Les amours féminines et la docte Sapphon chez Estienne Jodelle (1532-1573)  

" Tu ne devois, Jodelle, en autre ville naistre
Qu'en celle de Paris (...)"

écrivit Ronsard en 1532 (éd. La Pléiade tome I, p. 489). Dès l'âge de 17 ans, Etienne Jodelle sieur de Lymodin composa ses premiers vers. Âgé de 20 ans, il devint célèbre et reçut une gratification du roi Henri II grâce à la représentation de sa tragédie lyrique Cléopâtre Captive. Doué pour les arts : peinture, architecture, sculpture et escrime, Jodelle fut également un homme de théâtre complet en étant auteur, acteur, décorateur, metteur en scène. Jacques Tahureau (1527-1555) poétisa son nom dans l'anagramme " Jo le délien est né ". Poète de la Pléiade, Prince des Poètes Tragiques, Jodelle rivalisa un temps avec Ronsard. En février 1558, il organisa les fêtes de Paris à l'occasion de la reconquête de Calais par le roi Henry II et le Duc de Guise. L'insuccès de la fête lui occasionna la disgrâce des Courtisans. Claude-Catherine de Clermont Dampierre, Maréchale de Retz fut la protectrice et muse des poètes de l'âge baroque, parmi lesquels Pontus de Tyard, Desportes et Jodelle. Accusé de sympathie pour la Réforme, condamné à mort en 1564, Jodelle tenta de reconquérir la faveur des tenants du pouvoir en approuvant dans trois sonnets les massacres de la Saint-Barthélémy du 24 août 1572. Tandis qu'il déplora de laisser inachevé un grand poème sur la sodomie, il mourut en 1573 et Agrippa d'Aubigné (1552-1630) écrivit :

"Jodelle est mort de pauvreté
La pauvreté a eu puissance
Sur la richesse de la France."

Les œuvres et mélanges poétiques furent édités en 1574 par Charles de Lamothe. Malgré la ferveur de ses contemporains, l'œuvre de Jodelle tomba dans l'oubli jusqu'à l'édition de 1868-70 due à Marty-Laveaux. Tandis qu'Albert-Marie Smidt révèle en 1953 Amours et Contr'amours... " Deux pôles magnétiques entre lesquels Jodelle oscille ou plutôt s'écartèle ", E. Balmas permet de découvrir ses œuvres complètes en 1965.

Dans le recueil Amours, les sonnets XIX et XX suivants font référence directement à l'Elégie et au sonnet de Ronsard où Anne offre à Diane son portrait. Dans le sonnet XIX, Diane et l'autel de Foy peuvent laisser suggérer qu'il s'agit d'une Diane de Foy, appartenant à la famille princière des comtes de Foy, représentée à cette époque par Paul de Foix, ambassadeur auprès du Saint-Siège à Rome. Enfin le sonnet XLI montre, une fois de plus, que Sapphon la docte Grecque est encore le plus souvent assimilée au XVIe siècle à une Grecque et non Lesbienne de Lesbos au dialecte éolien et tribade !

 

SONNET XIX

Afin qu'en cet ouvrage, aux faces de dehors
Selon l'art l'une à l'autre accordante se treuve :
Dans deux temples divers se fait la double espreuve
De deux effects d'aimer, plus estroits et plus forts.

De Pylade et d'Oreste un debat sur leurs morts,
Dans le temple Taurique , un extreme foy preuve :
Dans le temple Troyen d'un Chorebe s'espreuve
L'amour, qui fait son coeur n'avoir soin de son corps.

Ouvrant l'ouvrage, on voit une foy plus estreinte,
Qui à toi par Diane en l'un des costez peinte,
Sur un autel de Foy, quand mesme il se feroit

Pour elle autel de mort, jusqu'à tout est juree :
Et qui là sur toute autre amour fort asseuree,
De mort, et de toute autre amour triompheroit.

 

SONNET XX

Des trois sortes d'aimer la premiere exprimee
En ceci c'est l'instinct, qui peut le plus mouvoir
L'homme envers l'homme; alors que d'un hautain devoir
La propre vie est moins qu'une autre vie aimee.

L'autre moindre, et plus fort toutesfois enflammee,
C'est l'amour que peut plus l'homme à la femme avoir.
La tierce c'est la nostre, ayant d'un tel pouvoir
De la femme la foy vers la femme animee.

Que des deux hommes donc taillez icy, les noeus
Tant fors cedent à nous ! Que sur tes ardens feux -
O amour - cet amour entier soit encor maistre.

L'autel mesme de mort feroit foy de ceci,
Que de l'autel de Foy monstre. A jamais donc ainsi
Diane en Anne, et Anne en Diane puisse estre.

 

SONNET XLI

Sapphon la docte Grecque, à qui Phaon vint plaire,
Chantant ses feus de Muse acquêta le surnom :
Corinne vraye ou faulse aux vers a pris renom,
Dont le Romain Ovide a voulu la pourtraire .

Pétrarque Italien, pour un Phébus se faire,
De l'immortel laurier alla choisir le nom :
Nostre Ronsard François ne tasche aussi sinon
Par l'amour de Cassandre un Phébus contrefaire.

Si tu daignes m'aimer, Délie, si tu veux
Chanter ta flamme ainsi que docte tu le peux,
Si je chante, Délie, un pris nous pourrons prendre,

En hautesse d'amour, en ardeur, et en art,
Sur Sapphon, sur Ovide, et Pétrarque, et Ronsard,
Sur Phaon, et Corinne , et sur Laure, et Cassandre.

 

Amours d'Etienne Jodelle (1532-1573)

 

 

 


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