait où.
Je m'élançai à sa poursuite dans l'état
où j'étais : le sexe haut dressé, les pantalons
flottants, les bandes déroulées autour des mes jambes
et traînant par terre , le manteau persan toujours relevé .
Je courrai à perdre haleine, m'étalant parfois de
tout mon long et me relevant tant bien que mal. Et le mulet de
vagabonder mieux que jamais, et moi de m'acharner à sa
suite. C'était évident : cette maudite femelle,
avant de laisser aller les rênes, avait dû flanquer
un bon coup de fouet dans les flancs de la bête, qui se
vengeait à présent en filant à toute allure,
décochant ruade sur ruade à quiconque l'approchait.
Et moi qui la suivais envers et contre tout, titubant, chancelant,
dans une tenue qui aurait fait s'esclaffer un homme à qui
on viendrait d'apprendre la mort de son enfant, qui aurait arrêté dans
sa course un malheureux pressé par le besoin naturel le
plus insistant... si seulement on m'avait caricaturé sur
le papier dans cet accoutrement - et combien plus drolatique encore
devait être l'effet de la réalité !
C'était l'heure où d'ordinaire on apportait au mulet en question
son fourrage. La faim devait déjà se faire sentir : en effet
il s'apaisa au bout d'un moment, et je le vis prendre tranquillement le chemin
de la ville. Je m'efforçais comme je pouvais de le rattraper, soucieux
surtout de ne pas le perdre de vue au beau milieu de la nuit, ce qui eût
donné au premier venu l'occasion de le monter, me laissant pour seul
acquit la poussière de la route.
Les
gens que je croisais, me voyant dans l'état où j'étais,
m'adressaient des réflexions, mais j'étais incapable
de comprendre ce qu'ils disaient. Je me bornais simplement à répéter
en guise de réponse :
- Dieu est plus grand ! Dieu est plus grand !
Sans
doute était-ce
là un moyen de me consoler de ce qui m'était arrivé,
et peut-être d'oublier la ruse où m'avait fait trébucher
cette femelle débauchée. Un souvenir m'obsédait
: j'entendais encore le rire de cette femme qui résonnait
dans mon dos comme je me lançais à la poursuite
du mulet, tandis qu'elle m'appelait en hurlant :
- Reviens, ô juge ! Viens-là ! Mais où va-t-il
?
Quant à l'autre créature, elle avait ri de plus
belle lorsqu'elle m'avait vu partir sans demander mon reste.
Finalement
le mulet ne s'arrêta qu'une fois de retour à la maison.
Il appuya tout simplement son museau contre la porte et demeura
immobile. Mais à ce moment là, je ne songeais qu'à ces
gens que je n'avais cessé de croiser en chemin dans la
tenue que l'on sait, et dont beaucoup me connaissait fort bien...
même si quelques-uns pouvaient ignorer qui j'étais.
Une
petite anecdote à présent,
après cette longue histoire :
Un personnage important s'adresse un jour à un individu réputé pour
son impudence :
- Par Dieu, j'aimerais bien voir comment opèrent les femmes qui pratiquent
le massage !
- Si tu y tiens vraiment, répond l'autre, tu n'as qu'à rentrer
un jour chez toi sans t'annoncer - et sans faire de bruit.
L'on
a tantôt
blâmé la pratique du massage, tantôt l'on a
avancé des raisons qui pouvaient la justifier. On prétend
ainsi que les femmes s'y livrent surtout par crainte des pièges
et du déshonneur de l'adultère. Ismâ'îl,
fils de Mouhammad, rapporte quant à lui une réplique
qu'il tenait de " Fromage aigrelet ", la célèbre
entremetteuse. Celle-ci, ayant transmis un jour à une femme
le message d'amour d'un homme, reçut cette réponse
:
- Pourtant, moi aussi, je l'aime.
- Que ne lui rends-tu alors visite, s'étonna Fromage aigrelet.
- Par crainte qu'à l'issue de l'opération, nous soyons trois
et non deux...
Citons
enfin cette déclaration de Rose la Grande Masseuse :
" Nous autres, membres de la Compagnie du massage, prenons notre plaisir
en nous assemblant chacune avec une de nos pareilles, la blanche avec la noire,
la forte avec celle qui a la sveltesse de la tige de bambou. Et nous nous émerveillons
ensemble de la découverte de nos trésors : des lèvres qui
sont semblables au chrysanthème matricaire, des cheveux aussi doux que
la fourrure du lièvre, une joue qui fait songer aux pétales de
l'anémone ou à la pomme rose, un sein qui est comme le fruit du
grenadier, un ventre que l'on peut comparer à un dôme sur ses quatre
piliers, un organe féminin aussi ardent que si le feu s'y était
mis, deux lèvres aussi charnues que celle de la génisse, une motte
aussi dodue que la bosse de la chamelle, un petit tapis fourré qui évoque
la laine ivoirine de la queue d'un bélier tondu ras, le tout imprégné de
musc et de safran, tel le roi sassanide Chosroès Anouchirwâne au
milieu de la salle du trône... sans oublier les accroche-cœurs d'un
noir bleuté sur les tempes, les gorges parées de perles et d'hyacinthes,
les cous ornés de colliers du Yémen et d'écharpes égyptiennes.
"Telles
sont les femmes avec lesquelles nous nous isolons, nous livrant
par jeu à des reproches d'amour véhéments, à des
modulations musicales raffinées, à des battements
de cils ensorceleurs, et capturant ainsi de vive force les esprits
vitaux des cœurs. Puis, lorsque la poitrine s'est adaptée à la
poitrine, lorsque le cou s'est collé au cou, lorsque les
deux lèvres se sont placées sur les deux lèvres,
lorsque chacune des deux partenaires, uniquement préoccupée
de l'autre, s'est employée à ce que, les souffles
devenant par degrés plus violents, les sensations plus
accaparantes, la chaleur qui monte progressivement vers ma tête
fasse disparaître entre elles toute notion de retenue, alors
vient le moment de laisser libre cours aux milles impulsions du
plaisir, aux pensées intimes que l'on tient d'habitude
soigneusement cachées, à l'habileté naturelle,
aux dons innés qui se manifestent par prédilection
dans l'opération d'amour sous forme de succions, pincements,
gages donnés et reçus, rapines, râles, palpitations,
ronronnements murmures, soupirs à fendre l'âme d'un
imberbe, à lui faire crier miséricorde si jamais
ils pouvaient parvenir jusqu'à lui, le tout soutenu par
ces gestes, par ces élans qui permettent de soulever, d'abaisser,
de mettre en branle, de retourner, de brûler - sans pour
autant susciter l'angoisse. Et tout cela est donné et reçu
selon les rites d'une politesse royale, sur fond de gémissements
subtils jusqu'à ce que, le jeu touchant à sa fin
et les transports peu à peu s'apaisant, tu sentes venir à toi
comme le zéphyr caressant les fleurs de mars, comme les
effluves d'un vin, comme cette odeur têtue, qu'exhale la
boutique du cabaretier, jusqu'à ce que tu en arrives en
fin à contempler avec ravissement le tremblement du tendre
bourgeon de saule sous la caresse des gouttes de pluie... Si les
philosophes pouvaient concevoir ce que nous ressentons alors,
ils se trouveraient plongés dans une stupéfaction
sans bornes. Si les maîtres du badinage et les experts en
transports amoureux pouvaient en faire l'expérience, ils
s'envoleraient aussitôt dans les airs... "
Passons
maintenant aux vers qui ont été composés
sur ce sujet :
Parmi
les choses les plus étonnantes qui se puissent voir
en ce monde - et, par Dieu, je crains
qu'on ne puisse rein faire pour l'éviter
ou pour le prévenir -,
ce simple fait :
lorsque deux personnes de sexe opposé
passent la nuit ensemble dans un même lit
surgit presque immanquablement
un troisième être qui vient se loger entre elles.
Et ces autres
vers :
Seule à seule,
je me suis étendue
tout près de mon amour,
et j'ai surpassé les hommes
par mon habileté.
Si mon massage
agit sur elle
avec assez de persuasion, nul doute qu'elle n'adopte
définitivement ces jeux frivoles,
renonçant à jamais aux entreprises du mâle !
Que
de massages nous avons menés,
ô ma sur,
prenant pour cela
soixante-dix prétextes.
Je
décevais
mes amants
en me dérobant à leurs caresses
dès que je sentais approcher
la tête de leur instrument.
Je
craignais bien sûr d'être enceinte
et de laisser paraître une grossesse
qui n'eût pas manqué de réjouir l'ennemi,
mais j'avais surtout peur d'encourir
le blâme des censeurs, châtiment
qui est bien le pire que je sache.
Tandis que nous,
rien de tel ne nous menace
lorsque nous nous caressons,
à l'inverse des adultères...
et même si leur appétit
s'en trouve mieux satisfait
- à en croire les sages-femmes.
(...)
Quelques vers sur ce thème, pour finir...
Que Dieu maudisse
les masseuses
barbouillées de jaune et de rouge !
Elles ont jeté partout le discrédit
sur les femmes les plus honorables.
Elles
ont inventé un
tournoi
où l'on n'use pas de la lance,
heurtant seulement à grand bruit
bouclier contre bouclier !
Un
autre poète
enchérit :
Par Dieu ! si
mon instrument
pouvait venir à ta rencontre,
je jure que je saurais faire durer
le repas du soir jusqu'au petit matin !
Tu saurais alors
que le meilleur massage
n'est jamais que contrefaçon :
la seule vérité est celle qui se conquiert
à la pointe des instruments.
D'un autre :
Ô vous,
Dames du Massage,
dans l'Occident et dans l'Orient,
réveillez-vous, car conjoindre
est plus savoureux que masser.
Réveillez-vous,
car le pain n'est bon
que s'il accompagne quelque chose d'autre :
on ne fait pas facilement descendre le pain
dans le gosier en s'aidant seulement de pain.
S'il
est d'usage de raccommoder un tissu déchiré
à l'aide d'une pièce d'étoffe semblable,
que penserez-vous d'une personne sensée
qui songerait à combler un trou
à l'aide d'un autre trou ?
Comment se servir
d'une masse
sans y adapter un manche,
si l'on éprouve un jour le besoin
de concasser quelque chose.
Toujours
dans le même sens :
Laisse
là le
massage qui ne te retient
que par tromperie. Aucune masseuse
ne peut savourer à fond
le plaisir qu'elle poursuit.
Prends
plutôt
pour ton bonheur une tête dénudée
que tu auras vu grossir et s'allonger :
elle seule t'apportera
ce que tu as toujours cherché
en fait de combustion et de rapiéçage.
Quand donc as-tu
vu, malheureuse,
quelqu'un chercher
à boucher un trou
avec un autre trou ?
Et pour conclure
dignement :
A
celle qui désire avec ardeur
le massage, dites seulement ceci :
" Pourquoi espérer trouver un bien
dans les voies que Dieu a jugé bon
d'interdire ?
Tu te trompes,
ô toi dont le corps est parfait,
si tu préfères l'uvre de massage
à l'art merveilleux du petit roseau. " |