Pierre de Brantôme (1540 env. -1614)

et "deux dames amoureuses l'une de l'autre... imitant la docte Sapho lesbienne"

 

Concommittante à la naissance de Brantôme, l'ordonnance de Villers-Cotterêts signée par François Ier en 1539 décida la tenue d'un registre des baptêmes et l'utilisation du "françois" dans tous les actes officiels alors qu'au sud de la France, le latin ou la langue d'oc étaient encore pratiqués. Entre 1539 et 1542, à Bourdeilles en Périgord naquit Pierre de Bourdeille, troisième fils d'Anne de Vivone et de François de Bourdeille, militaire ayant participé aux campagnes d'Italie aux côtés de Bayard (1494-1516). Pierre de Bourdeille passa son enfance à la cour de Marguerite de Navarre où sa grand-mère Louise de Daillon du Lude, seconde épouse du Sénéchal du Poitou, officiait en qualité de dame d'honneur de la sœur de François Ier. La mère de Pierre de Bourdeille, Anne de Vivone et sa " Tante de Dampierre " Jeanne de Vivone ont l'honneur de figurer parmi les " devisantes " de L'Heptaméron. Madeleine de Bourdeille, la sœur de Brantôme fut de 1554 à 1589 au service de Catherine de Médicis. Pierre de Bourdeille fit des études à Paris et à Poitiers. Héritié de plusieurs bénéfices ecclésiastiques, Pierre reçut en 1556 du roi Henri II la commende de l'abbaye de Brantôme en compensation de la mort héroîque de son frère aîné le capitaine de Bourdeille. Ainsi Pierre de Bourdeille attacha à son nom celui du lieu de ses principaux revenus. Dès l'enfance, Brantôme pratiqua la cour des Valois, " fors aux voyages de la guerres et autres ". Ainsi il découvrit l'Italie, l'Ecosse, le Portugal, l'Espagne, Malte. Il se lia au clan des fervents catholiques les Guise : au grand prieur François de Lorraine et à sa nièce Marie Stuart reine d'Ecosse, mariée avec l'éphémère roi de France François II (1559-1560). En 1561, il assista au sacre de Charles IX. Il fit partie de la jeune garde fidèle et admiratrice qui accompagna en Ecosse la jeune veuve Marie Stuart. En 1562, il rejoignit l'armée royale et participa aux combats des guerres civiles. En 1567, il reçut une pension en qualité de gentilhomme de la Chambre du roi. En 1582, Brantôme rompit avec Henri III : malgré la promesse royale, Brantôme fut délaissé au profit du gendre d'André de Bourdeille pour occuper la charge de sénéchal de Périgord. En 1584, à l'âge de 34 ans environ, il perdit son maître François d'Alençon, duc d'Anjou héritier éventuel de la couronne de France et une chute de cheval l'immobilisa deux années dans sa propriété. Ainsi il se retira " perclus et estropié " de la cour et "songea en ses amours et adventures de guerre, pour autant se contenter ". Il dicta ses mémoires aux frères Matheaud et rassembla des poèmes pétrarquisants. Ainsi pendant les trente dernières années de sa vie, Brantôme partagea son temps entre ses terres de la maison de Bourdeille, de l'abbaye de Brantôme, du château de la Tour-Blanche et de sa dernière demeure de Richemont. Ses mémoires circulèrent en manuscrit de son vivant. Ses mémoires contenant Les Vies des Dames illustres et Vies des dames galantes, Vies des hommes illustres et grands capitaines français et Vies des hommes illustres et grands capitaines étrangers furent édités à Leyde en 1665. Le docteur Galy, inventeur vers 1855 du manuscrit de ses poésies, le publia en 1880. Une nouvelle édition fut publiée en 1927 par Louis Perceau.
Avec gaité et grivoiserie, dans un style dédié au langage parlé où les disgressions sont nombreuses et où les sources sont toujours citées en aparté " comme je l'ai ouy dire ", Brantôme conte les petites histoires des personnages historiques de son temps, reines et dames illustres qu'il côtoya. Comme il devait converser de l'amour avec son dédicataire le Duc d'Alençon, fils de Catherine de Médicis, il traita des problèmes de l'amour et de la gente féminine dans le second volume des Dames galantes. Il n'eut certes pas la profondeur d'esprit de son voisin et contemporain Montaigne ; néanmoins il sut faire preuve d'indépendance d'esprit et de libres réflexions pour l'époque en condamnant la Saint Barthélémy. Il fut davantage conteur hagiographe qu'historien et l'érostisme fut le thème dominant de ses conversations avant d'être celui de ses écrits.
En s'appuyant sur les auteurs anciens latins, dans le recueil des Dames galantes, Brantôme ne réduit pas à néant les relations entre femmes puisqu'il reprend l'avis du poète latin Martial : l'épouse éprise d'une femme commet un adultère. Le mémorialiste conte l'histoire " d'Isabelle de Lune, espagnole, laquelle prit en telle amitié une courtisane qui s'appelloit la Pandore ". Il " devise " du tribadisme et de ses thèmes périphériques : du travestissement, de la promiscuité facteur favorable au lesbianisme, de l'incomplétude de l'acte lesbien, de la bisexualité, de la jalousie, de l'homosexualité dans le monde animal, de l'usage d'instruments, il conte des scènes scatologiques où le rire l'emporte. Brantôme (1539-1614) fait preuve d'une grande tolérance auprès des tribades qu'il a connu. Mais que l'on ne se trompe pas, celle-ci est due à l'absence de statut de la femme : la lesbienne n'est qu'une contrefaçon de l'homme. " Plus que les droits de la femme, ce sont ceux de l'amour qui préoccupe l'auteur. " L'œuvre du mémorialiste ne sera éditée qu'en 1665. Néanmoins il est possible que quelques extraits de ses mémoires circulèrent de son vivant dans les salons littéraires fréquentés par Ronsard et les autres poètes de La Pléiade.

 

RECUEIL DES DAMES GALANTES

DISCOURS SUR LES DAMES QUI FONT L'AMOUR ET LEURS MARIS COCUS

" Pour fin, en France il fait bon faire l'amour. Je m'en rapporte à nos autentiques docteurs d'amours, et mesmes à nos courtisans, qui sçauront mieux sophistiquer là dessus que moy. Et, pour en parler bien au vray : putains partout, et cocus partout, ainsi que je le puis bien tester , pour avoir veu toutes ces regions que j'ay nommées, et autres, et la chasteté n'habite pas en une region plus qu'en l'autre.
Si feray-je encor cette question, et puis plus, qui, possible, n'a point esté recherchée de tout le monde, ny, possible, songée : à sçavoir mon , si deux dames amoureuses, l'une de l'autre, comme il s'est veu et se void souvent aujourd'huy, couchées ensemble, et faisant ce qu'on dit donna con donna (en imitant la docte Sapho lesbienne) peuvent commettre adultère, et entre elle faire leur mary cocus.
Certainement si l'on veut croire Martial en son premier livre, epigramme CXIX, elles commettent adultere ; où il introduit et parle à une femme Bassa, tribade, luy faisant fort la guerre de ce qu'on ne voyait jamais entrer d'hommes chez elle, de sorte que l'on la tenoit par une seconde Lucresse : mais elle vint à estre descouverte, en ce que l'on y voyoit aborder ordinairement force belles femmes et filles ; et fut trouvé qu'elle-mesme leur servoit et contrefaisoit d'homme et d'adultere, et se conjoignoit avec elle ; et use de ces mots geminos committere cunnos . Et puis s'escriant, il dit et donne à songer et deviner cette enigme par ce vers latin :
Hic, ubi vir non est, ut sit adulterium.
" Voilà un grand cas, dit-il, que, là où il n'y a point d'homme, qu'il y ait de l'adultere. "
J'ay cogneu une courtisane à Rome, vieille et rusée s'il en fut oncq, qui s'appelloit Isabelle de Lune, espagnolle, laquelle prit en telle amitié une courtisane qui s'appelloit la Pandore, l'une des belles pour lors de tout Rome, laquelle vint à estre mariée avec un sommeiller de Monsieur le cardinal d'Armaignac, sans pour autant se distraire de son premier mestier ; mais cette belle Isabelle l'entretenoit, et couchoit ordinairement avec elle ; et comme debordée et desordonnée en paroles qu'elle estoit, je luy ay oüy souvent dire qu'elle la rendait plus putain, et luy faisait faire des cornes à son mary plus que tous les rufians que jamais elle avoit eu. Je ne açay comment elle entendoit cela, si ce n'est qu'elle se fondast sur cette epigramme de Martial.
On dit que Sapho de Lesbos a esté une fort bonne maistresse en ce mestier, voire, dit-on, qu'elle l'a inventé, et que depuis les Dames lesbiennes l'ont imitée en cela, et continué jusques aujourd'huy , ainsi que dit Lucian : que telles femmes sont les femmes de Lesbos, qui ne veulent pas souffrir les hommes, mais s'approchent des autres femmes, ainsi que les hommes mesmes. Et telles femmes qui ayment cet exercice ne veulent souffrir les hommes, mais s'adonnent à d'autres femmes, ainsi que les hommes mesmes, s'appellent tribades, mot grec derivé, ainsi que j'ay appris des Grecs, de .......... , ........., qu'est autant à daire que fricare, freyer, ou friquer, ou s'entrefrotter ; et tribades se disent fricatrices, en françois fricatrices, ou qui font la fricarelle en mestier de donne con donne, comme l'on l'a trouvé ainsi aujourd'huy.
Juvenal parle aussi de ces femmes quand il dit :
frictum Grissantis adorat,
parlant d'une pareille tribade qui adoroit et aimoit la fricarelle d'une Grisante.
Le bon compagnon Lucian en fait un chapitre, et dit ainsi, que les femmes viennent mutuellement à conjoindre comme les hommes, conjoignants des instruments lascifs, obscurs et monstrueux, faits d'une forme sterile. Et ce nom, qui rarement s'entend dire des fricarelles, vacque librement par tout et qu'il faille que le sexe femenin soit Filenes, qui faisoit l'action de certaines amours hommasses. Toutefois il adjouste qu'il est bien meilleur qu'une femme soit adonnée à une libidineuse affection de faire le masle, que n'est à l'homme de s'effeminer ; tant il se monstre peu courageux et noble. La femme donc, selon cela, qui contrefait ainsi l'homme peut avoir reputation d'estre plus valeureuse et courageuse qu'une autre, ainsi que j'en ay cogneu aucunes , tant pour leur corps que pour l'ame.
En un autre endroit, Lucian introduit deux Dames devisantes de cet amour ; et une demande à l'autre si une telle avoit esté amoureuse d'elle, et si elle avoit couché avec elle, et ce qu'elle luy avoit fait. L'autre luy respondit librement : " Premierement, elle me baisa ainsi que font les hommes, non pas seulement en joignant les levres, mais en ouvrant aussi la bouche (cela s'entend en pigeonne, la langue en bouche), et, encor qu'elle n'eust point le membre viril , et qu'elle fust semblable à nous autres, si est-ce qu'elle disoit avoir le coeur, l'affection et tout le reste viril ; et quis je l'embrassay comme un homme, et elle me le faisoit, me baisoit et allantoit (je n'entends point bien ce mot) ; et me sembloit qu'elle y prit plaisir outre mesure ; et cohabita d'une certaine façon beaucoup plus agreable que d'un homme. "
Or, à ce que j'ay oüy dire, il y a en plusieurs endroits et regions force telles dames et lesbiennes, en France, en Italie et en Espagne, Turquie, Grece et autres lieux. Et où les femmes sont recluses, et n'ont leur entiere liberté, cet exercice s'y continuï fort ; car telles femmes bruslantes dans le corps, il faut bien, disent-elles, qu'elles s'aydent de ce remede, pour se raffraischir un peu, ou du tout qu'elles bruslent.
Les Turques vont aux bains plus pour cette paillardise que pour autre chose, et s'y adonnent fort. Mesme les courtisannes, qui ont les hommes à commandement et à toutes heures, encor usent-elles de ces fricarelles , s'entrecherchent et s'entr'ayment les unes les autres, comme je l'ay oüy dire à aucunes en Italie et en Espagne. En nostre France, telles femmes sont assez communes ; et si dit-on pourtant qu'il n'y a pas long temps qu'elle s'en sont meslées, mesmes que la façon en a esté portée d'Italie par une Dame de qualité que je nommeray point.
J'ay oüy conter à feu Monsieur de Clermont-Tallard le jeune, qui mourut à La Rochelle, qu'estant petit garçon, et ayant l'honneur d'accompagner Monsieur d'Anjou, despuis nostre roy Henry III, en son estude, et estudier avec luy ordinairement, duquel Monsieur de Gournay estoit precepteur ; un jour, estant à Thoulouze, estudiant avec sondit maitre dans son cabinet, et estant assis dans un coin part, il vid, par une petite fente (d'autant que les cabinets et chambres estoyent de bois, et avoyent esté faits l'improviste et à la haste par la curiosité de Monsieur le Cardinal d'Armaignac, Archevesque de là, pour mieux recevoir et accomoder le Roy et toute sa Cour), dans un autre cabinet, deux fort grandes Dames, toutes retroussées et leurs callesons bas, se coucher l'une sur l'autre, s'entrebaiser en forme de colombes, se frotter, s'entrefriquer , bref se remuer fort, paillarder et imiter les hommes; et dura leur esbattement près d'une bonne heure, s'estans si très-fort eschauffées et lassées, qu'elles en demeurerent si rouges et si en eau, bien qu'il fit grand froid, qu'elles n'en purent plus et furent contraintes se reposer autant. Et disoit qu'il vit joüer ce jeu quelques autres jours, tant que la Cour fut là, de mesme façon ; et oncques plus n'eut-il la commodité de voir cet esbattement, d'autant que ce lieu le favorisoit en cela, et aux autres il ne peut.
Il m'en contoit encor plus que je n'en ose escrire, et me nommoit les Dames. Je ne sçay s'il est vray; mais il me l'a juré et affirmé cent fois par bons sermens. Et, de fait, cela est bien vraysemblables; car telles deux Dames ont bien eu tousjours cette réputation de faire et continuer l'amour de cette façon, et de passer ainsi leur temps.
J'en ai cogneu plusieurs autres qui ont traitté de mesmes amours, entre lesquelles j'en ay oüy conter d'une de par le monde, qui esté fort superlative en cela, et qui aymoit aucunes Dames, les honnoroit et les servoit plus que les hommes, et leur faisait l'amour comme un homme à sa maistresse ; et si les prenoient avec elle, les entretenoit à pot et à feu , et leur donnoit ce qu'elles vouloyent. Son mari en étoit très-aise et fort content, ainsi que beaucoup d'autres marys que j'ay veu, qui estoyent fort aises que leurs femmes menassent ces amours plustost que celles des hommes (n'en pensant leurs femmes si folles ny putains). Mais je croy qu'ilz sont bien trompez : car, à ce que j'ay oüy dire, ce petit exercice n'est qu'un petit apprentissage pour venir à celuy grand des hommes ; car après qu'elles se sont eschauffées et mises bien en rut les unes et les autres, leur chaleur ne se diminuant pour cela, faut qu'elle se baignent par une eau vive et courante, qui raffraischit bien mieux qu'une eau dormante ; aussi que je tiens de bons chirurgiens et veu que, qui veut bien penser et guerir une playe, il ne faut qu'il s'amuse à la medicamenter et nettoyer à l'entour ou sur le bord ; mais il faut la sonder jusques au fonds, et y mettre une sonde et une tente bien avant.
Que j'en ay veu de ces lesbiennes, qui, pour toutes leurs fricarelles et entre-frottements, n'en laissent d'aller aux hommes ! mesmes Sapho, qui en a esté la maitresse, ne se mit-elle pas à aymer son grand ami Faon, après lequel elle mouroit ? Car, enfin, comme j'ay oüy raconter à plusieurs Dames, il n'y a que les hommes; et que de tout ce qu'elles prennent avec les autres femmes, ce ne sont que des tirouers pour s'aller paistre de gorges-chaudes avec les hommes : et ces fricarelles ne leurs servent qu'à faute des hommes. Que si elles les trouvent à propos et sans escandale, elles lairroyent bien leurs compagnes pour aller à eux et leur sauter au collet.
J'ay cogneu de mon temps deux belles et honnestes Damoiselles de bonne maison, toutes deux cousines, lesquelles ayant couché ensemble dans un mesme lit l'espace de trois ans, s'accoustumerent si fort à cette fricarelle, qu'après s'estre imaginées que le plaisir estoit assez maigre et imparfait au pris de celui des hommes, se mirent à le taster avec eux, et en devinrent très-bonnes putains ; et confesserent après à leurs amoureux que rien ne les avoit tant desbauchées et esbranlées à cela que cette fricarelle, la detestant pour en avoir esté la seule cause de leur desbauche. Et, nonobstant, quand elles se rencontroyent, ou avec d'autres, elles prenoyent tousjours quelque repas de cette fricarelle, pour y prendre tousjours plus grand appetit de l'autre avec les hommes. Et c'est ce que dit une fois une honneste Damoiselle que j'ay cogneu, à laquelle son serviteur demandoit un jour si elle ne faisoit point cette fricarelle avec sa compagne, avec qui elle couchoit ordinairement. " Ah ! non, dit-elle en riant, j'ayme trop les hommes "; mais pourtant elle faisoit l'un et l'autre.
Je scay un honneste Gentilhomme, lequel, desirant un jour à la Cour pourchasser en mariage une fort honneste Damoiselle, en demanda l'advis à une sienne parente. Elle lui dit franchement qu'il y perdroit son temps, d'autant (me dit-elle) qu'une telle Dame (qu'elle me nomma, et de qui j'en sçavois des nouvelles) ne permettra jamais qu'elle se marie. J'en cogneus soudain l'encloueure , parce que je sçavois bien qu'elle tenoit cette Damoiselle en ses delices à pot et à feu, et la gardoit precieusement pour sa bouche. Le Gentilhomme en remercia sadite cousine de ce bon advis, non sans luy faire la guerre en riant, qu'elle parloit aussi en cela pour elle comme pour l'autre ; car elle en tiroit quelques petits coups en robbe quelquesfois : ce qu'elle me nia pourtant.
Ce trait me fait ressouvenir d'aucuns qui ont ainsi des putains à eux, mesmes qu'ils ayment tant qu'ils n'en feroyent part pour tous les biens du monde, fust à un Prince, à un Grand, fust à leur compagnon, ny à leur amy, tant ils en sont jaloux, comme un ladre de son barillet ; encor le presente-t'il à boire à qui en veut. Mais cette Dame vouloit garder cette Damoiselle toute pour soy, sans en departir à d'autres : pourtant si la faisoit-elle cocüe à la derobade avec aucunes de ses compagnes.
" La femme donc, selon cela, qui contrefait ainsi l'homme, peut avoir reputation d'estre plus valeureuse et courageuse qu'un autre, ainsi que j'en ayay cogneu plusieurs autres qui ont trai coogneu aucunes, tant pour leur corps que pour l'ame."
On dit que les belettes sont touchées de cet amour, et se plaisent de femelles à femelles à s'entre-conjoindre et habiter ensemble; si que, par lettres hieroglifiques, les femmes sentre-aymantes de cet amour estoyent jadis représentées par des belettes. J'ay oüy parler d'une Dame qui en nourrissoit toujours, et qui se mesloit de cet amour, et prenoit plaisir de voir ainsi ces petites bestioles s'entre-habiter.
Voyci un autre point : c'est que ces amours feminines se traittent en deux façons, les unes par fricarelles, et par, comme dit ce poete, " geminos committere cunnos ". Cette façon n'apporte point de dommage, ce disent aucuns, comme quand on s'ayde d'instrumens façonnez de... , mais qu'on a voulu appeler des godemichis.
J'ay oüy conter qu'un grand Prince, se doutant de deux Dames de sa Cour qui s'en aydoient, leur fit faire le guet si bien qu'il les surprit , tellement que l'une se trouva sasie et accommodée d'un gros entre les jambes, gentiment attaché avec de petites bandelettes à l'entour du corps, qu'il sembloit un membre naturel. Elle en fut si surprise qu'elle n'eut loisir de l'oster ; tellement que ce Prince la contraignit de lui monstrer comment elles deux se le faisoyent.
On dit que plusieurs femmes en sont mortes, pour engender en leurs matrices des apostumes faites par mouvemens et frottemens point naturels. J'en scay bien quelques-unes de ce nombre, dont ç'a esté grand dommage, car c'estoyent de très-belles et honneste Dames et Damoiselles, qu'il eust bien mieux vallu qu'elles eussent eu compagnie de quelques honnestes Gentilshommes, qui pour cela ne les font mourir, mais vivre et resusciter, ainsi que j'espere le dire aillleurs ; et mesmes, que, pour la guerison de tel mal, comme j'ay oüy conter à aucuns chirurgiens, qu'il n'y a ces membres naturels des hommes, qui sont meilleurs que des pesseres qu'usent les medecins et chirurgiens, avec des eaux à ce composées, et toutesfois il y a plusieurs femmes, ne nobstant les inconvenients qu'elles en voyent arriver souvent, si faut-il qu'elles en ayent de ces engins contrefaits.
J'ay oüy faire un conte, moy estant lors à la Cour, que la Reine mere auant fait commandement de visiter un jour les chambres et coffres de tous ceux qui estoyent logez dans le Louvre, sans espargner Dames et filles, pour voir s'il n'y avoit point d'armes cachées et mesmes des pistolets; durant nos troubles, il y en eut une qui fut trouvé saisie dans son coffre par le capitaine des gardes, non point de pistolets, mais de quatre gros godemichis gentiment faconnez, qui donnerent bien de la risée au monde, et à elle bien de l'estonnement. Je cognois la Damoiselle : je croy qu'elle vit encore ; mais elle n'eut jamais bon visage. Tels instrumens enfin sont très-dangereux.
Je feray encore ce conte de deux Dames de la Cour qui s'entr'aymoient si fort, et estoyent si chaudes à leur mestier, qu'en quelque endroit qu'elles fussent, ne s'en pouvoyent garder ny abstenir que pour le moins ne fissent quelques signes d'amourettes ou de baiser ; qui les escandalisoyent si fort et donnoyent à penser beaucoup aux hommes. Il y en avoit une veufve et l'autre mariée ; et comme la mariée, un jour d'une grand'magnificence , se fust fort bien parée et habillée d'une robbe de toille d'argent, ainsi que leur maistresse estoit allé " à vespres, elles entrerent dans son cabinet, et sur sa chaire percée se mirent à faire leur fricarelle si rudement et impetueusement, qu'elle en rompit sous elles, et la dame mariée qui faisoit le dessous tomba avec sa belle robbe de toille d'argent à la renverse, tout à plat sur l'ordure du bassin, si bien qu'elle se gasta et souilla si fort qu'elle ne sceut que faire que s'essuyer le mieux qu'elle peut, se trousser, et s'en aller à grande haste changer de robbe dans sa chambre, non sans pourtant avoir esté apperceuë et bien sentie à la trace tant elle puoit : dont il en fut rit assez par aucuns qui en sceurent le conte ; mesmes leur maitresse le sceut, qui s'en aydoit comme elles, en rist son saoul. Aussi il falloit bien que cette ardeur les maistrisat fort, que de n'atttendre un lieu et un temps à propos, sans s'escandaliser. Encor excuse-t'on les filles et femmes veufves pour aymer ces plaisirs frivols et vains, aymans bien mieux s'y adonner et en passer leurs chaleurs, que d'aller aux hommes et se faire engroisser et se deshonnorer, ou de faire perdre leur fruit, comme plusieurs ont fait et font ; et ont opinion qu'elles n'en offensent pas tant Dieu, et n'en sont pas tant putains comme avec les hommes : aussi y a-t'il bien de la difference de jetter de l'eau dans un vase, ou de l'arrouser seulement à l'entour et au bord. Je m'en rapporte à elles. Je ne suis pas leur censeur ni leur mary, s'ils le trouvent mauvais ; encore que je n'en aye point veu qui ne fussent très-aises que leurs femmes s'amourachassent de leurs compagnes, et qu'ilz voudroyent qu'elles ne fussent jamais plus adulteres qu'en cette façon ; comme de vray, telle cohabitation est bien diferente de celle d'avec les hommes, et quoy que die Martial, ilz n'en sont pas cocus pour cela. Ce n'est pas texte d'Evangile, que celui d'un poete fol. Dont, comme dit Lucian, il est bien plus beau qu'une femme soit virile ou vraye amazone, ou soit ainsi lubrique, que non pas un homme soit femenin, comme un Sardanapale ou Heliogabale, ou autres force leurs pareils ; car d'autant plus qu'elle tient de l'homme, d'autant plus elle est courageuse : et de tout cecy je m'en rapporte à la decision du procez.
Monsieur du Gua et moy lisions une fois un petit livre en italien, qui s'intitule De la Beauté, fait en dialogue par le Seigneur Angelo Fiorenzolle, Florentin, et tombasmes sur un passage où il dit qu'aucunes femelles qui furent faites par Jupiter au commencement, furent creées de cette nature, qu'aucunes se mirent à aymer les hommes, et les autres la beauté de l'une et de l'autre ; mais aucunes purement et saintement, comme de ce genre s'est trouvée de nostre temps, comme dit l'auteur, la très-illustre Marguerite d'Austriche, qui ayma la belle Laodomie Fortenguerre, les autres lascivement et paillardement, comme Sapho lesbienne, et de nostre temps à Rome la grande courtisanne Cecile venetienne ; et icelles de nature haïssent à se marier, et fuyent la conversation des hommes tant qu'elles peuvent.
Là dessus Monsieur de Gua reprit l'auteur, disant que cela estoit faux que cette belle Marguerite aymast cette belle Dame de pur et saint amour ; car puisqu'elle l'avoir mise plustot sur elle que sur d'autres qui pouvoyent estre aussi belles et vertueuses qu'elle, il estoit à presumer que c'estoit pour s'en servir en délices, ne plus ne moins comme d'autres ; et pour en couvrir sa lasciveté, elle disoit et publioit qu'elle l'aymoit saintement, ainsi que nous en voyons plusieurs ses semblables, qui ombragent leurs amours par pareils mots.
Voilà ce qu'en disoit Monsieur du Gua ; et qui en voudra outre plus en disourir là dessus, faire se peut.
Cette belle Marguerite fut la plus belle Princesse qui fut de son temps en la Chrestienté. Ainsi beautez et beautez s'entrayment de quelque amour que ce soit, mais du lascif plus que de l'autre. Elle fut remariée en tierces nopces, ayant en premieres epousé le Roy Charles huictiesme, en seconde Jean, fils du Roy d'Arragon, et la troisiesme avec le Duc de Savoye, qu'on appelloit le Beau ; si que, de son temps, on les disoit le plus beau pair et le plus beau couple du monde ; mais la Princesse n'en jouit guieres de cette copulation, car il mourut fort jeune, et en sa plus grande beauté, dont elle porta les regrets tres-extresmes, et pour ce ne se remaria jamais.
Elle fit faire bastir cette belle Eglise qui est vers Bourg en Bresse, l'un des plus beaux et plus superbes bastiments de la Chrestineté. Elle estoit tante de l'Empereur Charles, et assista bien à son nepveu ; car elle vouloit tout appaiser, ainsi qu'elle et Madame la Regente au traitté de Cambray firent où toutes deux se virent et s'assemblerent là, où j'ay oüy dire aux anciens et anciennes qu'il faisoit beau voir ces deux grandes Princesses.
Corneille Agripa a fait un petit traitté de la vertu des femmes, et tout en la louange de cette Marguerite. Le livre en est très-beau, qui ne peut estre autre pour le beau sujet, et pour l'auteur, qui a esté un très grand personnage.
J'ay oüy parler d'une grand'Dame Princesse, laquelle, parmy les filles de sa suitte, elle en aymoit une par dessus toutes et plus que les autres ; en quoy on s'estonnoit, car il y en avoit d'autres qui les surpassoyent en tout ; mais enfin il fut trouvé et descouvert qu'elle estoit hermafrodite, qui luy donnoit du passe-temps sans aucun inconvenient ny escandale. C'estoit bien autre chose qu'à ces tribades : le plaisir penetroit un peu mieux.
J'ay ouy nommer une grande dame qui est aussi hermafrodite, et qui a ainsi un membre viril, mais fort petit, tenant pourtant plus de la femme, car je l'ay veue très-belle. J'ay entendu d'aucuns grands medecins qui en ont vu assez de telles, et surtout très-lascives.
Voilà enfin ce que je diray du sujet de ce chapitre, lequel j'eusse pu allonger mille fois plus que je n'ay fait, ayant eu matiere si ample et si longue, que si tous les cocus et leurs femmes qui les font se tenoyent tous par la main, et qu'il s'en pust faire un cerne, je croy qu'il seroit assez bastant pour entourner et circuir la moitié de la terre ".

 

 

 
Dans un autre chapitre du recueil des dames, Brantôme n'hésite pas à étaler les diverses perversions et anomalies sexuelles de ses contemporains.
RECUEIL DES DAMES
SUR LE SUJET QUI CONTENTE PLUS EN AMOURS
 
"J'ay ouy parler d'une grand'Dame de par le monde, mais grandissime, qui, ne se contentant de sa lasciveté naturelle, car elle estoit grand'putain, et mariée et veufve, aussi estoit-elle fort belle, pour la provocquer et exciter davantage, elle faisoit quelquesfois despouiller ses Dames et filles, je dis les plus belles, et se delicatoit fort à les voir ; et puis elle les batoit du plat de la main sur les fesses aveq de grandes claquades et plamuses assez rudes, et les filles qui avoyent delinqué en quelque chose, avec de bonnes verges ; et allors son grand contentement estoit de les voir remuer et faire les mouvementz et tordions de leur corps et fesses, lesquelz, selon les coups qu'elles recepvoyent, en monstroyent de bien estranges et plaisans.
Aucunes fois, sans les despouiller, les faisoit trousser en robe (car pour lors elles ne portoyent point de callezons), et les claquoit et foytoit sur les fesses, selon le subjet qu'elles luy donnoyent, ou pour les faire rire, ou pour pleurer. Et, sur ces visions et contemplations, y aguisoit si bien ses appetits, qu'aprez elle les alloit passer bien souvent à bon escient avec quelque gallant homme bien fort et robuste."
(...)
"J'ay ouy dire à une honneste Dame, qu'estant fille, sa mere la fouettoit tous les jours deux fois, non pour avoir forfait, mais parce qu'elle pensoit qu'elle prenoit plaisir à la voir ainsi remuer les fesses et le corps, pour autant en prendre d'appetit ailleurs : et tant plus elle alla sur l'aage de quatorze ans, elle persista et s'y acharna de telle façon, qu'à mode qu'elle l'accostoit elle la contemploit encor plus."

 

 

 

Ainsi la dame s'acharna sur sa fille de telle façon qu'à mesure qu'elle s'approchait d'elle, elle la comtemplait davantage. Cette perversion féminine à l'orée du sadisme lesbien et de l'inceste si rare entre mère et fille trouvera son apogée dans l'histoire de la comtesse hongroise assassine Erzébeth Bathory (1560-1614) relatée par l'auteure surréaliste Valentine Penrose (1898-1978) et par Alejandra Pizarnik.


accueil

Tout et Rien sur Sappho de Lesbos

bibliothèque lesbienne par auteurs

musée lesbien

sexualité et saphisme. Ici dessin d'Ange et Damnation

   

Bibliosapphisme :

- index des auteurs anciens - bibliosapphisme des XVI au XVIIIe s. - bibliosapphisme à partir du XIXe siècle

- Recueil des dames, poésies et tombeaux de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme,
édition établie, présentée et annotée par Etienne Vaucheret, Ed.Gallimard, 1991, La pléiade, p. 361 à 371 et p. 424.

- L'homosexualité dans l'imaginaire de la Renaissance de Guy Poirier, éd. H. Champion, 1996, p. 122 à 126.


Liens lesbiens :
   
www.saphisme.com
Page entoilée le 28/06/2003 et mise à jour le 28/06/2003

© Copyright 1999-2010

pour écrire à la webmastrice : contact@saphisme.com

Édition sur le net :

- des traducteurs et commentateurs francophones de Sappho de Lesbos
- de textes littéraires ou scientifiques qualifiés de lesbiens par abus de langage
- d'une iconographie et d'une pinacothèque dénommées pompeusement "musée lesbien".


Par passion livresque, sapphique, lesbienne, littéraire et pour tuer le temps.