"Sapho Lesbienne Poétrice" par André Thévet (XVIe siècle)

 

Né à Angoulême en 1503 ou 1504, André Thévet, moine cordelier et grand voyageur, fut nommé aumônier de Catherine de Médicis, historiographe et cosmographe des derniers Valois . Auteur de La Cosmographie du Levant (1554), et de La Cosmographie universelle (1571 et 1575), André Thévet fut le premier à décrire des animaux et des plantes jusqu'àlors inconnus sur le sol français dans Singularitez de la France antarticque, autrement nommée Amérique (1558). Les Vrais Pourtraits et vies des Hommes Illustres Grecs Latins et Payens Recueilliz de leurs Tableaux, Livres et Médales (médailles) Antiques et Modernes - par André Thevet Angoumoysin Premier Cosmographe du Roy A Paris par la veuve I. Keruert et Guillaume Chaudiere Rue St Jacques 1584 Avec privilèges du Roy- compte dans son premier tome une seule biographie de femme pour quatre vingt-quatre biographies d'hommes : Saint Ambroise, Aristote, Bernard Abbé de Clervaux, Saint Cyprien, Diogène Philosophe, Euclide mégaréen, Gilles de Rome archevêques de Bourges, Hérodote, Hippocrate, Homère, Jean de Gerfon, Nicéphore, Platon, Plutarque, Socrates, (avec un s), Tertullien, Saint Thomas d'Aquin, etc. Dans le second tome des vrais pourtraits, sont répertoriés cent quarante neuf hommes, la plupart d'illustres oubliés, et une seule femme : " Jeanne la Pucelle ". Cette proportion de biographies de femmes, huit pour mille, se passe de commentaires sur la place publique que devait, doit et devra s'octroyer la femme dans la société !

Ce chapitre 27 des Vrais Pourtraits est illustré par un portrait imaginaire de Sappho, tiré d'une médaille antique rapporté par l'auteur de son voyage à Lesbos, malheureusement médiocrement reproduit dans le livre précité de François Rigolot et péché sur le web pour notre curiosité visuelle :

 

 

 

François Rigolot, auteur de Louise Labé Lyonnaise ou la Renaissance au féminin, choisit de commenter la biographie sapphique de André Thévet (1584) car celle-ci reflète " l'image que l'on se fait alors de Sappho dans les milieux humanistes lyonnais lorsque paraissent des Euvres (1555) dont l'auteur est unaniment comparé à la poétesse de Lesbos ". Ce chapitre 27 Sapho lesbienne poetrice des Vrais Pourtraits et vies des hommes illustres s'inspire des sources sapphiques. En particulier, Thévet exploite deux notes biographiques contenues dans le Dictionnaire de Suidas (Lexicon graece et latine de Suidas ou Souda) datant du Xe siècle de notre ère et regroupant toutes les connaissances antiques de cette époque. Ce recueil entérine la "dichotomie biographique" saphique ou l'existence de deux Sapho. La Poétesse Lesbienne d'Erosos, mariée, mère d'une fille qui eut des amies et des élèves mais qui fut calomniée pour ces amitiés qu'on qualifia d'impures surpasse une autre Sapho, homonyme de la première, Lesbienne de Mytilène, joueuse de lyre, pour certains également poétesse lyrique, qui se jeta du rocher de Leucade par amour pour Phaon le Mytilénien. De manière classique, Thévet oppose à notre Sappho Lesbienne Poétrice à la morale élevée une Sappho aux dons poétiques et aux moeurs contestés. Pour preuve de sa bonne moralité, Sappho est "étrangère" à son frère qui fréquente la courtisane Rhodope "ribaude" et "vilaine". Comme Madame Dacier au siècle suivant, André Thévet érudit du XVIe ne peut qualifier "notre Sappho" de "chaste et pudique" puisque sa Sappho fut éprise de Phaon mais il la défend de toute dépravation tribadique en la distinguant par trois fois de l'autre Sappho "dicte Erexa" (car d'Erésos) et "assez impudique comme aucuns ont laissé par escrit".


Je vous présente ici le texte sapphique de Thévet tel que je l'ai colligé d'après le microfilm M-16932 de la Bibliothèque Nationale de France pages 55 à 57. Comme d'ordinaire avec le "françois" du XVIe siècle, j'ai modernisé quelques lettres, en particulier les u en v, les f en s, les i en j pour faciliter la lecture, j'ai placé les sous-titres et notes en italiques, non à la marge, mais dans le corps du texte et je les ai coloriés en rouge. Enfin, je ne sais ici rendre la belle illustration de la lettrine L de LA POESIE et la présentation en V inversé des dernières lignes. Par contre, j'ai conservé la ponctuation et les différentes graphies (Sappho et Sapho, Strabo et Strabon, Plato pour Platon).

 

LES VRAIS POURTRAITS ET VIES DES HOMMES ILLUSTRES GRECS LATINS ET PAYENS

PAR ANDRE THEVET ANGOUMOYSIN PREMIER COSMOGRAPHE DU ROY

SAPHO LESBIENNE POETRICE
Chap. 27

LA POESIE a esté jadis entre les anciens en telle recommendation, que plusieurs ont estimé les Poëtes avoir esté les premiers, qui ont escrit des choses divines, natureles, morales, politiques & militaires : telz que furent le Prophete Royal David, (qui ordonna aux siens, qu'ils celebrassent à Dieu en carmes, & chantassent les Psalmes par luy composez) Line, Musée, & Orphée en la Grece. Si donc elle a esté par le passé tant estimée & honorée, que Virgile mesme répute Musée, comme Prophete, & l'appelle Poëte insigne en parfaicte grandeur : je demanderoie volontiers à ceux qui ne cherchent que d'amortir la lueur qu'ils ne peuvent souffrir, pourquoy les Poëtes furent jadis appellez Vaticinateurs. N'a ce pas esté pour autant que lon avoit cogneu que tel augumente en la personne, quelque espece d'esprit non vulgaire plus qu'à un autre ? L'interprétation qui a été autrefois faicte de ce mot Poëte (qui signifie en Grec Facteur ou expert ouvrier) fera-ce pas sçavant ? Aussi certes un bon Poëte merite d'estre en tous lieux estimé tres-docte, d'autant qu'aucune science, quasi, ne luy peut être osbscure ni cachée. C'est pourquoi le divin Plato appelle les Poëtes, Interpretes des Dieux.
Dialogue de science.
Strabo mesmes, admirant cette science : dit, que tous les Philosophes, Legislateurs & Historiographes, ont prins leur fondement sur le Poëte Homere. Et toutesfois les effects de la Poësie ne sont departis par les Muses seulement aux hommes, desquels nostre France plus que nul autre est aujourd'huy decorée, tels que font Dorat, Ronsart, Baif, Desportes, & autres) mais aussi aux femmes : grand nombre desquelles s'y font jadis ingenieusement employées : Aucunes desquelles, pour eviter prolixité, je mettray en conte pour servir d'ornemens aux sexe feminin.
Femmes excellentes en Poësie.
Entre celles donc qui ont excellé en Poësie, a été Proba, femme d'un Consul Romain, laquelle non moins belle que docte, en l'an de nostre Seigneur quatre cens vingt-quatre, meit par ecrit en Carmes Heroïques, le contenu tant du vieil que du nouveau Testament, jusques à la descente du Saint Esprit. Corinna aymée du Poëte Ovide, Elpie femme de Boéce, Polla femme du Poëte Lucain, laquelle a souventesfois mis la main au parchevement des Poësies de son mary, pendant qu'il escrivoit la Pharsalie : Lesbia amye de Catulle, Cornisicia la Romaine : Thesbis qu'on appelloit Compositrice d'Epigrames : & cette autre Poëtrice Corinna, laquelle par cinq fois eut victoire sur le Poëte Pindare qui dans la cité de Thebes l'avoit publiquement déffiée en contention de l'art Poëtique, dequoy, & des autres sciences, se faisoient un jour l'annee jeux & pris honorables. Mais quel besoing est-il de prolonger ce discours, par la narration de tant de vertueuses femmes ?
Lieu de la naissance de Sapho : Lesbia... dicte de Methelin (Mytilène).
Sapho surnommée Lesbia, du lieu de sa naissance, (sçavoir de l'Isle de Lesbos, dicte de Methelin, située en l'Archipelague, & usurpée par les Turcs sur les Venitiens depuis cinquante ans) est l'une des premières qui à praticqué cette science, & par moyen acquis en ses jours si loüable renom, que les Romains erigerent en memoire d'elle une statuë de Porphire richement ouvrée. Strabon mesmes faict tel cas d'elle, qu'il tient qu'il n'y a femme qui luy puisse estre parangonnée pour le faict de la Poësie, ce qu'Eustathius a aussi approuvé en ses commentaires de Dionysius. Et de faict bien peu de sortes de carmes se trouveront, où elle n'ait esté fort excellente.

Médaille antique :
Cela m'a induict à representer son pourtraict, que j'ay tiré d'une Medale antique par moy apportée de la mesme Isle : la pareille de laquelle fut donnée avec plusieurs autres, au Baron de la Garde, lors Ambassadeur pour le Roy de France en Constantinople, par le premier Medecin de Sultan Soliman.
Poésies de Sappho traduites en grec et latin ou perdues, inventeur du vers sapphique :
Elle estoit fort experte en la composition des vers Lyriques : ce qu'elle a demonstré en plusieurs Epigrammes, Elegies, & plusieurs autres livres, la plus-part desquelz ont esté traduictz de Grec en Latin : & les autres ont esté perduz par la negligence de noz ancestres, ou bien par la destruction tant des citez & villes d'Italie, que de l'Isle Lesbienne. Elle inventa aussi une sorte de vers, qu'on appelle Sapphiques, à cause de son nom.
Pluralité du nom du père de Sappho.
Quant à son pere, les Autheurs ne sont d'accord quel il estoit, aucuns tiennent que c'estoit un certain nommé Scammandronyme, autres Simon, autres Eunomine ou bien Evemenes, autres Erygius ou Eucrytus, autres Sem, autres Camon & les autres Etarque. Pluralité de peres putatifs, qui ne doit nous induire à croire qu'elle fust bastarde, & que Cleis (laquelle on est d'accord avoir esté sa mere) ait miserablement voulu prostituer sa pudicité à tous ces personnages, mais la misere des temps nous a causé telle incertitude d'histoire.
Freres de Sappho.
Elle eut trois freres, à sçavoir Laryque, Euryge & Charaxe, qui, encores qu'ilz fussent freres, tenoient toutesfois contraire & differente place au cueur de nostre Poëtrice : d'autant qu'elle cherissoir & aimoit Larique, de tant plus hayssoit elle Charaxe, contre lequel elle a escrit tant de maux, pour-autant qu'il s'estoit accoquiné apres Rhodope de Thrace la ribaude, de telle façon qu'il avoit despendu la plus grande partie de tout son patrimoine. Qui est le guerdon dont ceux sont salariez, qui se laissent emmuseler par telles rusées, à sçavoir qu'ilz sont succez par ses San-sues, & qu'il leur fault abandonner l'amitié, concorde & fraternité des leurs, pour s'allier & accoster de telles vermines. Doncques notre Sappho est contraincte de s'estranger de son frere, à cause d'une vilaine.
Pourquoy Mascula Sapho ? ce qui était séant pour un homme ? ou poète ? ou....
Ce qui n'a pas esté bien remarqué par ceux, qui ayans leu dans Horace & Ausone, que Sappho est appellée Mascula, ont par trop calomnieusement imposée à cette Poetrice qu'elle s'abandonnoit aux hommes & femmes. De vouloir la faire chaste & pudique je ne pourroye, puiqu'elle a esté trop surprinse d'amour de Phaon (encores qu'aucuns tiennent que ce fust l'autre Sappho dicte Erexea : ) mais pour cela me semble estre hors des termes de raison de dire, qu'elle ait perpetré ce crime, l'horreur duquel est telle qu'il m'est plus seant le taire, que d'en parler icy. La faulte est provenue pour n'avoir sceu discerner quelle estoit l'intention de ces Autheurs, lesquelz quand ilz ont donné à cette Lesbienne le nom de Masle, n'ont voulu signifier autres chose sinon qu'elle faisoit ce qui estoit seant à un homme, ou composant de si excellens vers ou bien par ce qu'elle avoit entreprins d'entrer en ces beaux lieux de Leucade, desquelz les hommes tant seulement osoient l'approcher.
Compaignes de Sappho.
Ce qui a donné couleur à cette supposition, est qu'on lit qu'elle eut pour amyes & compaignes quelques femmes, à sçavoir Anagore, Milesienne, Gongyle de Colophon, Eunique de Salamis, Erymne & plusieurs autres : mais qui voudroit de là tirer quelque presumption du crime detestable à elle imposé, faudroit par mesme moyen confesser que l'autre Sappho, qui avoit aussi bien des compaignes que nostre Lesbienne, seroit coulpable d'une telle & si execrable abomination, & generalement toutes les femmes qui se trouvent en bandes & compaignies. C'est doncques faire tort à nostre Sappho, ainsi la calanger mal à propos, sans deuë & legitime occasion, puis que le divin philosophe Platon a eu en singuliere admiration tant la dexterité & vivacité d'esprit, dont elle estoit doüe, que la profonde sagesse, qui la faisoit resplendir tant par dessus le reste des femmes que des hommes, quelques habiles qu'ilz fussent.
Mary & fille de Sappho,
Or pour retourner à notre Sappho, elle sust conjoincte en mariage avec un honneste homme, fort abondant en biens, nommé Cercola ou selon les autres, Cercylla, duquel elle eust une fille, portant le mesmes nom que Cleis : sa mere durant ce mariage n'estoient aucunes nouvelles, qu'elle fist mauvais mesnage,
Amour de Phaon Mort de Sappho du haut d'un rocher en la Mer
mais estant en veuvage quelques uns racontent (ainsi que nous avons dejia remarqué) qu'elle s'enamoura d'un nommé Phaon, lequel estant allé en Sicile, & elle doutant n'estre aymée de luy d'une amour recriproque à la sienne, entra en telle rage & impatience, que pour se delivrer de cet amour desmesuré, se precipita du hault d'un rocher en la Mer.
Voyla quelle fut la fin de nostre Poëtrice, laquelle vivoit l'an du monde quatre mil six cens octante quatre, & devant la nativité de notre Seigneur, cinq cent quinze ans. Auquel temps florissoient Xenophanes Philosophe, Teogonus & Pindare Poëtes Grecz, & la chaste Lucrece Matrone Romaine.
Sappho d'Erésos au surplus assez impudique.
Cette Isle de Lesbos a aussi nourry une autre Sappho dicte Erexa, excellente en cette science Poëtique, laquelle a inventé l'archel de la Lyre ou Rebec, & composé plusieurs vers Lyriques : mais au surplus assez impudique, comme aucuns ont laissé par escrit.

par André Tévet (1584)

 



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- Thévet André : les vrais pourtraits et vies des hommes illustres grecs, latins et payens, recueilliz de leurs tableaux, livres, médales antiques et modernes A Paris par la veuve I. Keruert et Guillaume Chaudiere Rue St Jacques 1584 Avec privilèges du Roy, Réf B.N.F. Microfilm M-16932.

- Rigolot François : Louise Labé Lyonnaise ou la Renaissance au féminin, Honoré Champion, Paris, 1997, pages 34 à 40.


   
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