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Né
châtelain du Vendômois, Ronsard est page à la Cour
des Valois, puis à celle des Stuart en Ecosse. Sa carrière
diplomatique ou militaire est interrompue dès l'âge de
seize ans par une maladie qui le rend " un peu sourdaut ".
Il devient alors clerc et se consacre aux lettres. Elève de
Dorat en compagnie d'Antoine de Baïf et de Joachim Du Bellay,
Pierre de Ronsard anime la nouvelle école de la poésie
française nommée d'abord la " Brigade " puis
la " Pléiade " . |
| Ce
groupe de jeunes gens rejoint par Etienne Jodelle,
Rémy Belleau et Pontus
de Tyard critique les genres littéraires issus du Moyen-âge
(rondeau, ballade, virelai), veut renouveler et enrichir la langue
française et imiter les genres des Anciens (ode, élégie,
tragédie). Cassandre Salviati (fille d'un banquier italien),
Marie l'Angevine (jeune campagnarde de Bourgueil) et Hélène
de Surgères (fille d'honneur de Catherine de Médicis)
inspirent à Ronsard les Amours (1552), la Continuation
et la Nouvelle Continuation des Amours et les Sonnets
pour Hélène (1578). Chantre de l'amour, poète
favori de Charles IX, Ronsard est aussi poète politique,
partisan des catholiques dans les guerres de Religion. La poésie
ronsardienne "se lesbianise" autour de cinq thèmes :
I) La célébration
de Sappho accouplée à Alcée ou Anacréon,
II) Les traductions
d'un fragment et de l'Ode à l'Aimée de Sappho
III) L'utilisation
de la métrique sapphique dans deux "Odes Sapphiques"
IV) La célébration
de l'amour entre femmes dans trois poèmes :
- -"Elégie" : une femme,
Anne, offre à une autre femme, Diane, son portrait en
témoignage de son amour, : "Pour vous montrer que
j'ay parfaite envie..."
- - "Sonnet" en réponse à
l'Elégie précédente : "Anne m'a fait
de sa belle figure/un beau présent..."
- -"Elégie attribuée à Ronsard",
une femme comme une "veuve tourterelle" se plaint
de l'absence de son amie, : "Ainsi qu'on voict la vefve
tourterelle..."
V) La critique de
l'utilisation du godemichet dans un sonnet contre les Lucrèce.
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- I°) CÉLÉBRATION
DE SAPPHO ACCOUPLÉE À ALCÉE OU ANACRÉON
:
-
Dans son oeuvre, Ronsard fait référence
au moins deux fois aux célèbres poètes antiques
Alcée et Anacréon mêlés à Sappho
dite souvent Sapphon au XVIe siècle. En ce sens, Ronsard ne diffère
pas de ses contemporains et des auteurs de l'Antiquité, Sappho
est une grande poétesse à honorer. L'accouplement ne surprend
pas car Alcée est le contemporain et compatriote de la poétesse auquel
la tradition attribue une
hypothétique relation. Quant à Anacréon le Téien (né à Téos sur
la côte d'Asie mineure) quoique plus jeune d'environ trois générations
que Sapho, est le poète lyrique bacchique et pédéraste par excellence.
Les éditeurs anciens tel Estienne regroupent les fragments connus des
poètes antiques (1560 latin-grec) ou les traducteurs se plaisent souvent
à regrouper par paire le trio : Mme Dacier édita Anacréon et Sapho et
fut largement suivi. Reinach Alcée-Sapho aux éditions Les Belles Lettres
(1937). Dans l'ode XVI ("La mercerie que je porte...")
du Premier Livre des Odes, Ronsard loue la poésie et
ironise :
(...)
L'audacieuse encre d'Alcée
Par les ans n'est point effacee,
Et vivent encore les sons
Que l'amante bailloit en garde
A sa tortue (1) babillarde
La compagne de ses chansons.
(...)
Ronsard Le Premier Livre des Odes,
t. I, p. 665 La Pléiade
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(1) Les trois derniers vers cités
désignent Sappho."Sa tortue" est la lyre, "compagne de
ses chansons", car autrefois cet instrument était fabriquée avec
de l'écaille de tortue.
Dans L'élection de son
sépulchre, Ronsard décrit le lieu rêvé
de son tombeau :
Là, là j'oiray
d'Alcée
La lyre courroucée,
Et Sapphon qui sur tous
Sonne plus dous.
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Dans un long poème intitulé À
Christophe de Choiseul, son ancien amy, Ronsard déclare :
… le doux Anacréon
Me plaist, et je voudrois que la douce Sapphon,
Qui si bien resvoillait la lyre Lesbienne,
En France accompagnast la Muse Teïenne ! ...
Ronsard Le second Livre des Poèmes t. II,
p. 803
|
La Muse Teïenne est Anacréon natif de
Téos, sur la côte d'Asie mineure.
II) LES TRADUCTIONS D'UN
FRAGMENT SAPPHIQUE ET DE L'ODE A L'AIMEE DE SAPPHO
Suivant le mouvement de la redécouverte
de la littérature grecque au XVIe siècle, Ronsard a traduit le fragment
sapphique "la lune s'est couchée" et l'Ode à l'Aimée.
a) traduction du fragment sapphique
"la lune s'est couchée" :
Ronsard a interprété quelques épigrammes
grecs contenus dans le volume Gayetez (1584) et préalablement
dans « Le Livret de Folastries » (1553), recueil de jeunesse
anonyme et gaillard, victime de censure. Ces épigrammes sont rangées sous
les titres Traduction de quelques épigrammes grecs sur la Génice de
Miron (17 pièces de l’Anthologie grecque) et Traduction de quelques
autres épigrammes grecs, auquel appartient le fragment de Sapphon
« la lune s’est couchée ».
Ronsard traduit donc le fragment sapphique
numéroté 74 chez Reinach (1937) ,
22 chez Mora (1966), 168b chez E-M Voigt, Brunet (1991) et Pigeaud (2004)
; fragment intitulé « Insomnie » par Jérôme Vérain (1995). Les
références bibliographiques de Ronsard étaient celle de l’éditeur Henri
Estienne (1554, 1556). Saphisme.com vous renvoie à l’étude de Robert
Aulotte (B.A.G.B. 1958) et à son effort
bibliographique sapphique inachevé du XVIe siècle. ("La lune
s'est couchée" traduit par Ronsard ne le sera pas par Mme
Dacier, première femme française traductrice de Sapho au XVIIe siècle).
De Sapphon
Δἐδυκε μὲν ἁ σελάνα
Desja la Lune est couchée,
La poussinière (1) est cachée,
Et ja la my-nuit brunette
Vers l’Aurore s’est panchée,
Et je dors au lit seulette. (2)
Ronsard (1560) La Pléiade
Gayetez t. I, p. 547
|
(1) La poussinière est celle « qui a des poussins », (1196) C'est
une "Cage dans laquelle on enferme les poussins. Couveuse, éleveuse
artificielle". précise Le Petit Robert. Sans doute un clin d’œil
ironique à la « Maison des muses », à « l’école de jeunes filles » qu’aurait
dirigé Sappho de Lesbos.
(2) La Pléiade note que ce dernier vers
est un fragment d'Alcée (Carminum poetarum novem, lyricae poeseos
principum fragmenta, éd. Henri Estienne, édition de 1586, p. 44 texte
grec en regard). (Je n'ai pas trouvé de traductions approchantes dans
les vers traduits par Reinach Alcée-Sapho, éd. Les Belles Lettres, 1937)
b) traduction de
l'Ode à l'Aimée et échos dans trois autres poèmes de Ronsard
-
Comme Catulle
auteur latin de l'antiquité, comme ses contemporains Louise
Labé en 1555, Rémi Belleau en 1556,
Jean-Antoine du Baïf en 1567, Ronsard imite
l'Ode à l'Aimée
de Sappho et l'intègre dans Le Second Livre des Amours
(1560) inspiré par Marie l'Angevine de Bourgueil. Raymond
Aulotte pense que Ronsard a pu plagier un manuscrit de l'interprétation
catulienne de Jean-Antoine du Baïf publiée en 1573 dans Diverses
Amours. Dans les poèmes de Sappho et de Catulle trois personnes
sont en scène : l'Aimée nommée Lesbie par Catulle ; l'homme, l'égal
des dieux qui devant l'Aimée vient s'asseoir et la locutrice-poétesse
Sappho ou le locuteur-poète Catulle dont les corps sont transis d'amour,
d'envie et de jalousie. Dans l'œuvre de Sappho, le narrateur dévoile
tardivement sa féminité alors que chez Ronsard "l'homme assis"
et le poète "demy-dieu" sont confondus.
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Ainsi la chanson
ronsardienne est détournée de l'homosexualité
féminine et de la scène à trois. Néanmoins
une lecture sans a priori ni préjugé, en distorsion
avec la pensée normative et ronsardienne, pourrait conduire
aux amours masculines. Ici, le " je " locuteur " estonné,
muet, sourd et estendu " grammaticalement masculin n'est plus
jaloux d'un spectacle, d'un homme assis en face de l'Aimée
mais il est cet homme, égal des dieux. Ce " je "
masculin s'entretient avec un " toy mon cher souci " au
sexe indéfini où, plus encore, la métaphore soucieuse
est masculine. Enfin, la chanson ronsardienne est infidèle
au texte grec. La sueur ruisselante, sécrétion honteuse,
est remplacée par un sang glacé plus noble. Mon cher
souci, métaphore usuelle de mon amour, inexistant dans le poème
sapphique ou catullien apparaîtrait pour la première
fois dans le fragment saphique numéro 178 (numérotation Reinach).
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CHANSON
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Je suis un demy-dieu, quand,
assis vis-à-vis
De Toy, mon cher souci, j'escoute des devis,
Devis entre-rompus d'un gracieux sourire,
Souris qui me retient le cœur emprisonné :
Car, en voyant tes yeux, je me pasme étonné
Et de mes pauvres flancs un seul vent je ne tire.
Ma langue s'engourdit, un petit feu me court
Frétillant sous la peau : je suis muet et sourd
Et une obscure nuit dessus mes yeux demeure ;
Mon sang devient glacé, l'esprit fuit mon corps,
Je tremble tout de crainte, et peu s'en faut alors
Qu'à tes pieds estendu sans âme je ne meure.
Pierre de Ronsard Le Second
Livre des Amours La Pléiade t. I p. 228
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Dans une Chanson des Sonnets pour
Hélène, recueil publié en 1578, Ronsard donne une deuxième interprétation
fort libre de l’Ode à l’Aimée de Sappho. En fait cette pièce
s'inspire de la pièce de Catulle qui s’inspire de l’Ode à l’Aimée.
Alors que Sappho décrit sa jalousie devant l’homme assis en face de sa
compagne aimée, Catulle décrit son sentiment amoureux devant son aimée.
De trois personnes dont la locutrice-poétesse dans la pièce sapphique,
on passe à deux personnes dont le locuteur-poète dans la pièce catulienne.
Ici l’amoureux qui tressaute, qui tremble, qui perd son sang, son esprit,
sa raison témoigne de la double nature de l’amour qui donne tant un sentiment
de liberté que de prison, éros et thanatos. Le locuteur amoureux est assis
près de sa belle Hélène qui lui retire l’haleine et qui le fait souffrir.
Ainsi le locuteur n’est pas l’égal des dieux et son Aimée est nommément
citée et se rapporte à la vie privée du poète.
-
CHANSON
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- Quand je devise assis près de vous
Tout le coeur me tressaut
Je tremble tout de nerfs et de genous
Et le pouls me defaut.
Je n’ay ni sang, ny esprit, ny haleine
Qui ne se trouble en voyant mon Hélène,
Ma chère et douce peine.
-
- Je deviens fol, je perds toute raison ;
Cognoistre je ne puis
Si je suis libre ou captif en prison
Plus en moy je ne suis ;
En vous voyant, mon oeil perd cognoissance ;
Le vostre altère et change mon essence,
Tant il a de puissance.
-
- Vostre beauté me fait en mesme temps
Souffrir cent passions,
Et toutesfois tous mes sens sont contens,
Divers d’affections.
L’œil vous regarde, et d’autre part l’oreille
Oyt vostre voix, qui n’a point de pareille,
Du monde la merveille.
Voilà comment vous m’avez enchanté,
Heureux de mon malheur :
De mon travail je me sens contenté,
Tant j’aime ma douleur :
Et veux toujours que le soucy me tienne,
Et que de vous toujours il me souvienne,
Vous donnant l’ame mienne ?
Donc ne cherchez de parler au Devin,
Qui sçavez tout charmer :
Vous seule auriez un esprit tout divin,
Si vous pouviez aimer.
Que pleust à Dieu, ma moitié bien-aimée,
Qu’Amour vous eust d’une fleche enflamee
Autant que moy charmee.
En se jouant il m’a de part en part
Le cœur outrepercé :
A vous s’amie il n’a montré le dard
Duquel il m’a blessé.
De telle mort heureux je me confesse,
Et ne veux pint que la playe me laisse
Pour vous, belle Maistresse.
Dessus ma tombe engravez mon soucy
En mémorable escrit :
D’un Vandomois le corps repose icy,
Sous les Myrtes l’esprit.
Comme Pâris là bas faut que je voise,
Non pour l’amour d’une Helene Gregeoise,
Mais d’une Saintongeoise.
Pierre de Ronsard Le Premier
Livre des Sonnets pour Hélène t. I p. 344 éd. La Pléiade |

Dans le sonnet LXXXII du Premier
Livre des Amours, la seconde strophe fait écho aux vers de Sappho.
SONNET LXXXII
Je meurs, Paschal, quand je la
voy si belle,
Le front si beau, et la bouche et les yeux,
Yeux le logis d’Amour victorieux,
Qui m’a blessé d’une fleche nouvelle.
Je n’ay ni sang, ny veine, ny mouelle,
Qui ne se change, et me semble qu’aux cieux
Je suis ravy, assis entre les Dieux,
Quand le bon-heur me conduit auprès d’elle.
Ha ! que ne suis-je en ce monde un grand Roy ?
Elle seroit ma Royne aupres de moy :
Mais n’estant rien, il faut que je m’absente
De sa beauté dont je n’ose m’approcher,
Que d’un regard transformer je ne sente
Mes yeux en fleuve, et mon cœur en rocher.
Pierre de Ronsard Le Premier Livre des Amours
t. I p. 65-66 éd. La Pléiade
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Enfin cette chanson extraite du Second
Livre des Amours, sans référence à l’égal des dieux, expose les symptômes
physiques de l’amour comme les décrit Sappho dans l’Ode à l’Aimée
ou Louise Labé.
CHANSON
Quand je te veux raconter mes
douleurs,
Et de quel mal en te servant je meurs,
Et quelle fibvre ard toute ma mouelle,
Ma voix tremblote, et ma langue chancelle,
Mon cœur se pasme, et le sang me tre-saut :
En mesme instant j’endure froid et chaut,
Sur mes genoux descend une gelee,
Jusqu’aux talons une sueur salee
De tout mon corps comme un fleuve se suit,
Et sur mes yeux nage une obscure nuit :
Tant seulement mes larmes abondantes,
Sont les tesmoings de mes flames ardantes,
De mes soupirs et de mon long soucy,
Qui sans parler te demandent mercy.
Pierre de Ronsard Le Second Livre des Amours
t. I p. 218 éd. La Pléiade
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III)
LA METRIQUE SAPPHIQUE DANS DEUX ODES SAPPHIQUES DE RONSARD
Sensibilisé à la redécouverte des fragments
de Sapho et aux recherches de Baïf sur la métrique, Ronsard honore SapPho
de Lesbos en écrivant au moins deux « odes sapphiques » auxquelles il
fait précéder un avertissement. La strophe sapphique « inventée » par
Sapho est composée de trois endécassylabes (vers de onze pieds) et d’un
adonique (vers de cinq pieds).
La notule de la Pléiade précise :
« La redécouverte de Sappho, qui se
fait en Europe au début des années 1550 (voir F. Rigolot, « Louise
Labé et la redécouverte de Sappho » Nouvelle Revue du XVIe siècle,
n° 1, 1983, p. 21) ne laisse pas Ronsard indifférent. S’il imite dès
1556 son Ode à l’Aimée » (voir ibid. p. 161), l’idée ne lui vient pas
d’imiter la métrique de la poétesse grecque. Cette idée-là prend corps
quand se développent après 1570 les tentatives de Baïf
et de quelques autres pour acclimenter en France une poésie mesurée
à l’antique.
C’est donc sans doute en 1574 (voir P. Laumonnier, Ronsard Poète lyrique,
p. 701) que Ronsard écrit ces vers sur le modèle d’une strophe souvent
utilisée par Sappho : trois vers de onze syllabes (les « coulans et
mignars hendecasyllabes » recommandés par Du Bellay dans la Deffence
et Illustration de la langue francoise, II, IV) et un vers de cinq
syllabes. Mais il conserve la rime, supprime les rimes féminines, pour
que les vers aient effectivement le nombre voulu de syllabes, et ne
tient pas compte de leur quantité métrique. »
AVERTISSEMENT SUR LES ODES SAPPHIQUES
Les vers Sapphiques ne sont, ny ne furent, ny ne seront jamais
agréables, s’ils ne sont chantez de voix vive, ou pour le moins
accordez aux instruments, qui sont la vie et l’ame de la Poësie.
Car Sapphon chantant ses vers ou accommodez à son Cystre, ou à
quelque Rebec, estant toute rabuffee, à cheveux mal-agences et
negligez, avec un contour d’yeux languissants et putaciers, leur
donnoit plus de grace que toutes les trompettes, fifres et tabourins
n’en donnoient aux vers masles et hardis d’Alcee, son concitoyen,
et contemporain, faisant la guerre aux Tyrans.
ODE SAPPHIQUE
XXXIV
Belle, dont les yeux doucement m’ont tué
Par un doux regard qu’au cueur ils m’ont rué,
Et m’ont en un roc insensible mué
En mon poil grison :
Que j’étais heureux en ma jeune saison,
Avant qu’avoir beu l’amoureuse poison !
Bien loin de soupirs, de pleurs et de prison,
Libre je vivoy.
Sans servir autruy, tout seul je me servoy :
Engagé n’avois ny mon cœur ny ma foy :
De ma volonté j’estois Seigneur et Roy.
Ô fascheux Amour !
Pourquoy dans mon cœur as-tu fait ton sejour ?
Je languis la nuit, je soupire le jour.
Le sang tout gelé se ramasse à l’entour
De mon cœur transi.
Mon traistre penser me nourrist de souci :
L’esprit y consent et la raison aussi.
Long temps en mon mal vivre ne puis ainsi,
La mort vaudroit mieux.
Devallons là bas à ce bord Stygieux :
D’amour ny du jour je ne veux plus jouyr :
Pour ne voir plus rien je veux perdre les yeux
Comme j’ay l’ouyr.
VERS SAPPHIQUES
ODE XXXV
Ny l’âge ny sang ne sont plus en vigueur,
Les ardents pensers ne m’eschauffent le cœur :
Plus mon chef grison ne se veut enfermer
Sous le joug d’aimer.
En mon jeune Avril d’Amour je fu soudart,
Et vaillant guerrier portay son estendart :
Ores à l’autel de Vénus je l’appens,
Et forcé me rens.
Plus ne veux ouyr ces mots délicieux,
Ma vie, mon sang, ma chere ame, mes yeux :
C’est pour les Amans à qui le sang plus chaud
Au cœur ne defaut.
Je veux d’autre feu ma poitrine eschaufer,
Coignoistre Nature et bien philosopher,
Du Monde sçavoir et des Astres le cours,
Retours et destours.
Donq Sonets adieu, adieu douces Chansons,
Adieu danse, adieu, de la lyre les sons,
Adieu traits d’Amour, volez en autre part
Qu’au cœur de Ronsard.
Je veux estre à moy, non plus servir autry :
Pour autruy ne veux me donner plus d’ennuy :
Il faut essayer, sans plus me tourmenter,
De me contenter.
L’oiseau prisonnier, tant soit-il bien traité,
Sa cage rompant, cherche sa liberté :
Servage d’esprit tient de liens plus forts
Que celuy du corps.
Vostre affection m’a servy de bon-heur :
D’estre aimé de vous ce m’est un grand honneur :
Tant que l’air vital en moy se respandra,
Il m’en souviendra.
À l’amour ne veut mon âge consentir,
Repris de nature et d’un tard repentir :
Combattre contre elle, et luy estre odieux,
C’est forcer les Dieux.
Pierre de Ronsard Le Cinquième Livre des
Odes La Pléiade t I, pp. 924 à 928
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IV) CELEBRATION DE
L'AMOUR ENTRE FEMME DANS TROIS POEMES DE RONSARD
Poète délaissé par
Henri III qui lui préfèra Philippe Desportes (1546-1606),
Ronsard attaque, dans trois sonnets dits obscènes (dont la publication
fut posthume), le dernier roi des Valois et "ses poupins mignons".
En revanche, dans deux élégies et un sonnet non exempts
d'accents charnels, Ronsard chante avec délicatesse " l'affection
extrême " déclarée à la Cour de Catherine
de Médicis.
1°) ELEGIE OU UNE FEMME
OFFRE A UNE AUTRE FEMME
SON PORTRAIT EN TEMOIGNAGE
DE SON AMOUR
Dans trois poèmes non exempts
d'accents charnels, Ronsard chante avec délicatesse "
l'affection extrême " déclarée à la
Cour de Catherine de Médicis.
L'élégie ci-dessous et
le sonnet qui lui répond, furent édités en 1565 dans
les Elégies, Mascarades et Bergeries puis ces pièces,
parmi d'autres, y furent retranchées en 1584, un an avant la mort
du poète. Elles ne furent rééditées que 25
ans plus tard dans le Recueil des Pièces retranchées.
En témoignage de son amour, Anne offre à Diane son portrait
("sa peinture") sur lequel sont représentées d'abord
la passion hétérosexuelle du beau Chorebe pour Cassandre
(auquel dans quelques poèmes Ronsard s'assimile) puis l'amitié
masculine des héros grecs, Pylade et Oreste.
Personnage homérique de la
Guerre de Troie, Cassandre est la fille de Priam, roi troyen. Appolon
qui fut amoureux d'elle l'enrichit du don de prophétie. Mais
parce qu'elle repoussa son amour, le demi dieu la punit : elle prophétise
toujours la vérité mais elle n'est jamais cru. Chorèbe
est l'un de ses nombreux amoureux qui vient à son secours.
Après la chute de Troie qu'elle devina, après avoir
été victime d'un viol par Ajax le Locrien, Cassandre
tomba dans les bras d'Agagmemnon, le roi des Grecs. Le couple fut
tué par Clytemnestre, l'épouse d'Agagmemnon et son amant
Eghiste.
Dans son article Sur des vers
de Ronsard, Daniel Ménager commente :
"L'élégie finit
même par subvertir certaines données de la mythologie
classique en comparant le serment de fidélité d'Anne
à Diane à celui des Grecs, associés dans la
guerre de Troie pour rendre Hélène à son époux
légitime. La loi sacrée de la fidélité
et de l'hétérosexualité est convoquée
ici pour servir de modèle à un serment d'amour entre
femmes ".
Les curieux peuvent se demander qui
se cachent derrière Anne et Diane. La cour comptait alors nombre
de dames et damoiselles ainsi nommées : Anne d'Atri d'Aquaviva,
Diane de Clermont, Diane d'Estrées, Diane de Coté-Brissac
; Diane de la Marck, duchesse de Nevers ; Diane Babou mariée
à Charles Turpin, seigneur de Montoiron etc... D'après
P. Champion , il s'agirait de Diane de Cossé-Brissac.
ELEGIE
Pour vous montrer que j'ay
parfaite envie
De vous servir tous le temps de ma vie,
Je vous suppli' vouloir prendre de moy
Ce seul présent, le tesmoin de ma foy,
Vous le donnant d'affection extrême
Aveq' mon cur, ma peinture et moy mesme.
Or ce présent que je vous donne icy
Est d'un metal qui reluist tout ainsi
Que fait ma foy, qui purement s'enflame
De la clarté de votre sainte flame,
Et tellement vit en vostre amitié
Qu'autre que vous n'y a part ny moitié.
L'or est gravé, et l'amour qui m'imprime
Vostre vertu que tout le monde estime,
M'a si au vif engravé de son trait
Et vostre grace et vostre beau portrait,
Que je ne vy, sans voir en toute place
Vostre presence au devant de ma face,
Car plus vos yeux sont eslongnez de moy
Et de plus pres en esprit je les voy.
Sur les deux bords sont engravez deux Temples,
(Des amitiez les fideles exemples)
Par la peinture il faut representer
Ce qui nous peut toutes deux contenter.
Le Temple donq d'Apollon represente
Le beau Chorebe , et l'ardeur violente
Dont pour Cassandre Amour tant le ferut
Que pour sa Dame à la fin il mourut.
O belle mort ! avienne que je meure
Vostre, pourveu que vostre je demeure :
Heureuse lors je pourrois m'estimer
Quand je mourrois ainsi pour vous aimer :
Car l'amitié que je vous porte est telle
Qu'elle sera après mort immortelle :
Aussi le temps, ny l'absence des lieux,
Tempeste, guerre, ou l'effort d'envieux,
N'effaceront, tant leur rigueur soit forte,
Nostre amitié qui sainctement je porte .
Pource j'ai mis autour du Temple aussi
Ce vers Latin qui s'interprete ainsi,
Vostre amitie chaste avecque la mienne
Surmontera toute amour ancienne.
Dans l'autre Temple, à Diane voué,
(Où la Scythie a tant de fois loué
L'amour de deux qui rarement s'assemble)
Se voit Oreste et son Pylade ensemble,
Deux compagnons si fermement amis,
Que l'un cent fois comme prodigue a mis
Son sang pour l'autre, ayans tous deux envie
De consacrer l'un pour l'autre la vie :
Curs genereux, et dignes de renom,
Qui pour aimer ont celebré leur nom.
Telle amitié bien qu'elle fust parfaite
Est aujourd'huy par la mienne desfaite,
Car je la passe autant que je voudrois
Mourir pour vous cent et cent mille fois :
Pource j'ay pris un vers Latin qui montre
Qu'amour pareille icy ne se rencontre,
Et que ces deux le lieu doivent quitter
A notre foy qui les peut surmonter.
Dessous le Temple est l'autel où la Grece,
(Ains que tuer la Troyenne jeunesse)
Jura dessus, que point ne se lairroit,
Mais au combat l'un pour l'autre mourroit.
Sur cet autel, Maistresse, je vous jure
De vous servir, et si je suis parjure,
Le Ciel vangeur de l'incertaine foy
Puisse ruer la foudre desur moy :
Le vers Romain donne assez à cognoistre
Qu'en vostre endroit fidele je veux estre,
Et que mon sang je voudrois sur l'autel
Verser pour vous par service immortel.
Dedans la pomme est peinte ma figure
Palle, muette et triste, qui endure
Trop grièvement l'absence de nous deux
Ne jouyssant du seul bien que je veux.
Hà ! je voudrois que celuy qui l'a faite
Pour mon secours ne l'eust point fait muette,
Elle pourroit vous conter à loisir
Seule à par-vous, l'extreme desplaisir
Que je recoy, me voyant séparée
De vous mon tout, demeurant esgarée
De tant de bien qui me souloit venir,
Ne vivant plus que du seul souvenir
Et du beau nom que vous portez, Madame,
Qui si avant m'est escrit dedans l'ame.
Mais quel besoin est-il de presenter
Un portrait mort qui ne peut contenter,
Quand de mon corps vous estes la Maistresse,
Et de l'esprit qui jamais ne vous laisse ?
Las ! c'est afin qu'en le voyant ainsi,
A tout le moins ayez quelque souci
De moy qui suis en douleur languissante
Pour ne voir point vostre face presente,
Plus grand plaisir je ne pourrois avoir
Que vous servir en presence, et vous voir.
Puis tellement dedans vous je veux estre
Qu'autre que vous je ne veux recognoistre :
Le vers Romain mis autour du portrait
Declare assez mon desir si parfait,
C'est qu'Anne vit en sa Diane esprise,
Diane en Anne, et que le temps, qui brise
Empire et Rois et qui tout fait plier,
Deux si beaux noms ne sçauroit deslier.
Le plus grand bien que Dieu çà bas nous face,
C'est l'amitié qui toute chose efface.
Sans amitié la personne mourroit,
Et vivre saine au monde ne pourroit.
C'est doncq le bien qu'au monde il nous faut suivre,
Le sang, le cur ne font les hommes vivre
Tant comme fait la fidele amitié
Quand on retrouve une fois sa moitié.
Telle, Maistresse, en m'ayant esprouvée,
M'avez certaine en vostre amour trouvée,
Car vous et moy ne sommes sinon qu'un,
Et si n'avons qu'un mesme corps commun :
Vostre penser est le mien, et ma vie
Est de la vostre entierement suivie.
Ce n'est qu'un sang, qu'une ame et qu'une foy,
Je suis en vous, et vous estes en moy
D'un noeud si fort estroitement liée,
Que je ne puis de vous estre oubliée
Sans oublier vous mesmes, et ainsi
Je n'ay ni peur ny crainte ny souci,
Tant toute en vous je me trouve, Madame,
Et mon ame est tout entiere en vostre ame.
Ce bien me vient, pour point n'en abuser,
De la faveur dont il vous plaist m'user,
Me cognoissant de beaucoup estre moindre :
Mais vous daignez vostre hautesse joindre
A moy plus basse, afin que tel honneur
Me rende égale à vous par le bon-heur :
C'est la raison pourquoy je vous dedie
Mon sang, mon cur, ma peinture, et ma vie.
Pierre de Ronsard
(in Les Elégies 1565
- pièce retranchée en 1584, La Pléiade t. II p. 421)
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2°)
REPONSE A L'ELEGIE PRECEDENTE
“Le
sonnet suivant est une réponse à cette élégie
homophile, après laquelle il se trouve encore dans l'édition
de 1573. Mais en 1578, Ronsard l'en sépara et le rangea parmi
les Sonnets à diverses personnes, ” sans en nommer la destinataire.
Ainsi l'aspect homosexuel en est caché. Sous la plume de Ronsard,
Diane remercie Anne pour son cadeau.
Sonnet
Anne m'a fait de sa belle figure
Un beau present que je garde bien cher,
Cher pour autant qu'on n'en sçauroit cercher
Un qui passast si belle portraiture.
Diane icy redonne sa peinture
A sa maistresse Anne, pour revancher
Non le present, mais toujours pour tascher
Que son service envers son ame dure .
Des deux costés le portrait
est gravé
De meint exemple entre amis éprouvé
De Corebus, de Pylade, et d'Oreste,
Et d'un autel sacré à
l'Amitié,
Pour tesmoigner qu'un amour si celeste
N'a fait qu'un coeur d'une double moytié.
Pierre de Ronsard
(in Les Elégies 1565 à
la suite de l'élégie prédédente,
pièce retranchée en 1584 et éditée
in Sonnets à diverses personnes, La Pléiade t. I p. 514)
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3°) ELEGIE
ATTRIBUEE A RONSARD
EVOQUANT ENCORE L'AMOUR ENTRE
FEMMES
Une autre élégie aux élans saphiques
est attribuée à Ronsard. Une jeune femme anonyme est comparée
à une " vefve tourterelle " " triste oyseau "
qui chante l'absence de " sa chere Compaigne ", une autre dame
anonyme comme prise au piège par un oiseleur. Le poète,
qui rappelons-le écrit à la demande de nobles, compatit
à la douleur de la tourterelle et décrit un amour fusionnel
sans porter aucun jugement. : " car par amour commune/N'avez qu'un
cur et n'avez ame qu'une ". Ronsard fait prononcer à
l'amoureuse abandonnée un " adieu ", une complainte émouvante.
La jeune femme se plaint de l'absence de son amie éloignée,
rendue prisonnière par la volonté " De ce fascheux
qui la tire si loing... vers les Alpes chenues ". Comme un oiseleur,
" le vainqueur qui - la- tire par force " la possède
physiquement mais " N'aura sans plus que le corps et l'escorce "
de la dame. Seule, la femme, sujet lyrique, possède le trésor
de l'âme et des pensées de la prisonnière. Enfin face
à la tristesse de la dame, le poète se propose de la consoler,
de " boire un peu des larmes de ses yeux ", ainsi la dame gagnerait
un " serviteur " en d'autre terme un amant.
ELEGIE
ATTRIBUEE A RONSARD
Ainsi qu'on voict la vefve
tourterelle
Aux plus beaux mois de la saison nouvelle,
De bois en bois, de buisson en buisson,
Tenir seullette une triste chanson,
Et tellement le soucy l'accompaigne
Pour le regret de sa chere Compaigne,
Que du Printemps les amoureux presens
Ne luy sont plus gratieux ny plaisans,
Herbes, ruisseaux, fleurettes ny verdure,
Mais lamentant d'ung enroué murmure
Remplist les boys et les champs d'alentour,
Se complaignant de fortune et d'amour :
Au poinct du jour quand le soleil s'esveille
Et quand la nuit soubz les eaux il sommeille,
Et à midy quand l'extreme chaleur
Faict perdre aux fleurs et puissance et coulleur,
Sur l'arbre sec en tout temps, à toute heure,
Sans reconfort sa compaigne elle pleure
Qu'ung oyseleur en la prime saison
A prise aux retz pour la mettre en prison,
Et la tient serve en l'obscur d'une cage
Loing de ruisseaux, de fleurs et de bocage.
Plus nous n'irons, ce dict ce triste oyseau,
Comme soulions au temps du renouveau,
Nous promener par la verte prairie,
Ny sur les bords d'une rive fleurie,
Ny par les boys de feuilles herissez,
Par les ruisseaux de mousse tapissez
Où le gravois cacquetant se promeine
Roullé des flotz d'une claire fontaine.
Tout me desplaist. Le verd ne m'est plus verd,
De noir obscur le Printemps s'est couvert.
Toutes les fleurs de doulleurs sont atteinctes
Et les ruisseaux s'accordent à mes plaintes.
Depuis le jour que tu partys d'icy
Tout s'est changé en larmes et soucy
Tout s'est noircy d'une doulleur extresme
Et rien ne vit sinon la doulleur mesme.
Le jour m'est nuict, la muict me semble jour,
Et par les boys ne regne plus Amour.
Helas je meurs. Je debvois estre prise
Le mesme jour que perdiz ta franchise ,
Car aussi bien je ne viz plus en moy :
Ou si j'estois prisonniere avec toy,
A tout le moins prisonnieres ensemble
Tous deux vivrions. Et le dueil qui me semble
Plus dur que mort loing de mon amitié
Seroit plus doux porté par la moictié.
Ainsi se plaint d'une longue querelle
Par les forests la vefve Tourterelle,
Et je vous plains de perdre promptement
Celle qui est vostre contentement,
Ains vostre tout. Car par amour commune
N'avez qu'un coeur et n'avez ame qu'une.
Ainsi vivant toutes deux en commun
Par le penser voz deux corps ne sont qu'un
Et le penser tellement vous compose
Que voz deux corps n'est qu'une mesme chose.
Le triste jour qu'il fauldra desloger,
Le Ciel vouldra sa lumiere changer
Pour ne veoir poinct vos larmes amoureuses
Et pour n'oyr vos plainctes douloureuzes.
Vous feriez fendre ung rocher endurcy,
Disant l'adieu que vous direz ainsi :
Chere Compaigne, ainçois ma chere vye,
Mon sang, mon coeur, quelle cruelle envye
En m'esloignant me separe de vous
Et du lien qui nous estoit si doulx,
Ne plus ne moins que si quelques tenailles
En me forçant me tiroient les antrailles,
Foye, poulmons, sang, arteres et coeur,
Et me laissoient tout le corps sans vigueur.
Je ne vy plus, je ne suis qu'une mace,
Mace de plomb, la charge d'une place,
Sans rien sentir, car mon seul mouvement
S'est refroidy par ce departement.
Adieu, pensers, adieu, doulces parolles,
Adieu, discours. Helas, Amour, tu volles
Plustost que moy : tu t'en vays, et ne puis
Suivre ton vol tant debile je suis.
Las, arrestée en paines si cruelles
J'ay par le hault pour m'envoler des aesles
Et par le bas du plomb qui me retient.
Le souvenir seullement me soubtient.
En quelque part que tu ailles, amie,
Tu ne m'as pas doubteuse ny demie,
Mais toute entiere, et si pourray passer
Si longs chemins par le bien du penser,
Et le vaincueur qui vous tire par force
N'aura sans plus que le corps et l'escorce,
La bouche froide et le bien froid baiser,
Charbon sans feu : car l'amoureux braiser,
Jeux et plaisir, parolles et delices
Feront tousjours entre nous leurs offices
Par le penser. Et le penser vault mieux
Qu'ung corps pesant de soy mesme otieux.
Ainsi les Dieux qui n'ont que les pensées
Ne peuvent veoir leurs joyes offencées.
Le corps n'est rien qu'un fardeau sommeilleux,
L'esprit est vif, actif et généreux.
En vous perdant je n'ay plus de puissance,
En vous je suis : vous etes mon essence,
Je viz en vous, je ne viz plus en moy.
Vous estes tout mon bien et mon esmoy,
Et nostre ame est en noz corps si enclose
Si que deux corps n'est qu'une mesme chose.
Toutes les nuicts quand le soleil couchant
Ira le jour soubs les ombres cachant,
Vostre gentille et gratieuse image
Viendra de nuict resjouyr mon courage,
Et en despit des ombres et du vent
Et du facheux, je vous tiendray souvent
Entre mes bras, prenant quelque alegeance
De vostre vaine amoureuse semblance .
Et si le vray ne se peult presenter
Au moins le faux me pourra contenter.
Or adieu donc. La gresle et la tempeste
Fouldres, esclairs puissent suivre la teste
De ce fascheux qui vous tire si loing,
Rochers, cailloux, les brigands et le soing
Soient à ses pieds, et toute chose dure,
Pour me venger du tourment que j'endure,
Affin, mon Coeur, que puissiez revenir
Et que le corps perde le souvenir.
Ainsi direz. Lors vous voyant pleureuse,
Dolente, triste, espamée, amoureuse,
Et voz beaux yeux larmoyants à l'escart,
J'auray pitié non pas pour ce départ
Ny pour l'adieu qui vous ravira l'ame,
Mais pour vous voir en tristesse, madame,
Seulle, pensive et ne pensant plus rien
Que de songer au bien qui n'est pas bien
Et qui s'enfuit vers les Alpes chenues
Ainsi qu'au vent le long troupeau des nues.
Je vouldrois bien d'ung traict delicieux
Boire ung petit des larmes de vos yeux,
Qui descendront par vostre belle face,
Et respirant en mon coeur faire place
A voz souspirs parmy l'air espanduz.
Quand ils seroient devant moy descenduz,
A tout le moins maugré vous convertie
J'aurois de vous quelque doulce partie
Et telle part à la fin tant vauldroit
Que tout l'entier par le temps y viendroit.
Pour achever, affin que je me plaigne,
Perdant, madame, une chere compaigne,
Vous acquerrez s'il vous plaist ung servant
Qui sera vostre, et qui en poursuivant
Vostre amitié par une amour non feincte,
Allegera vostre triste complainte.
Ronsard La Pléiade t. II, p. 1232
à 1235
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Aucun exégète de Ronsard ne semble avoir
rapproché cette précédente élégie au sonnet LXIII du Second Livre
des Amours qui suit. Et pourtant l’être aimé, « compagne absente
», « fidelle » a été prise et tuée par un « cruel oiseleur ». L’absence
devient ici irréversible, c’est « la mort mechante ». La « pensive Tourterelle
» le « genius » qui dialogue avec le poète ne serait-il pas le double
de la « vefve tourterelle » de l’élégie précédente ?
Sonnet LXIII
Que dis-tu, que fais-tu, pensive Tourterelle,
Dessus cest arbre sec ? T. Viateur , je lamente.
R. Pourquoy lamentes-tu ? T. Pour ma compagne absente,
Dont je meurs de douleur. R. En quelle part est-elle ?
T. Un cruel oiseleur par glueuse cautelle
L’a prise et l’a tuée, et nuict et jour je chante
Ses obseques ici, nommant la mort mechante
Qu’elle ne m’a tuée avecque ma fidelle.
R. Voudrois-tu bien mourir et suivre ta compaigne ?
T. Aussi bien je languis en ce bois tenebreux,
Où tousjours le regret de sa mort m’accompaigne.
R. Ô gentils oiselets que vous êtes heureux !
Nature d’elle mesme à l’amour vous enseigne,
Qui vivez et mourez fideles amoureux.
Ronsard Le Second Livre des Amours
t. I, p. 229 La Pléiade
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- V) SONNET CONTRE
LES LUCRECE QUI UTILISENT LES GODEMICHES
Longtemps réservées à
l'Enfer, cette pièce (et deux autres) appartenant aux "Amours
diverses" de 1578 furent retranchées en 1584. Ce sonnet
se fait l'écho de l'épigramme I, 90 du poète latin
Martial (40-104 apr. J.-C.), d'un passage
du Recueil des Dames de Brantôme
(1539?-1614) et de la perquisition du 2 juin 1574 opérée
au Louvre qui permit de découvrir des godemichés appartenant,
selon H. Longnon, à Hélène de Surgères. Pourfendeur
des instruments sexuels, ce sonnet conclut que toutes les dépravations
des courtisanes sont moins blessantes pour l'homme que l'utilisation de
" godmicy ". " Phryne et Laïs " suggère
un couple de catins ou de tribades. Richelet (1631-1694), auteur d'un
Dictionnaire français (1680) contenant tous les mots obscènes
de la langue de l'époque, avait identifié en " Lucresse
" Mlle de Bacqueville, amie de Mlle de Surgères tandis que
Longnon (auteur des déboires de Ronsard à la Cour,
bibliothèque d'humanisme et Renaissance -1950) suppose qu'il s'agit
d'Hélène de Surgères elle-même.
SONNET LIII
Amour, je ne me plains de l'orgueil endurcy,
Ny de la cruauté de ma jeune Lucresse ;
Ny comme, sans secours, languir elle me laisse :
Je me plains de sa main et de son godmicy.
C'est un gros instrument qui se fait près d'icy,
Dont, chaste, elle corrompt toute nuict sa jeunesse :
Voilà contre l'Amour sa prudente finesse !
Voilà comme elle trompe un amoureux soucy !
Aussi, pour récompense, une haleine puante ;
Une glaire espessie, entre les draps gluante ;
Un oeil cave et battu ; un teint palle et desfait,
Monstrent qu'un faux plaisir toute nuict la possède
:
Il vaut mieux estre Phryne et Laïs tout à fait ;
Que se feindre Portie avec un tel remède.
Ronsard pièce des Amours diverses
de 1578 retranchées en 1584 La Pléiade t. I p. 465
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