|
|
ELEGIE
I
Au temps qu’Amour,
d’hommes et Dieus vainqueur,
Faisoit bruler de sa flamme mon cœur,
En embrassant de sa cruelle rage
Mon sang, mes os, mon esprit et courage :
Encore lors je n’avais la puissance
De lamenter ma peine et ma souffrance,
Encor Phebus , ami des Lauriers vers :
N’avoit permis que je fisse des vers :
Mais meintenant que sa fureur divine
Remplit d’ardeur ma hardie poitrine ,
Chanter me fait, non les bruiants tonnerres
De Jupiter, ou les cruelles guerres,
Dont trouble Mars, quand il veut, l’Univers.
Il m’a donné la lyre, qui les vers
Souloit chanter de l’Amour Lesbienne :
Et à ce coup pleurera de la mienne .
Ô doux archet, adoucis moi la voix,
Qui pourrait fendre et aigrir quelquefois,
En récitant tant d’ennuis et douleurs,
Tant de dépits, fortunes et malheurs. (...)
|
Dans son essai : Louise Labé
La Belle Rebelle et le françois nouveau , Karine Berriot commente
:
« En quelques mots, Louise Labé
a tracé dans sa première Elégie le parcours dépouillé
d’une autobiographie profonde. Au feu allumé en elle par
le dieu, Amour a succédé, avec le temps, la « fureur
divine » de l’inspiration reçue d’Apollon protecteur
des poètes. Car, plutôt que de célébrer Mars
et Jupiter (les guerres et les rois), Louise a choisi de se vouer à
la lyrique amoureuse, symbolisée par l’instrument dont
Sappho avait coutume de soutenir sa voix, tandis qu’elle chantait
la passion des amantes : la lyre, autre emblème d’Apollon.(...)
C’est ainsi que maints contemporains de Louise Labé, s’étant
choisi une Laure de circonstance, se mirent en devoir d’immortaliser
une passion qui n’était à l’évidence
qu’un simulacre, le prétexte à un exercice de style.
Louise, quant à elle, n’emprunte rien à cette démarche
convenue : si nous ne savons rien de celui dont elle s’éprit,
dit-elle, vers l’âge de seize ans, nous pouvons du moins
« rêver » qu’elle l’aima vraiment, et
cela seul en définitive nous importe. « Sa sincérité
est sublime » écrit à son propos Paul Eluard. (...)
En ce sens, elle est bien, à l’aube de l’ère
moderne, l’équivalent de ce que fut Sappho dans la Grèce
antique des VIIe et VIe siècles avant notre ère : un modèle
d’authenticité. Louise ne sait donc pas trompée
sur elle-même en revendiquant une parenté élective
avec la poétesse de Lesbos. A ses yeux, Sappho pouvait paraître
exemplaire sur un double plan : pour avoir donné à l’expression
féminine ses premières lettres de noblesse, avec une originalité
et une maîtrise qui lui valurent d’être sans cesse
imitée des meilleurs auteurs grecs et latins ; mais aussi pour
avoir vécu, plus de deux mille ans auparavant, une aventure à
certains égards comparable à la sienne. En effet, comme
le souligne Marguerite Yourcenar, « les femmes éoliennes
semblent avoir joui à l’époque d’une liberté
considérable », certaines ayant accès notamment
aux bienfaits de l’art et de la connaissance. Et si l’on
en juge par le contenu de l’Epître Dédicatoire à
Clémence de Bourges, Louise Labé était bien consciente
de la part dévolue aux circonstances - ce qu’elle appelle
la « commodité » d’écrire et d’étudier
- dans l’épanouissement du talent. Elle mesurait donc très
certainement le caractère très exceptionnel, et en ce
sens comparable au sien, du destin de Sappho. Sobrement mais sans réserve,
elle lui témoigne son admiration : au travers d’une allusion
dans ce passage de la première Elégie déjà
évoqué, et plus explicitement dans le Débat où
Sappho se trouve mentionnée aux côtés de quelques
« excellents poètes ». Sur un point toutefois Louise
Labé s’est démarquée discrètement
de sa lointaine devancière : la « mienne amour »
qui l’incita à composer des vers ne s’adresse pas
à une partenaire féminine ; avec finesse, Louise nous
laisse le soin de conclure par nous-mêmes. »
Née
dans l'Ain vers 1522, Louise Labé est la fille d'un riche cordier
lyonnais, Pierre Charly dit Labé ou Labbé. Elle reçoit
l'éducation d'une jeune fille de la bourgeoisie naissante - roturière
mais riche. Louise apprend le latin, l'italien, l'équitation, le
luth. Elle est mariée à l'âge de seize ans à
un marchand cordier plus âgé qu'elle, Ennemon Perrin de qui
elle n'a pas d'enfant. Surnommée " la Belle Cordière
", " La Belle Rubella " , " la Sapho de
son temps " , Louise invite dans son salon lyonnais toute la
bonne société littéraire et artistique Clément
Marot (1496-1544), Pontus
de Tyard (1521-1589), Maurice Scève (1500?-1560?). Elle fait
preuve dans son Epître dédicacée à son "
humble amie Mademoiselle Clémence de Bourges Lionnoise
", d'un esprit hautement féministe, épris de curiosité
intellectuelle et d'indépendance. Dans un temps marqué par
les guerres de religions, cette femme belle, riche et douée fut
autant louée par ses amis les poètes que jetée dans
la boue par la rumeur publique, bête et misogyne. Le théologiste
réformateur, Jean Calvin (1509-1564) la qualifie en latin de "
plebeia Meretrix ", de " mérétrice plébéienne
" soit de " prostituée de bas-étages ".
L'élégie III où Louise Labé s'adresse en "
carmes " (en vers) à ses contemporaines rappellent
les élans pathétiques des poèmes de Renée
Vivien tels Sur la place publique ou Le Pilori dans
lesquels la poétesse de la Belle Epoque exprime sa souffrance due
à la vindicte populaire :
Quand
vous lirez, ô Dames Lionnoises
Ces miens écrits pleins d'amoureuses noises,
(...)
Ne veuillez pas condamner ma simplesse,
Et jeune erreur de ma folle jeunesse,
Et si c'est erreur : mais qui dessous les Cieux
Se peut vanter de n'être vicieux ?
in
Elégie III de Louise Labé
|
Ainsi pouvons-nous rêver
que " la Belle Rebelle " eût consenti la plus grande
tolérance à l'égard " des amies ". Par
ses qualités réputées, soit "viriles",
soit "féminines" :
" Louise Labé
est en effet une incarnation idéale de la figure mythique
qui hante les périodes de profonde mutation : l'androgyne,
qui se définit par l'appartenance aux deux sexes, privilège
que les sociétés traditionnelles réservaient
à la divinité, et que notre époque identifie
à la notion de bisexualité. "
Le
sonnet XVIII à l'incipit aujourd'hui provocateur : "
Baise m'encor, rebaise moi et baise : " est imprimé
dans toutes les anthologies françaises, érotiques ou non,
féminines ou non. Dans "Euvres de Louize Labé
Lionnaize", Breghot du Lut commenta de manière bien
légère ce poème
XVIII :
" Il faut espérer
que les érudits nous apprendront quels baisers préférait
Louise Labé. Il y a je ne sais quelles religions attachées
à certaines parties du corps : le revers de la main, par
exemple se présente au baiser; mais si nous appliquons le
baiser aux yeux, nous semblons pénétrer jusqu'à
l'âme et la toucher. "
Néanmoins, les murs
saphiques n'atteignent pas sa réputation entamée lors
de son vivant. Le poète Olivier de Magny (1529-1561) la courtise
et le dévoile dans une Ode à sire Aymon où
il se moque de son mari. Clément Marot
l'honore d'anagrammes. Leurs relations sexuelles avec la poétesse
sont-elles vérités ou fantasmes de poètes ? L'uvre
de Louise Labé demeure discrète sur la vie privée
de Louise... Ainsi rien ne permet de croire à des amours lesbiennes
chez la Belle Rebelle. Pouvons-nous imaginer que Louise eût travesti
l'objet-sujet de ses amours par pudeur, par discrétion ou par
protection et que l'amour et la lyre " mienne " ne fussent
qu'un indice à double lecture, la rime riche et plate associant
et n'opposant en rien " l'amour lesbienne " et " mienne
" ? Malgré nos fantasmes ou nos désirs de projection
homosexuelle, contrairement à la vie et à l'uvre
de Montaigne, rien dans la biographie de Labé, rien dans le fond
et la forme profonde de ses écrits ne nous autorisent à
une telle extrapolation !
Cependant, les fragments sapphiques redécouverts à cette
même époque imprégnèrent la poésie
de la Lyonnaise. Robert Etienne édita
en 1546 l'Ode à Aphrodite en grec dans l'édition
de Denys d'Halicarnasse. En 1554, il publia
outre cette dernière, l'Ode à l'Aimée et
d'autres fragments sapphiques dans l'édition en grec d'Anacréon.
En 1555 fut publiée à Lyon par Jan ou Jean de Tournes
la première édition de l'uvre de Louise Labé
: l'Epître dédicatoire à Clémence de Bourges,
le Débat de Folie et d'Amour tous deux en prose et à
leur suite, en vers, les trois Elégies et les 24 sonnets.
Le recueuil s'achève par un sonnet intitulé "aux
poètes de Louïze Labé" suivi de vingt-quatre
"écriz de divers Poëtes, à la louenge de
Louïze Labé Lionnoize" anonymes. Labé obtient
le privilège du roi " en l'an de grâce mile cinq cens
cinquantequatre " soit en 1555 dans notre calendrier. Rigolot mentionne
que l'autorisation d'imprimer est antérieure à toute édition
sapphique de 1554. L’année suivante, en 1556, Louise Labé
édite une nouvelle édition revue et corrigée.
Les 24 écrits (nombre
égal à celui des sonnets labéens) sont en fait
des éloges en vers anonymes ou signés d’initiales
à l’adresse de la poétesse lyonnaise. Le premier
poème en grec ancien écrit de manière anonyme par
l'un des nombreux admirateurs de la poétesse lyonnaise fut attribué
à Jean-Antoine du Baïf, à Jacques Peletier du Mans,
à Antoine du Moulin. François Rigolot l'attribue à
l'imprimeur helléniste Henri Estienne. Que dit ce premier poème
en grec ? Il assimile haut et fort non seulement l’œuvre
labéenne aux fragments sapphiques mais les amours de l’une
aux infidélités subies par l’autre. Les odes de
la poétesse de Lesbos renaissent sous la plume de la poétesse
de Lyon, cette renaissance est associée au « miraculeux
» c’est à dire au divin. Le divin n’est-il
pas sans patrie et sans frontière malgré la notion de
peuple élu ? Ainsi remarque-t-on que les origines lesbienne et
lyonnaise sont proscrites de cette éloge. La patrie de ces deux
poétesses leur est commune : c’est l’Amour et leur
terre est le « sein de Vénus ». Le "miracle"
réside non seulement dans la renaissance poétique mais
surtout dans le sexe de l’écrivain nouveau et féminin.
Leur don poétique et leur sexe sont mêlés dans un
destin amoureux similaire et tragique : « un farouche Phaon »
leur inspire des chants sublimes qui les font aimer de tous mais non
de l’homme aimé. Cette passion inassouvie rend la belle
Cordière, la Sapho de son temps à son tour, la «
belle rebelle », « cruelle », face à l’amour
de ses soupirants.Servan de Sugny (1824), Sainte-Beuve (1845), Reynol
Dezemeris (1875), François Rigolot (1197), Maryse Tournon (1999)
en offre les traductions suivantes.
Sur
les poésies de Louise Labé
(traduction du grec ancien par M. Servan
de Sugny
in Evvres de Louïze Labé Lionnoize
publié par Bréghot du Lut, p. 199, 1824)
Le temps, belle Sappho, nous a
ravi tes vers ;
Mais la jeune Labé que sa tendresse inspire,
Que Paphos a nourrie en ses bocages verts,
Fait revivre tes chants et ton brûlant délire.
Son cœur s’est enflammé
pour un autre Phaon,
Hélas ! et comme toi chéri un infidèle :
Louise pleure en vain sa noire trahison,
Ses dédains, ses refus, sa fuite criminelle
Mais lorsque de son cœur
elle peint les tourments,
Lorsqu’elle rend la vie à ta lyre sonore,
Ses lecteurs enchantés deviennent ses amants,
Et voudroient remplacer un ingrat qu’elle adore.
|
Cette même ode fut traduite en prose par
Reynolds Dezeimis, publiée par Blanchemain in Œuvres de
Louise Labé Paris, Librairie des Bibliophiles, 1875 et reprise
par Fernand Zamaron.
«
Les odes de l’harmonieuse Sapho qu’avait détruites
la violence du temps dévorateur de toutes choses, Louise
Labé, nourrie dans le sein emmiellé de Cypris et
des Amours, les a rendues à la lumière. Si quelqu’un
s’en étonne comme de choses étranges et demande
d’où vient la poétesse nouvelle, il apprendra
qu’elle aussi, hélas, a pour bien aimé un
Phaon farouche et inflexible. Délaissée par lui,
l’infortunée s’est prise à moduler son
chant pénétrant sur les cordes de sa lyre, et, sans
relâche, à sans tour, par ces échos de son
âme, elle lance l’aiguillon de la passion au cœur
des jeunes hommes les plus rebelles à l’amour. »
|
Sur les
chants de Louise Labé
traduit du grec par Maryse Tournon
in Signe(s) d’Amantes de Daniel Martin (1999, p.
398) :
Les chants
de Sappho à la voix douce, qu’a fiat périr
la violence vorace du temps, aujourd’hui Labé, nourrie
sur le sein délicieux de la Paphienne et des Amours, les
a fait renaître. Et si quelqu’un s’en étonne,
comme d’un prodige, et demande d’où peut venir
cette nouvelle poétesse, qu’il apprenne qu’elle
a eu le malheur d’aimer un Phaon sauvage, inflexible : frappée
de folie par sa fuite, la pauvrette s’est mise à
psalmodier sur la lyre son chant mélodieux. C’est
être percé d’un terrible aiguillon, si l’on
en croit ses poèmes, que d’aimer de jeunes orgueilleux.
|
Ode
sur la poésie de Louise Labé
Traduction du grec de François Rigolot
in
Louise Labé Lyonnaise ou la Renaissance au féminin
D’une ode anonyme éditée en 1556
Le temps dévorateur de
tout, avait détruit
Les odes de Sappho à l’harmonieux bruit.
Mais Louise Labé, qui connaît
les Amours
Et le sein de Vénus, nous les rend pour toujours.
Si ce miracle étonne et
que l’on cherche en vain
D’où vient cet écrivain nouveau et féminin,
Qu’on sache qu’elle
aussi s’est mise à adorer
Un farouche Phaon inflexible à aimer.
La pauvre, subissant un refus
désolant,
S’est mise à moduler un chant si pénétrant
Qu’elle enfonce, à
son tour, d’une force cruelle,
L’aiguillon de l’amour au cœur le plus rebelle.
|
Il suggère que Labé
aurait pu accéder aux textes grecs avant leur édition.
Il est en fait admis que le sonnet VIII de Labé est l'une des
" cent versions " de l'Ode à l'Aimée
de Sappho compilées par Philippe Brunet. Certains exégètes
voient dans le sonnet IX une interprétation du fragment sapphique
74. Enfin deux références à Sappho égrènent
l'uvre de Louise. La première, sans grande originalité,
se situe dans le Débat de folie et d'amour :
" Orphée, Musée,
Homère, Line, Alcée, Saphon et autres poètes
et philosophes comme Platon, et celui qui a eu le nom de Sage,
a décrit ses plus hautes conceptions en forme d'amourettes.
"
in Débat
de folie et d'amour, Louise Labé.
|
et la seconde fut déjà
relevée dans l'élégie I :
"
Il m'a donné la lyre, qui les vers
Soulait chanter de l'Amour Lesbienne
Et à ce coup pleurera de la mienne."
in Elégie I, Louise Labé |
Ainsi, dans son Histoire
de la poésie française, Robert Sabatier écrit
:
" Louise Labé
se situe en continuatrice de Sappho " l'amour lesbienne "
(...) Comme plus tard une Renée Vivien, elle fait l'amour
dans ses vers,... "
Joan Dejean dans son
essai Sapho les fictions du désir 1546-1937 synthétise
:
"Au XVIe siècle
Labé inaugure ce qui sera, pendant quatre siècles,
la définition dominante du Sapphisme (avec 2 p) : une passion
hétérosexuelle non partagée."
Cette définition dominante
du Sapphisme, ce parallélisme entre les deux poétesses,
cette élection filiale sont soulignés d'une part dans
la première pièce en vers grecs des" Ecrits de
divers Poètes, à la louange de Louise Labé Lionnoise"
imprimés à la fin des uvres de Labé
(1555 et 1556) ci-dessus rapportée et commentée et d'autre
part dans "le dialogue entre Sappho et Louise Labé",
poème de Monsieur Dumas édité
dans la sixième édition labéenne (1824, Lyon, Bréghot
du Lut).
Ni Marguerite de Navarre
(1492-1549), autrice des Marguerites de la Marguerite des princesses
; ni les Rymes de gentille et vertueuse dame Pernette
Du Guillet, Lyonnaise (1520?-1545) ; ni Sur Anne des Marquets
(1533-1588), ni Marie de Brabant (1540?-1610?), ni les uvres de
Mesdames des Roches mère et fille, ni les Misères de
la femme mariée de la féministe Nicole Etienne (1544?-1596?)
évoque l'amour " donna con donna " . Seules
quelques femmes lettrées traduisent ou s'inspirent de l'uvre
de Sappho redécouverte en ce milieu du XVIe siècle. Certes,
les sonnets ci-dessous présentés de Louise Labé
ne rentrent pas dans le cadre stricto-sensu des murs saphiques.
Néanmoins ils s'abreuvent à la source Sapphique, à
la source du désir et de l'Eros et les phénomènes
d'agrammaticalité soulignés par Rigolot entraînent,
lectrices et lecteurs, là où leur désir, leur imagination
et leur liberté les poussent.
SONNET
VI
(apparenté au poème 51 de Catulle
première interprétation en latin de l’Ode
à l’Aimée de Sappho)
Deus ou trois fois bienheureus
le retour
De ce cler Astre, et plus heureus encore
Ce que son œil de regarder honore.
Que celle là receuroit un bon jour,
Qu’elle pourrait se vanter d’un bon tour
Qui baiseroit le plus beau don de Flore,
Le mieus sentant que jamais vid Aurore,
Et y feroit sur ses levres sejour !
C’est à moy seule
à qui ce bien est du,
Pour tant de pleurs et de tant de tems perdu :
Mais le voyant, tant lui feray de feste,
Tant emploiray de mes yeux
le pouvoir,
Pour dessus lui plus de credit avoir,
Qu’en peu de tems feray grande conqueste.
|
Ici le retour du Clair Astre est le lever du
soleil mais c’est aussi et surtout la métaphore du «
retour fantasmé de l’amant, comblant de bonheur l’objet
de son regard ». Paraphrasons les deux premiers quatrains à
la tournure délicate. Le retour de l’être aimé
comme le lever du soleil est un grand bonheur et la personne regardée,
éclairée, ensoleillée, honoré nagerait dans
le bonheur d’être saluée, de recevoir un bonjour.
Elle pourrait se vanter d’un bienfait, à savoir d’un
séjour sur ses lèvres c’est dire d’un baiser
de la rose, donc de l’être aimé. Métaphore
de l’amour, la rose est le plus beau don de Flore, de la déesse
de la végéation et du printemps et le mieux sentant que
vit l’Aurore, la déesse du Matin. Le printemps est bien
la saison de la montée de la sève, du retour de la vie
et des amours. Les deux tercets suivants précisent que la locutrice
ou le masque de Louise Labé possède l’exclusivité
de ce bien, le baiser et que malgré sa souffrance et le temps
perdu dûs à l’absence du « clair Astre »,
en le voyant à nouveau elle lui ferait la fête, saurait
le convaincre et le séduire rapidement grâce à son
regard.
SONNET
VIII
(interprétation
de
l'Ode à l'Aimée ou l'Egal des dieux
, fragment 31 de Sappho)
Je
vis, je meurs : je me brule et me noye.
J'ay chaut estreme en endurant froidure :
La vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis entremeslez de joyes :
Tout
à un coup je ris et je larmoye,
Et en plaisir maint grief tourment j'endure :
Mon bien s'en va, et à jamais il dure :
Tout en un coup je seiche et je verdoye.
Ainsi
amour inconstamment me meine :
Et quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me treuve hors de peine.
Puis
quand je croy en ma joye estre certeine,
Et estre au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
SONNET
IX
peut-être inspiré du fragment 74 de Sappho :
-
"La
lune s'est couchée ainsi que les Pléiades, la
nuit est en son milieu ;
-
l'heure
passe, et je suis étendue dans mon lit toute seule."
Tout
aussitôt que je commence à prendre
Dans le mol lit le repos désiré,
Mon triste esprit hors de moi retiré,
S'en va vers toi incontinent se rendre.
Lors
m'est avis que dedans mon sein tendre
Je tiens le bien, où j'ai tant aspiré,
Et pour lequel j'ai si haut soupiré
Que de sanglots ai souvent cuidé fendre.
Ô
doux sommeil, ô nuit à moi heureuse !
Plaisant repos, plein de tranquillité,
Continuez toutes les nuits mon songe :
Et
si jamais ma pauvre amoureuse
Ne doit avoir de bien en vérité,
Faites au moins qu'elle en ait en mensonge.
|
Dans son édition de 1824, Bréghot
du Luth note à propos de ce sonnet :
« Sauvigny, Parnasse
des Dames (tome II, page 144), remarque que « la pensée
qui termine ce sonnet, a été répétée
« depuis, même par nos meilleurs poètes »,
et rien n’est plus vrai ; cette pensée est partout. Mais
il est plus curieux de rechercher où Louise Labé a puisé
le sujet de la pièce entière ; et si je ne me trompe,
je l’ai trouvé dans ce passage d’Ovide (Héroïde,
XV, 123-134) : c’est Sappho qui parle à Phaon, Sappho que
Louise Labé a imité plusieurs fois, et qu’elle semble,
comme je l’ai déjà dit, avoir voulu prendre pour
modèle :… » [suit le passage en latin, voir Catulle].
Le dernier tercet dont la « pensée
est partout recelle l’idée que si l’amoureuse n’approche
pas l’aimé dans la réalité concrète,
l’approche peut se réaliser dans nos mensonges, songes,
rêves et rêveries et actes masturbatoires. Eloge anachronique
de la masturbation !!!???
Louise Labé conclut l’Elégie I par ces
dizains :
Ainsi
Amour prend son plaisir à faire
Que le veuil d’un soit à l’autre contraire
:
Tel n’ayme point, qu’une Dame aymera,
Tel ayme aussi, qui aymé ne sera :
Et entretient, neanmoins, sa puissance
Et sa rigueur d’une vaine esperance.
|
« Vaine espérance
» à l’opposé de l’Ode à
Aphrodite de Sappho ! Comme Catulle, Labé se démarque
de Sappho convaincue par la parole de la Déesse de la Persuasion
que la Séduite séduira. Les femmes de lettres du XVIe
siècle osent s’emparer du thème de l’Amour
mais abandonnent le thème de l’Amour dona con dona
aux hommes de lettres.
|





|
|
Bibliosapphisme
:
- index des auteurs anciens
- bibliosapphisme des XVI au XVIIIe
s.
- bibliosapphisme à partir
du XIXe siècle
Bibliographie personnelle
sur Louise Labé :
- Euvres de Louïze Labé
Lionnoize, à Lyon par Durand et Perrin, 1823, (236 p., comprend
le Dialogue entre Sappho et Louise Labé par M. J.-B. Dumas
: p. XI à XXII ; une Notice sur Louise Labé : p.
XXIII à LXX ; Escris de divers poètes, à la louange
de Louize Labé : p. 102 à 154 ; des Notes et un Glossaire
de Louise Labé et des poètes qui ont écri à
sa louange par C. Bréghot du Lut.),1823.
- Labé, Louïze : Elégies
et Sonnets de Louize Labé, Lionnoize suivis d'écriz de divers
poëtes à la louenge de la dite dame, 64 p., collection Jacques
Haumont, Editions d'histoire et d'art, Librairie Plon, Paris, 1952.
- Schmidt Albert : Poètes du
XVIe siècle texte établi et présenté par Albert-Marie
Schmidt, 1102 p., Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard,
1953.
- Zameron, Fernand : Louise Labé,
dame de franchise, sa vie, son oeuvre, le texte des élégies
et sonnets, son entourage littéraire, 254 p., Nizet, Paris, 1968.
- Robert Sabatier, L'histoire de
la poésie française en 6 volumes, tome 2, Albin Michel,
1975.
- Berriot, Karine : Louis Labé,
la belle rebelle et le François nouveau suivi des Oeuvres complètes
édition critique, annotée et commentée par Karine
Berriot, Seuil, 1985,396 p. (l'annexe comprend notamment le testament
de L.L. élément me semble-t-il important face à la
thèse de Mireille Huchon affirmant que Louise Labé est une
personne qui a bien existé mais instrumentalisée au profit
d'une supercherie littéraire des poètes lyonnais fréquentant
l'imprimeur Jean de Tournes : "Louise Labé, une créature
de papier", éd. Droz, 2006)
- Rigolot, François : Louise
Labé Lyonnaise ou la renaissance au féminin, 334 p.,
Honoré Champion Editeur, Paris, 1997, (Chapitre I : Retrouver
la voix de Sappho pp. 31 à 67).
- Brunet, Philippe : L'Egal des
dieux cent versions d'un poème de Sappho recueillies par Philippe
Brunet Préface de Karren Haddad-Wolting, 143 p., éditions
Allia, 1998, (3e éd. 2004)
- Martin, Daniel : Signe(s) d'Amante,
L'agencement des Euvres de Louïze Labé Lionnoize, 526
p. Honoré Champion Editeur, Paris, 1999. (in chapitre 2 "l'intertexte
ovidien : de Sappho à Louïze Labé lionnoize [dans
les élégies et les sonnets]", 5e partie : Vénus
et Sappho).
- Huchon, Mireille : Louise
Labé une créature de papier (Genève, Droz, 2005).
Liens lesbiens :
???
|
 |