Jean-Antoine de Baïf (1532-1589) traducteur ou imitateur de Sappho de Lesbos  

Jean-Antoine de Baïf fut l'enfant naturel de Lazare du Baïf, ambassadeur du roi de France. Il naquit à Venise en 1532 d'une mère italienne. Il fut l'élève de Dorat, le condisciple de Ronsard et appartint à la Pléiade. Il célèbra maladroitement les Amours de Méline (1552) et les Amours de Francine. " Couché par Charles X sur la liste des secrétaires de sa chambre ", il fonda avec le musicien Thibaud de Courville en 1570 l'Académie de poésie et de musique qui devint en 1574 l'Académie du palais sous Henry III. Travailleur laborieux, inventif, il tenta d'imposer, à une époque où l'orthographe n'était pas figée, une graphie phonétique simplifiée, introduisit la mode des vers mesurés à l'antique, ïambiques, trochaïques anapestiques, choriambiques destinés à être des Chansonnettes mesurées accompagnées de musique. Reconnu de son vivant, son savoir-faire sera écrasé par le génie de Ronsard, de Du Bellay ou de Pontus de Tyard. Dans Les Passe-Temps, il s'amusa à traduire les Anciens dont Martial et son épigramme à Bassa :

IMITATION DE MARTIAL (I,90) par BAIF

Anne une énigme vous amène
Digne de la sphinge thébaine.
Sans ribaud elle est adultère :
Devinez comme il se peut faire.

 

Dans son excellente étude sur quelques traductions de Sappho au XVIe siècle, Robert Aulotte nous apprend qu'en 1554, Baîf paraphrasa à travers Catulle l'Ode à l'Aimée au IVe livre des Amours de Françine dans un poème intitulé C'est trop chanter du tourment que j'endure. Jean-Antoine de Baïf écrivit également des chansonnettes "composées d'hendécasyllabes mesurés et non rimés - la longue valant une blanche et la brève une noire, avec un temps fort aux première, troisième, cinquième, huitième et dixième syllabes - (Baïf, Chansonnettes II, 23 l'auteur note la métrique sur son manuscrit (BN 19140), rédigé entre 1567 et 1573 d'après Augé-Chiquet). Baïf nous offre trois imitations de l'Ode à l'Aimée (fragment 31) et une traduction de la prière à Aphrodite (fragment I) :

LES AMOURS DE FRANCINE

C'est trop chanter du tourment que j'endure

... O Bienheureux, bouche, qui peut te voir
O demy-dieu, qui ta voix peut entendre
O le doux ris que tu sçais bien étendre
Modestement les joues fossoyant,...


LIVRE II CHANSONNETTE XXIII
(première imitation de l'Ode A l'Aimée de Sappho)
Comparer l'on peut ce me semble à un Dieu,
Un qui peut assis se placer davant toi
Pour de près goûter de ta voix la douceur
                    L'aise de ton ris,
Tout le cœur au flanc me battant tressauta
Aussitôt qu'einsin je te vis. Ma voix lors
Aux poumons s'artant de ma gorge serrée
                    Laisse le conduit.
Car ma langue outrée toute force perdit :
Un subtil feu prompt me courut tout partout :
Vint ravir mes sens. Je ne voys du tout rien,
                    Même je n'oïes plus.
Une sueur froid vient se répandre partout
D'un frisson tremblant : comme foin je jaunis :
S'en faillant bien peu que je meure, sans pouls
                    D'aise je transis.

LIVRE III CHANSONNETTE XXXIII

(deuxième imitation de l’Ode A l’aimée de Sappho)


En toute heure, bien je dirois volontiers
Compagnon des dieux, qui assis devant toi,
Doucement, gaiement, amoureusement, bien
                    T’oit irre et parler.

O désir forçant qui épris dedant moi
Jusques en mon cœur égara mes esprits !
Car t’aiant vue, rien de ma voix au gosier
                    Lors ne venait plus.

Mais ma langue outrée ne mouvoit ni bransloit ;
Par le corps un feu deslié me gagna.
Rien ne vois des yeux ; mon oreille à l’instant
                    Bourdonne essourdée.

En sueur fondant toute froide et tremblant
Plus fenée que l’herbe du pré, je blémis
S’en falant bien peu que je meure, sans pouls,
                    Morte je semblois.

L’aise t’ennuie trop, délicate Sappho,
L’aise trop te plaît, tu t’y baigne par trop,
L’aise les grands rois et cités détruira
                    L’aise te perdra.


TROISIEME IMITATION DE L'ODE A L'AIMEE

     (in Diverses Amours, 1573 )


Qui t’oyt et vois vis à vis
Celui (comme il m’est avis)
A gagné d’un dieu la place
Ou, si j’ose dire mieux,
De marcher devant les Dieux
Il peut bien prendre l’audace.
Car sitost que je te voy,
Ma maîtresse, devant moy
Parler, oeillader ou rire,
Le tout si tres doucement,
Pasmé d’esbahissement
Je ne sçay que je dois dire.
Mon esprit s’étourdist
Et ma langue s’engourdist
Du feu tous mes sens bouillonnent.
Je sens mes yeux s’eblouir.
Ne pouvant plus rien ouir
Mes deux oreilles bourdonnent.
Le trop d’aise t’est ennuy,
Tu te fais trop fort de luy,
En luy tu te glorifies.
L’aise a renversé les Roys
Leurs trosnes et leur arroys
En l’aise trop tu te fis.


LIVRE III CHANSONNETTE VII
(Imitation de la Prière à Aphrodite de Sappho)

O Vénus déesse, à qui tromper est jeu,
Fille à Jupiter, mère des Kupidons,
Dame, d'ennui grand je te prie ne dompter
                    Mon chagrin esprit.
Mais de grâce viens par amour me garder :
Ma prière entens : si jamais de bon cœur
Autrefois l'oyant, le palais paternel
                    Propice laissas.
Quand dedans ton cohe de paisses conduit,
(Qui de pannes saures hchait menu l'air)
Pour me conforter de là-sus décendoys
                    Prompte devers moy.
Quant me souriant bonne d'un regard doux,
Une fois t'en vins me demandre. Or bien
Quel mal as-tu ? di... Qu'y a-t-il ? Que sens tu ?
                    Pauvrette Saffoo ?
Qu'as-tu pour me faire venir devers toy ?
Qu'est-ce qu'il te faut ? Qui te navre ton cœur ?
Conte quelles sont tes amours. Que veux-tu ?
                    Mais qui te fait tort ?
Tel te fuit Saffoo, qui après te courra :
Tel ne prand tes dons, qui le sien te donnera.
Tel ne t'aime point que soudain tu verras
                    T'aimer et servir
Maintenant viens doncques Déesse m'ôter
Des soucis fâcheux. Le souhait de mon cœur
Tel qu'est parfaious-le : et te plaise toujours
                    Combattre pour moy.

 

 

 

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Augé-Chiquet, M : La vie, les idées et l'oeuvre de Jean-Antoine de Baïf, Paris, 1909.

Aulotte, R. : "Sur quelques traductions d'une ode de Sapho au XVIe siècle", Lettres d'Humanité, Paris, 1958.

Sabatier, Robert : Histoire de la poésie française, la poésie du XVIe siècle, Albin Michel, 1975.

Brunet, Philippe : L'égal des dieux, cent versions d'un poème de Sappho, éditions Allia, 1998.

   
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