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Sappho est polluée par le mythe de Phaon,
cette "pollution" permettait à la société (et à l'immense majorité de ses
représentants) de conforter l'hétérosexualité de la poétesse et de nier son amour
des femmes. Inversement, Montaigne est pollué par ses propres déclarations enflammées au sujet
de son ami La Boétie. De fait, côté hommes, certains homosexuels en recherche de modèles
valorisants tendent à véhiculer une homosexualité inconsciente de l'auteur des Essais ou
le prennent en exemple pour transcender des amours "impossibles à vivre". Côté femmes,
Montaigne ne dit rien de la "licence grecque". Néanmoins dans son journal de voyage, il rapporte
une "histoire mémorable" sur laquelle il n'émet aucun jugement moral ni aucun commentaire personnel.
Parcourons à notre manière l'affectivité de "la Montagne" et son histoire mémorable
à rapprocher de celle rapportée par Henri Estienne dans l'Apologie
d'Hérodote où apparaît la première fois le mot tribade (1566).
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Michel, troisième des huit enfants
de Pierre Eyquem, Seigneur de Montaigne, alors premier jurat et prévôt
de Bordeaux, lui-même fils d'un riche marchand en vin, pastel et
poissons salés, naquit sous le règne de François Ier à la maison
de Montaigne dans le Périgord en 1533. Michel de Montaigne reçut
l'éducation due à sa classe sociale et à son sexe. Passées les premières
années entre les bras d'une nourrice, il apprit le latin avec un
précepteur allemand, puis il fréquenta le collège de Guyenne, l'un
des plus renommés de France ; enfin il étudia le droit à la faculté
de Toulouse plus célèbre que celle de Bordeaux. Sous le règne d'Henri
II, en 1554, âgé de 21 ans, Michel de Montaigne, héritant de la charge
de son père élu maire de Bordeaux, fut nommé Conseiller à la Cour
des Aides à Périgueux. Trois ans plus tard, cette Cour étant supprimée,
Michel de Montaigne entra au Parlement de Bordeaux. Il rencontra
" par hazard en une grand feste et compagnie de ville ",
son collègue parlementaire de trois ans son aîné, Etienne de La Boétie,
auteur d'un :
"discours auquel il donna nom La Servitude
Volontaire ; mais ceux qui l'ont ignoré, l'ont bien proprement depuis rebaptisé Le Contre Un. Il écrivit
par manière d'essay, en sa première jeunesse, à l'honneur de la liberté contre les tyrans."
- Leur amitié dura six années jusqu'à ce que Michel de Montaigne fusse quatre
longues journées de l'an 1563 au chevet de son ami Etienne de La Boétie, mourant.
"Je fus autrefois touché d'un puissant desplaisir, selon ma complexion,
et encores plus juste que puissant; je m'y fusse perdu à l'avanture si je m'en fusse simplement fié à
mes forces. Ayant besoing d'une vehemente diversion pour m'en distraire, je me fis, par art, amoureux, et par estude,
à quoy l'aage m'aidoit. L'amour me soulagea et retira du mal qui m'estoit causé par l'amitié."
Deux ans plus tard, Montaigne épousa Françoise de la Chassaigne,
la fille d'un collègue du Parlement, qui lui donna six filles dont une seule survécut. En septembre 1570,
dans une lettre à son épouse endeuillée de leur première fille décédée
à l'âge de deux mois (et non de deux ans comme il le prétend), Michel de Montaigne écrivit
:
"Ma femme vous entendez bien que ce n'est pas le tour d'un galand homme, aux
reigles de ce temps icy, de vous courtiser & caresser encore. Car ils disent qu'un habil homme peut bien prendre
femme : mais que de l'épouser c'est à faire à un sot. Laissons les dire : je me teins de ma part
à la simple façon du vieil aage, aussi en porte-je tantost le poil. Et de vray la nouvelleté couste
si cher jusqu'à ceste heure à ce pauvre estat (& si je ne scay si nous en sommes à la derniere
enchere) qu'en tout & part tout j'en quitte le party . Vivons ma femme, vous & moy, à la vielle Françoise.
Or il vous peult souvenir comme feu Monsieur de la Boetie ce mien cher frere, & compaignon inviolable, me donna mourant
ses papiers & ses livres, qui m'ont esté depuis le plus favory meuble des miens. Je ne veulx pas chichement
en user moy seul, ny ne merite qu'ils ne servent qu'à moy. A ceste cause il m'a pris envie d'en faire part à
mes amis. Et par ce que je n'en ay, ce croy-je nul plus privé que vous, je vous envoye la Lettre consolatoire
de Plutarque à sa femme, traduite par luy en François : bien marry dequoy la fortune vous a rendu ce present
si propre, & que n'ayant enfant qu'une fille longuement attendue, au boute de quatre ans de nostre mariage, il a
falu que vous l'ayez perdue dans le deuxiesme an de sa vie. (...) "
Que dirait la littérature psychanalyste de "ce mien cher frère
& compagnon inviolable" ? Ne nous lançons pas cinq siècles plus tard où les notions
de "fraternité", de "compagnonage" et de "viol" diffèrent génération
après génération dans de dangereuses et inutiles élucubrations ! En 1570, Montaigne vendit
sa charge de conseiller du Parlement, publia à Paris les poésies et les traductions de La Boétie.
L'année suivante, il se retira dans son château et fit peindre dans sa bibliothèque l'inscription
latine suivante :
" Privé de l'ami le plus doux le plus cher et le plus intime, et tel
que notre siècle n'en a vu de meilleur, de plus docte, de plus agréable et plus parfait, Michel de Montaigne,
voulant consacrer le souvenir de ce mutuel amour par un témoignage unique de sa reconnaissance, et ne pouvant
le faire de manière qui l'exprimât mieux, a voué à cette mémoire ce studieux appareil
dont il fait ses délices. "
Sa fidélité au roi fut néanmoins récompensée
par le titre d'ambassadeur de France en 1571, par le titre de gentilhomme ordinaire de la chambre des rois Charles IX
(1571) et Henri de Navarre (1577), par son élection à la mairie de Bordeaux de 1582 à 1586. En 1580,
à Bordeaux, Montaigne publia à ses frais la première édition des Essais où dans
son avertissement Au lecteur, il écrit :
" Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire,
sans contantion et artifice : car c'est moi que je peins. Mes défauts s'y liront au vif, et ma force naïfve,
autant que la reverence publique me l'a permis. "
Ainsi la " révérence publique " et le vocabulaire
de la Renaissance expliqueraient-ils l'emploi d'un euphémisme en tête du chapitre XXVIII des Essais dans
lequel Michel de Montaigne disserte sur " l'amitié de quoy je parle " ? Le débat si insoluble
et si vain de l'homosexualité inconsciente ou consommée de la paire d'amis Montaigne-La Boétie est
souvent abordé par les biographes et autres exégètes. Car, Montaigne distingue l'amitié de
l'affection filiale, fraternelle, de l'affection des femmes et aborde lui-même la pédérastie, l'amour
entre les hommes mûrs et les éphèbes, dans le chapitre XXVII " De l'amitié ".
Sa lapidaire, fatale et mystérieuse formule " parce que c'était lui parce que c'était moy
" n'est-elle point destinée uniformément à la passion amoureuse et à la relation amicale
? Qu'écrit Montaigne pour que les soupçons d'homophilie latente fusent ?
"Et cet'autre licence Grecque est justement abhorrée par nos moeurs.
Laquelle pourtant, pour avoir, selon leur usage, une si necessaire disparité d'aages et différence d'offices
entre les amants, ne respondoit non plus assez à la parfaicte union et convenance qu'icy nous demandons : "
Qu'est-ce en effet, que cet amour d'amitié ? Pourquoi n'aime-t-on ni un jeune hommme laid ni un beau vieillard
? " Car la peinture mesme qu'en faict l'Academie ne me desadvoüera pas, comme je pense, de dire ainsi de sa
part : que cette premiere fureur inspirée par le fils de Vénus au cur de l'amant sur l'objet de la
fleur d'une tendre jeunesse, à laquelle ils permettent tous les insolents et passionnez efforts que peut produire
une ardeur immodérée, estoit simplement fondée en une beauté externe, fauce image de la generation
corporelle. Car en l'esprit elle ne pouvoit, duquel la montre estoit encore cachée, qui n'estoit qu'en sa naissance,
et avant l'aage de germer. Que si cette fureur saississoit un bas courage, les moyens de sa poursuite c'estoient richesses,
presents, faveur à l'avancement des dignitez, et telle autre basse marchandise, qu'ils réprouvent. Si elle
tomboit en un courage plus genereux, les entremises estoient genereuses de mesmes : instructions philosophiques, enseignement
à reverer la religion, obeïr aux loix, mourir pour le bien de son païs, exemples de vaillance, prudence,
justice ; s'estudiant l'amant de se rendre acceptable par la bonne grace et la beauté de son ame, celle de son
corps estant pieça fanée, et esperant par cette société mentale establir un marché
plus ferme et plus durable. Quand cette poursuitte arrivoit à l'effet en sa saison (car ce qu'ils ne requierent
point en l'amant, qu'il apportast loysir et discretion en son entreprise, ils le requierent exactement en l'aymé,
d'autant qu'il luy falloit juger d'une beauté interne, de difficile cognoissance et abstruse descouverte), lors
naissoit en l'aymé le désir d'une conception spirituelle par l'entremise d'une spirituelle beauté.
Cette cy estoit icy principale ; la corporelle, accidentale et seconde : tout le rebours de l'amant. A cette cause preferent-ils
l'aymé, et verifient que les dieux aussi le preferent, et tansent grandement le poëte AEschylus d'avoir,
en l'amour d'Achille et de Patroclus, donné la part de l'amant à Achilles qui estoit en la premiere et
imberbe verdeur de son adolescence, et le plus beau des Grecs. Après cette communauté générale,
la maitresse et la plus digne partie d'icelle excerçant ses offices et predominant, ils disent qu'il en provenoit
des fruits très utiles au privé et au public ; que c'estoit la force des païs qui en recevoient l'usage,
et la principale defence de l'équité et de la liberté : tesmoin les salutaires amours de Hermodius
et d'Aristogiton. Pourtant la nomment ils sacrée et divine. Et n'est, à leur compte, que la violence des
tyrans et lascheté des peuples qui luy soit adversaire. En fin tout ce qu'on peut donner à la faveur de
l'Académie, c'est dire que c'estoit un amour se terminant en amitié ; chose qui se rapporte pas mal à
la definition Stoïque de l'amour : " L'amour est une tentative pour obtenir l'amitié d'une personne
qui nous attire par sa beauté. " Je revien à ma description, de façon plus equitable et plus
equable : " On ne peut pleinement juger des amitiés que quand les caractères et les âges se
sont formés et affermis. "
(a) Au demeurant, ce que nous appellons ordinairement amis ou amitiez, ce ne sont qu'accoinctances et familiaritez nouées
par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos ames s'entretiennent. En l'amitié de quoy
je parle, elles se meslent et confondent l'une en l'autre, d'un melange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent
plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens que cela ne se peut exprimer,
(c) qu'en respondant : " parce que c'estoit luy ; parce que c'estoit moy. "
(a) Il y a, au delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particulierement, ne scay quelle force inexplicable
et fatale, médiatrice de cette union. (c) Nous nous cherchions avant que de nous estre veus, et par des rapports
que nous oyïons l'un de l'autre, qui faisoient en nostre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports,
je croy par quelque ordonnance du ciel ; nous nous embrassions par noz noms. Et à nostre premiere rencontre, qui
fut par hazard en une grand feste et compagnie de ville, nous nous trouvasmes si prins, si cognus, si obligez entre nous,
que rien dès lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre. Il escrivit une Satyre Latine excellente, qui
est publiée, par laquelle il excuse et explique la precipitation de nostre intelligence, si promptement parvenue
à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous estions tous deux hommes
faicts, et luy plus de quelque année, elle n'avoit point à perdre temps et à se regler au patron
des amitiez molles et regulieres, ausquelles il faut tant de precautione et de longue et prealable conversation. Cette
cy n'a point d'autre idée que d'elle mesme, et ne se peut rapporter qu'à soy. (a) Ce n'est pas une speciale
consideration, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille : c'est je ne scay quelle quinte essence de tout ce meslange, (c)
qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui, ayant saisi toute sa
volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille. (a) Je dis perdre,
à la verité, ne nous reservant rien qui nous fut propre, ny qui fut ou sien, ou mien. "
Montaigne n'était pas dupe. Les bûchers de Sodome avait terni le
Moyen Age et se dressaient encore en ce XVIe siècle, malgré le roi Henri III accompagné de ses mignons.
Entre 1519 et 1633, Maurice Lever répertorie 23 affaires judiciaires pour crimes contre nature dont deux concernent
des femmes. En 1533, à Bordeaux, Françoise de l'Etage et Catherine de la Manière sont acquittées
lors d'un même procès pour tribadisme. Montaigne eut-il connaissance de ce fait divers qui eut lieu dans
sa ville et l'année de sa naissance ? Sans doute mais ses écrits n'en portent pas trace. En 1601, jugeant
en appel, le Parlement de Paris condamnait à mort Claudine de Culam, née à Rozay-en-Brie, âgée
de 16 ans, domestique chez Monsieur le Prieur de Reverecourt depuis quatre ans, " bien et dûment atteinte
et convaincue d'avoir eu habitation charnelle avec un chien blanc tacheté de roux ". Homme de raison,
de compromis, de liberté et de tolérance, Montaigne dit " les mots et les choses " les
plus républicaines en marquant sa fidélité au Roi. Les titres des chapitres des Essais :"
n'embrassent pas toujours la matière. "commente Etiemble au sujet du chapitre politique " Des
Coches ". Cette remarque ne vaudrait-elle pas pour celui " De l'amitié ". Etiemble répond
indirectement :
" Succombera-t-il donc à la " licence Grecque " ? Que non
: il ne désire que les femmes (...) sans jamais parvenir à constituer en valeur l'amour des femmes "
Telle Sappho polluée par le mythe de Phaon, Montaigne est pollué
par ses propres déclarations enflammées au sujet de son ami La Boétie ou de sa fille d'alliance.
N'ajoute-t-il pas :
"Je connoy des hommes assez, qui ont diverses parties belles : qui, l'esprit
; qui le coeur ; qui, l'adresse ; qui la conscience ; qui, le langage ; qui, une science ; qui, un autre. Mais de grand
homme en general, et ayant tant de belles pieces ensemble, ou une en tel degré d'escellence qu'on s'en doive estonner,
ou le comparer à ceux que nous honorons du temps passé, ma fortune ne m'en a fait voir nul. Et le plus
grand que j'aye conneu au vif, je di des parties naturelles de l'ame, et le mieux né, c'estoit Estienne de la
Boitie ; c'estoit vrayement un'ame pleine et qui montroit un beau visage à tous sens ; je lisois sous sa robe
longue une vigueur soldatesque ; un'ame à la vieille marque et qui eut produit de grands effects, si sa fortune
l'eust voulu, ayant beaucoup adjousté à ce riche naturel par science et étude. (...)"
Sans doute est-il inimaginable pour une gente dépourvue d'imagination que
la mère de Cléïs ou qu'un honnête homme engrossant six fois de suite son épouse puissent
déclarer leur amour charnel à une personne de leur propre sexe. C'est pourquoi, en 1984, dans Les Amours
masculines, Michel Rivière, fort de vouloir montrer des modèles homo ou bisexuels à toute une
génération, écrit :
"Michel Eyquem, (...) s'éprend d'un jeune magistrat, Etienne de La Boétie,
pour lequel il éprouve une très vive " amitié ". Montaigne se livre plus en quelques lignes
des Essais que nombre de nos contemporains dans une autobiographie. Mais nos universitaires insistent toujours sur Du
stoïcisme, Du pyrrhonisme, Du Catholicisme et de la regligion prétendue réformée, afin
de laisser dans l'ombre l'amour de Montaigne pour La Boétie : il éclate dans De l'amitié.
Pour innocenter La Boétie, qui a fait paraître Discours de la servitude volontaire, pamphlet contestataire
du pouvoir royal truffé de revendications sociales, Montaigne prend le soin touchant de rajeunir son ami en inscrivant
de sa main " seize ans " à la place de " dix-huit ".
Quelques treize années plus tard en 1997, Michel Rivière dans "Homosexuels
et bisexuels célèbres" modifie quelque peu son approche car Miche Eyquiem ne s'éprend plus
d'un jeune magistrat mais :
"rencontre vers 1558 Etienne de La Boétie, un jeune magistrat, pour
lequel il éprouve une très vive " amitié ". Dans son chapitre des Essais, intitulé
précisément De l'amitié, il laisse peut-être inconsciemment, éclater son amour.
Il est cependant impossible de prouver que cet amour ait été charnel."
Sans doute la pression normative, la réalité des bûchers de
Sodome interdisent à un homme qui fait sienne la devise latine pyrrhonienne " je m'abstiens ",
de commettre tout acte considéré en son temps contre nature. A la lecture attentive du chapitre l'Amitié
et à l'écoute de l'inconscient de Montaigne, Fausta Garavini conclut en 1993 dans son essai Monstres
et Chimères Montaigne, le texte et le fantasme :
"En d'autre terme : n'était le blâme du monde - et la censure
du sur-moi - c'est dans la relation homosexuelle que pourrait être réalisée la plénitude de
l'union dans la chair et dans l'esprit."
En 195? , dans Arcadie, revue littéraire et scientifique, André
Linck, écrit :
"Si La Boétie, de trois ans l'aîné, a mis en parallèle
l'amitié qu'il éprouvait pour Montaigne avec les amitiés grecques, ne croyons pas qu'il aima son
ami comme Hermodius, dit-on, amait Aristogiton. Il ne cherchait qu'à mettre en valeur par cette comparaison une
amitié dont le rayonnement, selon son ami, égalait celui des héros antiques. N'oublions pas le retentissement
prodigieux de l'Antiquité à la Renaissance et nous comprendrons mieux qu'un " honnête homme
" se référât à des valeurs trop délaissées au Moyen Age. Cette amitié
fut vertueuse. Rien dans les Essais n'autorise un doute sur la nature de leurs rapports. Il n'est que de lire Montaigne
pour s'apercevoir qu'il était trop bon observateur des femmes et volontiers galant auprès d'elles avec
hardiesse, précipitation et verve pour ne pas soupçonner qu'il s'adonnât à " cette autre
licence grecque ".
Voilà une déception pour quelques-uns d'entre nous ; et cependant leur amitié présente les
symptômes d'une liaison passionnée. Elle témoigne de quelle ferveur peuvent s'enrichir les rapports
d'homme à homme dans le respect des moeurs ; elle suggère quel visage pourrait présenter nos sentiments
lorsque les circonstances exigent un voeu de chasteté pour sauvegarder l'estime d'un ami ou de son entourage.
Le voyage en Arcadie n'est pas toujours de grand repos ; bien des désillusions nous guettent. L'exemple de Montaigne
et de La Boétie redonnera confiance aux désemparés ; il leur désignera quelle voie ils peuvent
emprunter pour se délivrer des tourments d'un amour parfois impossible. Le sexe est un maître exigeant,
exaspérant, dont l'emprise paralyse les meilleures volontés ; la coutume en est un autre, plus sévère,
plus injuste, et dont il faut tenir compte. Entre ces deux obstacles, Montaigne et La Boétie proposent le chemin
de la sagesse."
De même, Jean-Michel Delacomptée lave de toute pratique et de tout
désir inconscient homosexuels Montaigne, gentilhomme du XVIe siècle amoureux de l'amitié.
En 1580, Montaigne publia à Bordeaux une première édition
en deux livres des Essais. Affaibli par des coliques néphrétiques, maladie de la " pierre ", il
entreprit un voyage pour bénéficier de cure dans les stations thermales en France, en Suisse et en Italie
où il rencontra le Tasse. Sous sa dictée, son secrétaire et lui-même tinrent son journal intime
de voyage. En 1580, il fut élu pour deux ans maire de Bordeaux. En 1585, la peste obligea la famille de Montaigne
à s'exiler momentanément du Château. En 1588, Montaigne rencontra à Paris
Mlle Marie le Jars de Gournay :
"J'ay pris plaisir à publier
en plusieurs lieux l'esperance que j'ay de Marie de Gournay le Jars, ma fille d'alliance, et certes aymée de moy
beaucoup plus que paternellement, et enveloppée en ma retraite et solitude, comme l'une des meilleures parties
de mon estre. Je ne regarde plus qu'elle au monde . Si l'adolescence peut donner presage, cette ame sera quelque jour
capable des plus belles choses, et entre autres de la perfection de cette très sainteamitié où nous
ne lisons point que son sexe ait peu monter encore. La sincerité et la solidité de ses meurs ys sont dejà
bastantes, son affection vers moy plus que sur-abondante, et telle en somme qu'il n'ay a rien à souhaiter, sinon
que l'apprehension qu'elle a de ma fin, par les cinquante cinq ans qusquels elle m'a rencontré, la travaillast
moins cruellement. Le jugement qu'elle fit des premiers Essays, et femme, et en ce siecle, et si jeune, et seule en son
quartier, et la vehemence fameuse dont elle m'ayma et me desira long temps sur la seule estime qu'elle en print de moy;
avant m'avoir veu, c'est un accident de très-digne consideration."
L'admiration intellectuelle tant dans le cas de Michel envers Etienne que de Mary
envers Michel est la source de leur amitié. Sa fille d'alliance publia en 1595, trois ans après la mort
de l'écrivain, une nouvelle édition des Essais d'après l'édition de 1588 annotée
de la main de l'auteur. Le manuscrit du Journal de Voyage en Italie par la Suisse et l'Allemagne (en 1580 et 1581)
découvert en 1770 par l'abbé Prunis dans le château de Montaigne fut édité par Querlon
en 1774 soit, presque deux siècles après la mort de Montaigne. Dans ce journal de Voyage, de Vitry-le-François,
Montaigne rapporte trois "histoires mémorables" :
- - une octogénaire toujours vivante et dynamique,
- - la pendaison d'une femme Mary car habillée en homme amoureux d'une femme,
- - le cas de Marie Germain homme qui " a été fille jusque en l'aage de
vingt deux ans " .
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- A Rome, un individu lui conte des " épousailles de masle à masle
".
Ainsi il serait intéressant
de lire les minutes du procès de Mary
de Montirandet. D'après les sources de Montaigne, Mary vêtue
en mâle eut d'abord une première
liaison interrompue par "quelque désaccord" et tomba "amoureux" d'une
autre femme. Reconnue par quelqu'un de Chaumont, l'affaire fut estée
en justice... Qui se plaignit ? un mari ? un amant jaloux ? "l'ex" par
esprit de vengeance avec laquelle survint un désaccord ? Nous ne le
savons pas mais Mary fut condamnée à la pendaison pour porter
l'habit d'homme, parce qu'en cette tenue, elle contrefaisait l'homme. Rosa
Bonheur peintre animalier du XIXe siècle dut demander l'autorisation
de porter l'habit d'homme. (Voir la législation
et la jurisprudence sur l'interdiction des femmes de se vêtir en homme).
Marie-Jo Bonnet dans Les Relations amoureuses
entre les femmes" écrit :
Si les "Deux Amies" sont occultées par la Renaissance, c'est parce
que deux femmes constituent potentiellement une société, base d'un contre-pouvoir. Sans culture, pas de
pouvoir des femmes. Dans l'histoire racontée par Montaigne, les deux femmes ne sont pas pendues, mais seulement
celle qui joue le rôle de l'homme. En tant que telle elle est tenue pour coupable. L'autre n'existe pas, ni comme
sujet de ses choix ni comme responsable de ses actes."
Celle "qui n'existe pas" est une faible femme (pléonasme) influencée
par le "faux mâle", elle n'est pas punie de mort car femme aux habits de femme, elle est récupérable
au regard de la société par le "vrai mâle".
JOURNAL
DE VOYAGE EN ITALIE PAR LA SUISSE ET L'ALLEMAGNE (en 1580 et 1581)
" Vitry-le-François, sept lieues. C'est une petite ville assise
sur la rivière de Marne, battie depuis trente cinq ou quarante ans, au lieu de l'autre Vitry qui fut bruslée.
Ell'a encore sa premiere forme bien proportionnée et plaisante, et son milieu est une grande place quarrée
des plus belles de France.
Nous apprimes là trois histoires mémorables. L'une que madame la douairière de Guise de Bourbon,
aagée de quatre vingt sept ans, estoit encor' vivante, et faisant
encor un quart de lieu de son pied.
L'autre, que depuis peu de jours, il avoit esté pendu à un lieu nommé Montirandet voisin de là,
pour telle occasion. Sept ou huit filles d'autour de Chaumont en Bassigni complottèrent, il y a quelques années
de se vestir en males et continuer ainsi leur vie par le monde. Entre les autres, l'une vint en ce lieu de Vitry sous
le nom de Mary, guaignant sa vie à estre tisseran, jeune homme bien conditionné et qui se rendoit à
un chacun amy. Il fiancea audit Vitry une femme, qui est encore vivante ; mais pour quelque desacord qui survint entre
eux, leur marché ne passa plus outre. Depuis estant allé audit Montirandet, guaignant tousjours sa vie audit
mestier, il devint amoureux d'une fame laquelle il avoit epousée, et vescut quatre ou cinq mois avecque elle avec
son contentement, à ce qu'on dit ; mais ayant esté reconnu par quelqu'un dudit Chaumont et la chose mise
en avant à la justice, elle avoit esté condamnée à estre pendue : ce qu'elle disoit aymer
mieux souffrir que de se remettre en estat de fille. Et eut pendu pour des inventions illicites à suppléer
au defaut de son sexe.
L'autre histoire, c'est d'un homme encore vivant nommé Germain, de basse condition, sans nul mestier ni office,
qui a esté fille jusques en l'aage de vingt deux ans, et remarquée d'autant qu'elle avoit un peu plus de
poil autour du menton que les autres filles ; et l'appeloit-on Marie la barbue. Un jour faisant un effort à un
sault, ses outils virils se produisirent et le cardinal de Lenoncourt, évesque pour lors de Chalon, lui donna nom
Germain. Il ne s'est pas marié pourtant ; il a une grand'barbe fort espoisse. Nous ne le sceumes voir, parqe qu'il
estoit au vilage. Il y a encor encore en ceste ville une chanson ordinaire en la bouche des filles, où elles s'entr'advertissent
de ne faire plus de grandes enjambées, de peur de devenir masles, comme Marie Germain. Ils disent qu'Ambroise Paré
a mis ce conte dans son livre de chirurgie qui est très certain, et ainsi tesmoigné à M.
De Montaigne par les plus apparens officiers de la ville.
De là nous partismes dimenche matin après desjeuné, et vinsmes d'une trete à Bar
(...)
(...)
Rome, (...), 1e 18, (...) Je rancontrais au retour de Saint Pierre un home
qui m'avisa plaisamment de deux choses : que les Portugais foisoint leur
obédiance la semmene de la Passion , et puis que ce mesme jour la station estoit à
Saint Jean Porta Latina, en laquelle église certains Portugais, quelques années y a, estoint entrés
en une étrange confrérie. Il s'espousoint masle à masle à la messe, avec mesmes seremonies
que nous faisons nos mariages, faisant leur pasques ensamble, lisoint ce mesme évangile des nopces, et puis couchoint
et habitoint ensamble. Les esprits romeins disoint que, parce q'en l'autre conjonction de masle et femelle, cete seule
circonstance la rand légitime, que ce soit en mariage, il avoit semblé à ces fines jans que cest'
autorisée de serémonies et misteres de l'Eglise. Il fut brulé huit
ou neuf Portugais de ceste belle secte. "
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