Du lesbianisme chez le poète Pontus de Tyard (1521-1605) : Elégie d'une Dame

énamourée d'une autre dame

 

Né d'une famille de châtelains en Bourgogne, aumônier ordinaire du roi de France Henri III, évêque de Chalon-sur-Saône, Pontus de Tyard (1521-1605) fit partie de la Pléiade. Il fréquenta les salons de Louise Labé, de Clémence de Bourges et composa des vers pour Diane de Poitiers. Dans ses Oeuvres poétiques éditées en 1573, Pontus de Tyard offre une élégie aux élans purement féminins.

" Au fil de son oeuvre, écrit Robert Sabatier, on découvre des vers d'une étonnante coulée, en avance sur son temps. Ainsi cette Elégie d'une Dame enamourée d'une autre Dame qui, sous des signes saphiques, laisse attendre les Femmes damnées de Charles Baudelaire et les poèmes de Renée Vivien. "

Dans son essai : L'homosexualité dans l'imaginaire de la Renaissance, (H. Champion Editeur,1996), Guy Poirier analyse l'Elégie d'une dame énamourée d'une autre Dame :

" Sous le couvert d'une passion qu'elle sait impossible, le sujet lyrique expose les vertus de son sentiment. Deux principes la guident : l'Amour et l'honneur. L'homme ne sait s'aventurer sur ce chemin car son amour se moque le plus souvent de l'honneur de la dame (vers 21-22). Fuir l'homme afin de préserver l'honneur oriente la dame vers une forme nouvelle et privilégiée d'amour. Après l'amour que se portaient les hommes de l'Antiquité, puis celui, impliquant un homme et une femme, tant chanté par les poètes contemporains, un " riche thresor " s'apprête à être dévoilé . Le trésor recèle cependant un grand désespoir, puisque l'aimée ne répond pas aux attentes amoureuses. Une rage saisit finalement le sujet lyrique qui, plutôt de se consumer de chagrin, fustige l'objet de ses désirs. Il ne faut cependant pas croire que le thème abordé impliquait nécessairement un ton sarcastique. "

Cette élégie fut-elle commanditée par une noble amoureuse ? Fut-elle inspirée par la relation amicale de La Belle Cordière, Louise Labé, bourgeoise issue du peuple, " humble amie " de l'aristocrate Clémence de Bourges ? Comme l'Antiquité et le Moyen-Age, la Renaissance gardera-t-elle à tout jamais ses petits secrets d'alcove ?

ELEGIE D'UNE DAME
énamourée d'une autre Dame

J'avois tousjours pensé que d'Amour et d'honneur,
Les deux seulles ardeurs qui me bruslent le cueur,
Se pouvoit allumer une si belle flame
Que plus belle clarté ne lui soit dedans l'Ame :
Mais je ne pouvois en l'Esprit imprimer
Comme ensemble on devoit ces deux feux allumer :
Car combien que d'Amour beauté soit la matiere,
Et qu'en l'honneur entier la beauté soit entiere,
Il ne me sembloit point qu'une mesme beauté,
Deust servir à l'Amour et à l'honnesteté.
Je disois : ma beauté d'honneur est en moy-mesme,
Mais non pas la beauté, laquelle il faut que j'aime :
Car la seule beauté de moi-mesme estimer
Ne seroit seulement que mon honneur aimer,
Et il faut que l'Amante hors de soy face queste
De la beauté, qu'Amour lui donne pour conqueste :
Donq' l'ardeur de l'honneur en moy seulle aura lieu ?
Donques doy-je fuir l'ardeur de l'autre Dieu ?
Hélas, beauté d'Amour, te choisiray-je aux hommes !
Ha, non : je cognois trop le siecle auquel nous sommes.
L'homme aime la beauté et de l'honneur se rit,
Plus la beauté luy plait, plus tost l'honneur périt.
Ainsi du seul honneur cherement curieuse
Libre je desdaignois toute flame amoureuse,
Quand de ma liberté, Amour trop offencé
Un aguet me tendit subtilement pensé.
Il t'enrichit l'Esprit : il te sucre la bouche
Et le parler disert : En tes yeux il se couche,
En tes cheveux il lace un noeud non jamais veu,
Dont il m'estreint à toy : Il fait ardoir un feu,
(Helas qui me croira !) de si nouvelle flame
Que femme il m'enamoure, Helas ! d'une autre femme.
Jamais plus mollement Amour n'avoit glissé
Dedans un autre cueur : car l'honneur non blessé
Retenoit sa beauté nullement entamée,
Et l'Amant jouissoit de la beauté aimée
En un mesme suject, ô quel contentement !
Si (legere) il t'eust pleu n'aimer legerement :
Mais le cruel Amour, m'ayant au vif blessée
S'est tout poussé dans moy, et vuide il t'a laissée
Autant vuide d'Amour, vuide d'affection,
Comme il remplit mon cueur de triste passion
Et de juste despit, qu'il faut que je te prie,
Ingrate, et que de moy ta liberte se rie.
Où est ta foy promise et tes sermens prestez ?
Où sont de tes discours les beaux mots inventez ?
Comme d'une Python feinte et persuasive
Qui m'a sceu enchainer par l'oreille, captive !
Helas ! que j'ay en vain espanché mes discours !
Que j'ay fuy en vain tous les autres Amours !
Qu'en vain seule je t'ay (dedaigneuse) choisie
Pour l'unique plaisir de ma plus douce vie !
Qu'en vain j'avois pensé que le temps advenir
Nous devroit pour miracle en longs siecles tenir :
Et que d'un seul exemple, en la françoise histoire
Nostre Amour serviroit d'eternelle memoire,
Pour prouver que l'Amour de femme à femme épris
Sur les masles Amours emporteroit le pris.
Un Damon à Pythie , un Aenée à Achate ,
Un Hercule à Nestor , Cherephon à Socrate ,
Un Hoppie à Dimante , ont seurement monstré,
Que l'Amour d'homme à homme entier s'est rencontré :
De l'Amour d'homme à femme est la preuve si ample
Qu'il ne m'est ja besoin d'en alleguer exemple :
Mais d'une femme à femme, il ne se trouve encor
Souz l'empire d'Amour un si riche thresor,
Et ne se peut trouver, ô trop et trop legere,
Puis qu'à ma foy, la tienne est faite mensongere.
Car jamais pureté ne fust plus grande au Ciel,
Plus grande ardeur au feu, plus grand douceur au miel,
Plus grand bonté ne fust au reste de nature
Qu'en mon cueur, où l'Amour a pris sa nourriture.
Mais plus qu'un Roc marin ton cueur a de durté,
Plus qu'un Scythe barbare il a de cruauté :
Et l'Ourse Caliston ne voit point de tant de glace
Que tu en as au seing : Ny la muable face
Du Nocturne Morphé n'a de formes autant,
Qu'à de pensers divers ton esprit inconstant.
Helas ! que le despit loing de moy me transporte !
Ouvre à l'Amour ingrate ! Ouvre à l'Amour la Porte :
Souffre que le doux trait, qui noz cueurs a percé,
R'entame de nouveau le tien trop peu blessé,
Recerche en tes discours l'affection passée :
Reserre le doux noeud dont estoit enlacée
L'affection commune et à toy et à moy,
Et rejoignons ces mains qui jurerent la foy,
La foy dans mon esprit tellement asseurée
Qu'elle ne sera point par la mort parjurée.
Mais si nouvel Amour t'embrase une autre ardeur,
Je supply', Contr'Amour, Contr'amour Dieu vengeur !
Qu'avant que la douleur dedans mon cueur enclose
Me puisse transformer, et me faire autre chose
Que ce qu'ores je suis, soit que ma triste voix
Reste seule de moy errante par ce bois,
Ou soit qu'en peu de temps ma larmoyante peine
Me distille en un fleuve, ou m'escoule en fonteine,
Et pendant que je dy et aux Cerfs et aux Dains
Seule en ce bois touffu, ingrate, tes dedains,
Tu puisses, d'un suject indigne consumée,
Aimer languissamment, et n'estre point aimée.

 

Pontus de Tyard (1521-1605) in Œuvres poétiques éditées en 1573.

 

 

 

 
 

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- Guy Poirier, L'homosexualité dans l'imaginaire de la Renaissance, H. Champion Editeur,1996.

-Pontus de Tyard, Œuvres poétiques complètes (éditeur, année à compléter)

- Robert Sabatier, L'histoire de la poésie française en 6 volumes, tome 2, Albin Michel, 1975.

   
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