Du tribadisme chez Pierre de l'Estoile (1546-1611) "Dialogue surnommé la frigarelle"  

Issu d'une famille de magistrat orléanais, Pierre de l'Estoile (1546-1611) achète une charge de la chancellerie auprès du parlement de Paris. Catholique, favorable à Henri IV, il rédige son journal durant la période des guerres de Religion (1562-1598) et le règne d'Henri IV. Son témoignage sur la vie quotidienne, sur les évènements politiques de l'époque est un document unique et pittoresque, d'une richesse exceptionnelle pour les historiens. Le mémorialiste écrit rarement à la première personne, dévoile rarement sa vie privée et sera publié de manière posthume en 1621. Le dialogue anonyme ici rapporté est caractéristique de l'honnêteté de son Registre-Journal du règne de Henri III.

Pierre de l'Estoile introduit le dialogue par cette note :

 

 

" Dialogue surnommé La Frigarelle, aussi vilain que les autres, traitant des Amours d'une grande Dame avec une fille, divulgué en même temps à la Cour, où il était commun et n'en faisait l'on que rire, non plus des susdits Pasquils, et sans recherche, à la grande honte et confusion de nos Princes et Magistrats de France, comme s'ils eussent avoué tacitement les dits Pasquils décrivant une Cour de Sodome, et les Affections vilaines et contre nature de nos Courtisans et Courtisanes telles que nous les lisons en Saint Paul aux Romains Ier chapitre : " Les femmes ont mué l'usage naturel en celui qui est contre nature, et les Masles delaissant le naturel Usage de la Femme, se sont eschauffés en leur appétit l'un envers l'autre, faisant Masle avec Masle, chose infâme ".

DIALOGUE SURNOMMÉ LA FRIGARELLE

Marie et Jeanne entreparleurs

Marie :

Jeanne, l'on dit de toi chose estrange et nouvelle,
Comment tu te conjoins avec la Frigarelle,
Ceste riche et grand'Dame, et qu'elle te le fait,
Ainsi que si c'estoit quelque Masle en effect,
Qu'elle se va couplant avec toi, tout de mesme,
(Et si ne sçai comment) en un Plaisir extreme.
Ha ! ha ! tu en rougis. Je te prie, di moi,
S'il est bien vrai cela.

Jeanne :

Il est vrai par ma Foi,
Et ne me puis garder qu'au Visage de honte,
Tant le Fait est Vilain, la Rougeur ne me monte.

Marie :

Or de grace, di moi, et que c'est, et comment,
Se fait entre vous deux ce doux Embrassement.
Que peut faire une Femme à une autre accouplée ?
Ne me tiens, je te pri', telle chose celée.

Jeanne :

Bien je te le dirai. Ceste Dame en sa Face,
En son geste, en son Port, monstre qu'elle est Hommace.

Marie :

Je ne sçai que tu dis. Encor' si davanture,
Tu ne voulais parler de l'estrange Nature
De ces Dames de Cour, qui ne se veulent pas
Accoupler avec l'Homme aux amoureux Esbas,
Mais que le seul Plaisir, qui embraze leurs Ames,
N'est si non que se joindre ainsi qu'Hommes aux Femmes.

Jeanne :

Celle-ci est de mesme.

Marie :

Or si tu m'aimes bien
Di moi, je te suppli', comment, et quel moïen
Elle eust à te gaingner de premiere abordée,
Comment tu t'es ainsi à son Veuil accordée,
Et ce qu'entre vous deux, puis apres se passa.

Jeanne :

Un soir, que ceste ci un beau Festin dressa,
Ensemble une autre Dame, une sienne Compagne,
Qui non plus qu'elle encor' tel mestier ne desdaigne,
Je fus d'elle priée, et voulant eschapper
Après avoir passé le temps apres soupper,
Tant qu'il estoit bien tard, elle me dit, Mamie,
Demeure avecques moi, à coucher, je te prie.

Marie :

He ! donques tu couchas au milieu d'elles deux !
Or' qui t'ont elles fait ?

Jeanne :

Comme hommes amoureux,
Me baisant doulcement, ains de moittes Languettes,
Et des rouges replis de levres tendrelettes,
Les levres m'entrouvroient, et mes Tetins pressants,
Alloient mille baisers halenans et sucçans,
Mesmes ceste autre là, que je sens pasmer d'aise,
Se plaingnant des Douceurs, tandis qu'elle me baise.
Lors Frigarelle chaude à son point aspirant,
Et quasi dedans moi toute s'incorporant,
Me serrant, me pressant, et descouvrant sa Teste,
Comme un brave Soldat, qui au Combat s'appreste,
Aiant les cheveux courts, me dit d'un doux regard :
- Veis-tu jamais Garson, si beau, ni si Gaillard ?

Marie :

Garson !

Jeanne :

(toute estonnée). Où, dy-je, est-il, Madame ?
- Donne moi autre nom, et ne me tiens pour Femme,
Me respond elle adonc, Car je suis homme aussi,
Et qui suis le Mari de ceste Femme ici.
J'en ai ri, lui disant : Hé doncques mauvais Homme,
Tu démens en effect le nom dont on te nomme,
Ha ! Paillard, tu as donc ce que les Hommes ont,
Et je n'en sçavoy rien, et fait tout ce qu'ils font
A ceste Femme ici ? - Non de vrai, pour le faire,
Je n'ai point ce qu'ils ont, et n'en ai point affaire,
Me respond elle, lors. Mais tu verras comment,
Je donne et prens plus de Contentement,
Que quelque homme qui soit. - Serois tu davanture,
Lui dy je, Hermaphrodite, aïant double Nature ?
- Non, dit-elle, vrayment, plus tost homme Formel.
-T'est-t'il, dy je, advenu un changement tout tel,
Qu'à une qu'on m'a dit, qui Femme naturelle
Un homme apres deinst ? - Ha non, (ha) non, dist elle.
Sachés que je suis Femme, et que je n'ai en moi,
Rien qui soit différent des Femmes comme toi,
Mais j'ai entierment tout le Desir d'un homme ;
- Le desir, dy je adonc, te suffist-il en somme ?
- Ne boue, me dist elle, et tu le congoitras.
Je fais ce qu'elle dit. Lors, elle, entre mes Bras,
Pantoisant et soufflant, sembloit qu'en moi ravie,
Elle deust rendre l'ame, et l'esprit, et la Vie.
Depuis elle m'aimant, et m'en priant toujours,
Et m'aïant fait presens, tesmoins de son Amour,
Elle gouste un Plaisir, que nul autre n'egale,
Et je l'embrasse aussi, tout ainsi comme un Masle.
Encor n'est ce pas tout.

Marie :

Que fait elle ? Mais quoi !
Comment se fait cela ? Je te pry', Di le moi.

Jeanne :

Tu me presses par trop, et m'estourdis la Teste.
Je n'en dirai plus mot. Cela n'est point honneste.

 

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- Estoile, Pierre de l' (1574-1575):Registre-Journal du règne de Henri III, tome 1, avec une introduction et des notes par Madeleine Lazard et Gilbert Schrenck, Droz, 1992. (1621 première édition posthume).

 

   
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