Du saphisme chez Louis Labbé ou Labé (1522-1565),

"La Sapho de son temps"

 

 

ELEGIE I

Au temps qu’Amour, d’hommes et Dieus vainqueur,
Faisoit bruler de sa flamme mon cœur,
En embrassant de sa cruelle rage
Mon sang, mes os, mon esprit et courage :
Encore lors je n’avais la puissance
De lamenter ma peine et ma souffrance,
Encor Phebus , ami des Lauriers vers :
N’avoit permis que je fisse des vers :
Mais meintenant que sa fureur divine
Remplit d’ardeur ma hardie poitrine ,
Chanter me fait, non les bruiants tonnerres
De Jupiter, ou les cruelles guerres,
Dont trouble Mars, quand il veut, l’Univers.
Il m’a donné la lyre, qui les vers
Souloit chanter de l’Amour Lesbienne :
Et à ce coup pleurera de la mienne .

Ô doux archet, adoucis moi la voix,
Qui pourrait fendre et aigrir quelquefois,
En récitant tant d’ennuis et douleurs,
Tant de dépits, fortunes et malheurs. (...)

Dans son essai : Louise Labé La Belle Rebelle et le françois nouveau , Karine Berriot commente :


« En quelques mots, Louise Labé a tracé dans sa première Elégie le parcours dépouillé d’une autobiographie profonde. Au feu allumé en elle par le dieu, Amour a succédé, avec le temps, la « fureur divine » de l’inspiration reçue d’Apollon protecteur des poètes. Car, plutôt que de célébrer Mars et Jupiter (les guerres et les rois), Louise a choisi de se vouer à la lyrique amoureuse, symbolisée par l’instrument dont Sappho avait coutume de soutenir sa voix, tandis qu’elle chantait la passion des amantes : la lyre, autre emblème d’Apollon.(...) C’est ainsi que maints contemporains de Louise Labé, s’étant choisi une Laure de circonstance, se mirent en devoir d’immortaliser une passion qui n’était à l’évidence qu’un simulacre, le prétexte à un exercice de style. Louise, quant à elle, n’emprunte rien à cette démarche convenue : si nous ne savons rien de celui dont elle s’éprit, dit-elle, vers l’âge de seize ans, nous pouvons du moins « rêver » qu’elle l’aima vraiment, et cela seul en définitive nous importe. « Sa sincérité est sublime » écrit à son propos Paul Eluard. (...) En ce sens, elle est bien, à l’aube de l’ère moderne, l’équivalent de ce que fut Sappho dans la Grèce antique des VIIe et VIe siècles avant notre ère : un modèle d’authenticité. Louise ne sait donc pas trompée sur elle-même en revendiquant une parenté élective avec la poétesse de Lesbos. A ses yeux, Sappho pouvait paraître exemplaire sur un double plan : pour avoir donné à l’expression féminine ses premières lettres de noblesse, avec une originalité et une maîtrise qui lui valurent d’être sans cesse imitée des meilleurs auteurs grecs et latins ; mais aussi pour avoir vécu, plus de deux mille ans auparavant, une aventure à certains égards comparable à la sienne. En effet, comme le souligne Marguerite Yourcenar, « les femmes éoliennes semblent avoir joui à l’époque d’une liberté considérable », certaines ayant accès notamment aux bienfaits de l’art et de la connaissance. Et si l’on en juge par le contenu de l’Epître Dédicatoire à Clémence de Bourges, Louise Labé était bien consciente de la part dévolue aux circonstances - ce qu’elle appelle la « commodité » d’écrire et d’étudier - dans l’épanouissement du talent. Elle mesurait donc très certainement le caractère très exceptionnel, et en ce sens comparable au sien, du destin de Sappho. Sobrement mais sans réserve, elle lui témoigne son admiration : au travers d’une allusion dans ce passage de la première Elégie déjà évoqué, et plus explicitement dans le Débat où Sappho se trouve mentionnée aux côtés de quelques « excellents poètes ». Sur un point toutefois Louise Labé s’est démarquée discrètement de sa lointaine devancière : la « mienne amour » qui l’incita à composer des vers ne s’adresse pas à une partenaire féminine ; avec finesse, Louise nous laisse le soin de conclure par nous-mêmes. »

Née dans l'Ain vers 1522, Louise Labé est la fille d'un riche cordier lyonnais, Pierre Charly dit Labé ou Labbé. Elle reçoit l'éducation d'une jeune fille de la bourgeoisie naissante - roturière mais riche. Louise apprend le latin, l'italien, l'équitation, le luth. Elle est mariée à l'âge de seize ans à un marchand cordier plus âgé qu'elle, Ennemon Perrin de qui elle n'a pas d'enfant. Surnommée " la Belle Cordière ", " La Belle Rubella " , " la Sapho de son temps " , Louise invite dans son salon lyonnais toute la bonne société littéraire et artistique Clément Marot (1496-1544), Pontus de Tyard (1521-1589), Maurice Scève (1500?-1560?). Elle fait preuve dans son Epître dédicacée à son " humble amie Mademoiselle Clémence de Bourges Lionnoise ", d'un esprit hautement féministe, épris de curiosité intellectuelle et d'indépendance. Dans un temps marqué par les guerres de religions, cette femme belle, riche et douée fut autant louée par ses amis les poètes que jetée dans la boue par la rumeur publique, bête et misogyne. Le théologiste réformateur, Jean Calvin (1509-1564) la qualifie en latin de " plebeia Meretrix ", de " mérétrice plébéienne " soit de " prostituée de bas-étages ". L'élégie III où Louise Labé s'adresse en " carmes " (en vers) à ses contemporaines rappellent les élans pathétiques des poèmes de Renée Vivien tels Sur la place publique ou Le Pilori dans lesquels la poétesse de la Belle Epoque exprime sa souffrance due à la vindicte populaire :

Quand vous lirez, ô Dames Lionnoises
Ces miens écrits pleins d'amoureuses noises,
(...)
Ne veuillez pas condamner ma simplesse,
Et jeune erreur de ma folle jeunesse,
Et si c'est erreur : mais qui dessous les Cieux
Se peut vanter de n'être vicieux ?

in Elégie III de Louise Labé

Ainsi pouvons-nous rêver que " la Belle Rebelle " eût consenti la plus grande tolérance à l'égard " des amies ". Par ses qualités réputées, soit "viriles", soit "féminines" :

" Louise Labé est en effet une incarnation idéale de la figure mythique qui hante les périodes de profonde mutation : l'androgyne, qui se définit par l'appartenance aux deux sexes, privilège que les sociétés traditionnelles réservaient à la divinité, et que notre époque identifie à la notion de bisexualité. "

Le sonnet XVIII à l'incipit aujourd'hui provocateur : " Baise m'encor, rebaise moi et baise : " est imprimé dans toutes les anthologies françaises, érotiques ou non, féminines ou non. Dans "Euvres de Louize Labé Lionnaize", Breghot du Lut commenta de manière bien légère ce poème XVIII :

" Il faut espérer que les érudits nous apprendront quels baisers préférait Louise Labé. Il y a je ne sais quelles religions attachées à certaines parties du corps : le revers de la main, par exemple se présente au baiser; mais si nous appliquons le baiser aux yeux, nous semblons pénétrer jusqu'à l'âme et la toucher. "

Néanmoins, les mœurs saphiques n'atteignent pas sa réputation entamée lors de son vivant. Le poète Olivier de Magny (1529-1561) la courtise et le dévoile dans une Ode à sire Aymon où il se moque de son mari. Clément Marot l'honore d'anagrammes. Leurs relations sexuelles avec la poétesse sont-elles vérités ou fantasmes de poètes ? L'œuvre de Louise Labé demeure discrète sur la vie privée de Louise... Ainsi rien ne permet de croire à des amours lesbiennes chez la Belle Rebelle. Pouvons-nous imaginer que Louise eût travesti l'objet-sujet de ses amours par pudeur, par discrétion ou par protection et que l'amour et la lyre " mienne " ne fussent qu'un indice à double lecture, la rime riche et plate associant et n'opposant en rien " l'amour lesbienne " et " mienne " ? Malgré nos fantasmes ou nos désirs de projection homosexuelle, contrairement à la vie et à l'œuvre de Montaigne, rien dans la biographie de Labé, rien dans le fond et la forme profonde de ses écrits ne nous autorisent à une telle extrapolation !


Cependant, les fragments sapphiques redécouverts à cette même époque imprégnèrent la poésie de la Lyonnaise. Robert Etienne édita en 1546 l'Ode à Aphrodite en grec dans l'édition de Denys d'Halicarnasse. En 1554, il publia outre cette dernière, l'Ode à l'Aimée et d'autres fragments sapphiques dans l'édition en grec d'Anacréon. En 1555 fut publiée à Lyon par Jan ou Jean de Tournes la première édition de l'œuvre de Louise Labé : l'Epître dédicatoire à Clémence de Bourges, le Débat de Folie et d'Amour tous deux en prose et à leur suite, en vers, les trois Elégies et les 24 sonnets. Le recueuil s'achève par un sonnet intitulé "aux poètes de Louïze Labé" suivi de vingt-quatre "écriz de divers Poëtes, à la louenge de Louïze Labé Lionnoize" anonymes. Labé obtient le privilège du roi " en l'an de grâce mile cinq cens cinquantequatre " soit en 1555 dans notre calendrier. Rigolot mentionne que l'autorisation d'imprimer est antérieure à toute édition sapphique de 1554. L’année suivante, en 1556, Louise Labé édite une nouvelle édition revue et corrigée.

Les 24 écrits (nombre égal à celui des sonnets labéens) sont en fait des éloges en vers anonymes ou signés d’initiales à l’adresse de la poétesse lyonnaise. Le premier poème en grec ancien écrit de manière anonyme par l'un des nombreux admirateurs de la poétesse lyonnaise fut attribué à Jean-Antoine du Baïf, à Jacques Peletier du Mans, à Antoine du Moulin. François Rigolot l'attribue à l'imprimeur helléniste Henri Estienne. Que dit ce premier poème en grec ? Il assimile haut et fort non seulement l’œuvre labéenne aux fragments sapphiques mais les amours de l’une aux infidélités subies par l’autre. Les odes de la poétesse de Lesbos renaissent sous la plume de la poétesse de Lyon, cette renaissance est associée au « miraculeux » c’est à dire au divin. Le divin n’est-il pas sans patrie et sans frontière malgré la notion de peuple élu ? Ainsi remarque-t-on que les origines lesbienne et lyonnaise sont proscrites de cette éloge. La patrie de ces deux poétesses leur est commune : c’est l’Amour et leur terre est le « sein de Vénus ». Le "miracle" réside non seulement dans la renaissance poétique mais surtout dans le sexe de l’écrivain nouveau et féminin. Leur don poétique et leur sexe sont mêlés dans un destin amoureux similaire et tragique : « un farouche Phaon » leur inspire des chants sublimes qui les font aimer de tous mais non de l’homme aimé. Cette passion inassouvie rend la belle Cordière, la Sapho de son temps à son tour, la « belle rebelle », « cruelle », face à l’amour de ses soupirants.Servan de Sugny (1824), Sainte-Beuve (1845), Reynol Dezemeris (1875), François Rigolot (1197), Maryse Tournon (1999) en offre les traductions suivantes.

 

Sur les poésies de Louise Labé
(traduction du grec ancien par M. Servan de Sugny
in Evvres de Louïze Labé Lionnoize
publié par Bréghot du Lut, p. 199, 1824)

Le temps, belle Sappho, nous a ravi tes vers ;
Mais la jeune Labé que sa tendresse inspire,
Que Paphos a nourrie en ses bocages verts,
Fait revivre tes chants et ton brûlant délire.

Son cœur s’est enflammé pour un autre Phaon,
Hélas ! et comme toi chéri un infidèle :
Louise pleure en vain sa noire trahison,
Ses dédains, ses refus, sa fuite criminelle

Mais lorsque de son cœur elle peint les tourments,
Lorsqu’elle rend la vie à ta lyre sonore,
Ses lecteurs enchantés deviennent ses amants,
Et voudroient remplacer un ingrat qu’elle adore.

Cette même ode fut traduite en prose par Reynolds Dezeimis, publiée par Blanchemain in Œuvres de Louise Labé Paris, Librairie des Bibliophiles, 1875 et reprise par Fernand Zamaron.

« Les odes de l’harmonieuse Sapho qu’avait détruites la violence du temps dévorateur de toutes choses, Louise Labé, nourrie dans le sein emmiellé de Cypris et des Amours, les a rendues à la lumière. Si quelqu’un s’en étonne comme de choses étranges et demande d’où vient la poétesse nouvelle, il apprendra qu’elle aussi, hélas, a pour bien aimé un Phaon farouche et inflexible. Délaissée par lui, l’infortunée s’est prise à moduler son chant pénétrant sur les cordes de sa lyre, et, sans relâche, à sans tour, par ces échos de son âme, elle lance l’aiguillon de la passion au cœur des jeunes hommes les plus rebelles à l’amour. »

 

Sur les chants de Louise Labé

traduit du grec par Maryse Tournon in Signe(s) d’Amantes de Daniel Martin (1999, p. 398) :

Les chants de Sappho à la voix douce, qu’a fiat périr la violence vorace du temps, aujourd’hui Labé, nourrie sur le sein délicieux de la Paphienne et des Amours, les a fait renaître. Et si quelqu’un s’en étonne, comme d’un prodige, et demande d’où peut venir cette nouvelle poétesse, qu’il apprenne qu’elle a eu le malheur d’aimer un Phaon sauvage, inflexible : frappée de folie par sa fuite, la pauvrette s’est mise à psalmodier sur la lyre son chant mélodieux. C’est être percé d’un terrible aiguillon, si l’on en croit ses poèmes, que d’aimer de jeunes orgueilleux.

 

Ode sur la poésie de Louise Labé

Traduction du grec de François Rigolot in
Louise Labé Lyonnaise ou la Renaissance au féminin
D’une ode anonyme éditée en 1556

Le temps dévorateur de tout, avait détruit
Les odes de Sappho à l’harmonieux bruit.

Mais Louise Labé, qui connaît les Amours
Et le sein de Vénus, nous les rend pour toujours.

Si ce miracle étonne et que l’on cherche en vain
D’où vient cet écrivain nouveau et féminin,

Qu’on sache qu’elle aussi s’est mise à adorer
Un farouche Phaon inflexible à aimer.

La pauvre, subissant un refus désolant,
S’est mise à moduler un chant si pénétrant

Qu’elle enfonce, à son tour, d’une force cruelle,
L’aiguillon de l’amour au cœur le plus rebelle.

Il suggère que Labé aurait pu accéder aux textes grecs avant leur édition. Il est en fait admis que le sonnet VIII de Labé est l'une des " cent versions " de l'Ode à l'Aimée de Sappho compilées par Philippe Brunet. Certains exégètes voient dans le sonnet IX une interprétation du fragment sapphique 74. Enfin deux références à Sappho égrènent l'œuvre de Louise. La première, sans grande originalité, se situe dans le Débat de folie et d'amour :

" Orphée, Musée, Homère, Line, Alcée, Saphon et autres poètes et philosophes comme Platon, et celui qui a eu le nom de Sage, a décrit ses plus hautes conceptions en forme d'amourettes. "

in Débat de folie et d'amour, Louise Labé.

et la seconde fut déjà relevée dans l'élégie I :

" Il m'a donné la lyre, qui les vers
Soulait chanter de l'Amour Lesbienne
Et à ce coup pleurera de la mienne."

in Elégie I, Louise Labé

Ainsi, dans son Histoire de la poésie française, Robert Sabatier écrit :

" Louise Labé se situe en continuatrice de Sappho " l'amour lesbienne " (...) Comme plus tard une Renée Vivien, elle fait l'amour dans ses vers,... "

Joan Dejean dans son essai Sapho les fictions du désir 1546-1937 synthétise :

"Au XVIe siècle Labé inaugure ce qui sera, pendant quatre siècles, la définition dominante du Sapphisme (avec 2 p) : une passion hétérosexuelle non partagée."

Cette définition dominante du Sapphisme, ce parallélisme entre les deux poétesses, cette élection filiale sont soulignés d'une part dans la première pièce en vers grecs des" Ecrits de divers Poètes, à la louange de Louise Labé Lionnoise" imprimés à la fin des Œuvres de Labé (1555 et 1556) ci-dessus rapportée et commentée et d'autre part dans "le dialogue entre Sappho et Louise Labé", poème de Monsieur Dumas édité dans la sixième édition labéenne (1824, Lyon, Bréghot du Lut).

 

Ni Marguerite de Navarre (1492-1549), autrice des Marguerites de la Marguerite des princesses ; ni les Rymes de gentille et vertueuse dame Pernette Du Guillet, Lyonnaise (1520?-1545) ; ni Sœur Anne des Marquets (1533-1588), ni Marie de Brabant (1540?-1610?), ni les Œuvres de Mesdames des Roches mère et fille, ni les Misères de la femme mariée de la féministe Nicole Etienne (1544?-1596?) évoque l'amour " donna con donna " . Seules quelques femmes lettrées traduisent ou s'inspirent de l'œuvre de Sappho redécouverte en ce milieu du XVIe siècle. Certes, les sonnets ci-dessous présentés de Louise Labé ne rentrent pas dans le cadre stricto-sensu des mœurs saphiques. Néanmoins ils s'abreuvent à la source Sapphique, à la source du désir et de l'Eros et les phénomènes d'agrammaticalité soulignés par Rigolot entraînent, lectrices et lecteurs, là où leur désir, leur imagination et leur liberté les poussent.

 

SONNET VI
(apparenté au poème 51 de Catulle
première interprétation en latin de l’Ode à l’Aimée de Sappho)

Deus ou trois fois bienheureus le retour
De ce cler Astre, et plus heureus encore
Ce que son œil de regarder honore.
Que celle là receuroit un bon jour,


Qu’elle pourrait se vanter d’un bon tour
Qui baiseroit le plus beau don de Flore,
Le mieus sentant que jamais vid Aurore,
Et y feroit sur ses levres sejour !

C’est à moy seule à qui ce bien est du,
Pour tant de pleurs et de tant de tems perdu :
Mais le voyant, tant lui feray de feste,

Tant emploiray de mes yeux le pouvoir,
Pour dessus lui plus de credit avoir,
Qu’en peu de tems feray grande conqueste.

Ici le retour du Clair Astre est le lever du soleil mais c’est aussi et surtout la métaphore du « retour fantasmé de l’amant, comblant de bonheur l’objet de son regard ». Paraphrasons les deux premiers quatrains à la tournure délicate. Le retour de l’être aimé comme le lever du soleil est un grand bonheur et la personne regardée, éclairée, ensoleillée, honoré nagerait dans le bonheur d’être saluée, de recevoir un bonjour. Elle pourrait se vanter d’un bienfait, à savoir d’un séjour sur ses lèvres c’est dire d’un baiser de la rose, donc de l’être aimé. Métaphore de l’amour, la rose est le plus beau don de Flore, de la déesse de la végéation et du printemps et le mieux sentant que vit l’Aurore, la déesse du Matin. Le printemps est bien la saison de la montée de la sève, du retour de la vie et des amours. Les deux tercets suivants précisent que la locutrice ou le masque de Louise Labé possède l’exclusivité de ce bien, le baiser et que malgré sa souffrance et le temps perdu dûs à l’absence du « clair Astre », en le voyant à nouveau elle lui ferait la fête, saurait le convaincre et le séduire rapidement grâce à son regard.

SONNET VIII
(interprétation

de l'Ode à l'Aimée ou l'Egal des dieux , fragment 31 de Sappho)

Je vis, je meurs : je me brule et me noye.
J'ay chaut estreme en endurant froidure :
La vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis entremeslez de joyes :

Tout à un coup je ris et je larmoye,
Et en plaisir maint grief tourment j'endure :
Mon bien s'en va, et à jamais il dure :
Tout en un coup je seiche et je verdoye.

Ainsi amour inconstamment me meine :
Et quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me treuve hors de peine.

Puis quand je croy en ma joye estre certeine,
Et estre au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

SONNET IX
peut-être inspiré du fragment 74 de Sappho
:

"La lune s'est couchée ainsi que les Pléiades, la nuit est en son milieu ;
l'heure passe, et je suis étendue dans mon lit toute seule."

Tout aussitôt que je commence à prendre
Dans le mol lit le repos désiré,
Mon triste esprit hors de moi retiré,
S'en va vers toi incontinent se rendre.

Lors m'est avis que dedans mon sein tendre
Je tiens le bien, où j'ai tant aspiré,
Et pour lequel j'ai si haut soupiré
Que de sanglots ai souvent cuidé fendre.

Ô doux sommeil, ô nuit à moi heureuse !
Plaisant repos, plein de tranquillité,
Continuez toutes les nuits mon songe :

Et si jamais ma pauvre amoureuse
Ne doit avoir de bien en vérité,
Faites au moins qu'elle en ait en mensonge.

 

Dans son édition de 1824, Bréghot du Luth note à propos de ce sonnet :

« Sauvigny, Parnasse des Dames (tome II, page 144), remarque que « la pensée qui termine ce sonnet, a été répétée « depuis, même par nos meilleurs poètes », et rien n’est plus vrai ; cette pensée est partout. Mais il est plus curieux de rechercher où Louise Labé a puisé le sujet de la pièce entière ; et si je ne me trompe, je l’ai trouvé dans ce passage d’Ovide (Héroïde, XV, 123-134) : c’est Sappho qui parle à Phaon, Sappho que Louise Labé a imité plusieurs fois, et qu’elle semble, comme je l’ai déjà dit, avoir voulu prendre pour modèle :… » [suit le passage en latin, voir Catulle].

Le dernier tercet dont la « pensée est partout recelle l’idée que si l’amoureuse n’approche pas l’aimé dans la réalité concrète, l’approche peut se réaliser dans nos mensonges, songes, rêves et rêveries et actes masturbatoires. Eloge anachronique de la masturbation !!!???


Louise Labé conclut l’Elégie I par ces dizains :

Ainsi Amour prend son plaisir à faire
Que le veuil d’un soit à l’autre contraire :
Tel n’ayme point, qu’une Dame aymera,
Tel ayme aussi, qui aymé ne sera :
Et entretient, neanmoins, sa puissance
Et sa rigueur d’une vaine esperance.

« Vaine espérance » à l’opposé de l’Ode à Aphrodite de Sappho ! Comme Catulle, Labé se démarque de Sappho convaincue par la parole de la Déesse de la Persuasion que la Séduite séduira. Les femmes de lettres du XVIe siècle osent s’emparer du thème de l’Amour mais abandonnent le thème de l’Amour dona con dona aux hommes de lettres.

 

 

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Bibliographie personnelle sur Louise Labé :

- Euvres de Louïze Labé Lionnoize, à Lyon par Durand et Perrin, 1823, (236 p., comprend le Dialogue entre Sappho et Louise Labé par M. J.-B. Dumas : p. XI à XXII ; une Notice sur Louise Labé : p. XXIII à LXX ; Escris de divers poètes, à la louange de Louize Labé : p. 102 à 154 ; des Notes et un Glossaire de Louise Labé et des poètes qui ont écri à sa louange par C. Bréghot du Lut.),1823.

- Labé, Louïze : Elégies et Sonnets de Louize Labé, Lionnoize suivis d'écriz de divers poëtes à la louenge de la dite dame, 64 p., collection Jacques Haumont, Editions d'histoire et d'art, Librairie Plon, Paris, 1952.

- Schmidt Albert : Poètes du XVIe siècle texte établi et présenté par Albert-Marie Schmidt, 1102 p., Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard, 1953.

- Zameron, Fernand : Louise Labé, dame de franchise, sa vie, son oeuvre, le texte des élégies et sonnets, son entourage littéraire, 254 p., Nizet, Paris, 1968.

- Robert Sabatier, L'histoire de la poésie française en 6 volumes, tome 2, Albin Michel, 1975.

- Berriot, Karine : Louis Labé, la belle rebelle et le François nouveau suivi des Oeuvres complètes édition critique, annotée et commentée par Karine Berriot, Seuil, 1985,396 p. (l'annexe comprend notamment le testament de L.L. élément me semble-t-il important face à la thèse de Mireille Huchon affirmant que Louise Labé est une personne qui a bien existé mais instrumentalisée au profit d'une supercherie littéraire des poètes lyonnais fréquentant l'imprimeur Jean de Tournes : "Louise Labé, une créature de papier", éd. Droz, 2006)

- Rigolot, François : Louise Labé Lyonnaise ou la renaissance au féminin, 334 p., Honoré Champion Editeur, Paris, 1997, (Chapitre I : Retrouver la voix de Sappho pp. 31 à 67).

- Brunet, Philippe : L'Egal des dieux cent versions d'un poème de Sappho recueillies par Philippe Brunet Préface de Karren Haddad-Wolting, 143 p., éditions Allia, 1998, (3e éd. 2004)

- Martin, Daniel : Signe(s) d'Amante, L'agencement des Euvres de Louïze Labé Lionnoize, 526 p. Honoré Champion Editeur, Paris, 1999. (in chapitre 2 "l'intertexte ovidien : de Sappho à Louïze Labé lionnoize [dans les élégies et les sonnets]", 5e partie : Vénus et Sappho).

- Huchon, Mireille : Louise Labé une créature de papier (Genève, Droz, 2005).

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