DU LESBIANISME EN ISAAC DE BENSERADE (1613-1691)  

À l'ombre de Corneille, de Molière ou de La Fontaine, en compétition avec Voiture, au côté de Lully,"surintendant de la musique du Roi", pour lequel il écrivit des ballets, Isaac de Bensérade (1613-91) fut un des poètes précieux remarqués par la Cour de Versailles. S'il porta le prénom juif du fils d'Abraham et du père de Jacob, les trois patriarches du peuple élu, Isaac de Bensérade naquit d'une famille protestante et adjura la religion héréditaire au profit du catholicisme à l'âge de huit ans et malgré les conseils alentour, il ne changea pas son prénom. Il fut reçu à l'Académie française et y défendit l'élection de La Fontaine. La petite histoire littéraire retient " la querelle des deux sonnets " où les gens de Cour se chamaillèrent entre Anciens et Modernes, pour distinguer en l'écrivain d'Uranie, Voiture, ou en l'auteur de Job, Bensérade, le meilleur des poètes.
Bensérade nous légua sur l'amitié charnelle entre femmes au moins deux pièces : un poème satyrique intitulé Sur l'amour d'Uranie avec Philis et une comédie inspirée des Métamorphoses d'Ovide, Iphis et Iante. (éditions Lampsaque, 2000)

Octave Uzanne réimprima au début du XXe siècle les poèmes licencieux de Bensérade. Dans la revue littéraire Les Marges N° 81 du 15 Mars 1921, Uzanne commenta la pièce de vers lesbienne Sur l'amour d'Uranie avec Philis dans un article intitulé Du saphisme en poésie - Femmes Damnées - Bensérade et Baudelaire, article inspirateur de notre site. Dans son Histoire de la poésie française (1975), Robert Sabatier commente ainsi l'article d'Uzanne :


" On reparlera des stances sur l'Amour d'Uranie avec Philis à propos des poèmes saphiques de Charles Baudelaire, Octave Uzanne voulait faire, quelque peu rapidement, de Bensérade un précurseur de l'auteur des Fleurs du Mal. "

Dans Un choix sans équivoque (1981) puis Dans les relations amoureuses entre femmes (1995), Marie-Jo Bonnet cite trois stances (ou strophes) parmi les quarante de cette pièce où les femmes sans homme sont qualifiées, non sans esprit hautement satirique et phallocentrique, de " zéros ".

Dans ces stances, l'auteur se plaint auprès de son amante Uranie de lui préférer une femme Philis, certes belle et adorée de tous mais qui ne peut la satisfaire. Son amour propre est blessé d'être vaincu par une femme. Quelles illustres contesses ou duchesses de la Cour de Louis XIV se cachent derrière le nom mythologique d'Uranie, muse de l'astronomie, nom céleste d'Aphrodite, déesse de la Beauté et de Philis, signifiant amour en grec, pseudonyme poétique aux XVIe et XVIIe siècles des courtisanes ? Ce poème fut-il commandé par un noble blessé d'infidélité ou par l'expérience personnelle du poète ou par les nombreux scandales qui jalonnèrent la Cour de Versaille ? Afin de démontrer à sa Dame Uranie, qu'elle doit quitter cette "flamme sans vigueur", le poète relève de célèbres contre-exemples. Une allusion à Sappho est faite en la nommant Vénus mais celle-ci ne trouve point "ragoût". Iphis aimée d'Iante, dans les Métamorphoses d'Ovide qu'adapta Bensérade, devient homme pour satisfaire son amante. Celle qui guerroit comme les hommes contre les hommes, la reine des Amazones, Penthésilée fait, malgré son témpérament viril, l'amour aux hommes. Enfin dans la nature animale ou florale, une telle "manie" n'existe pas. Si le poète éprouve une certaine indulgence libertine pour cette amitié féminine, Uranie ne pouvant qu'être adorée de tous et de toutes, la femme est néanmoins destinée par nature et par devoir à l'homme et sans lui, elle n'est rien. Pour appuyer le rien, dans ces longues stances, aucun mot n'est choisi pour nommer l'amour entre femmes, tribadisme et saphisme sont ignorés. En dernier ressort, le poète s'adresse à Philis qui lui vole Uranie et lui demande réparation ou échange de cœur.

 

SUR L'AMOUR D'URANIE AVEC PHILIS
STANCES

Je ne murmure pas, infidelle Uranie,
............De vôtre trahison ;
Et je ne prétens point, dessous ma tyrannie,
............Géner vôtre raison.

Si pour un autre Amant vous aviez pris le change,
............Je l'aurois enduré :
Je blâmois vôtre amour, et je trouvois étrange
............Qu'il avoit tant duré.

Je n'ay rien de charmant, ny rien de comparable
............À vos perfections ;
Et vous êtes d'ailleurs d'un sexe variable
............En ses affections.

Mais quoy ! vôtre amitié, pour suivre une autre amante,
............Se sépare de nous !
Belle certainement, adorable, charmante,
...........Mais femme comme vous.

De céder la victoire il est assez infâme,
..........Quel que soit le vainqueur ;
Mais d'être lâchement vaincu par une femme,
..........C'est double crêve cœur.

Il faut le confesser, il est vray qu'elle est belle,
..........Qu'elle est pleine d'attraits ;
Et que mal-aisément l'âme la plus rebelle,
..........Se deffend de ses traits.

Pour elle tout languit ; pour elle tout soûpire
..........Où que tournent ses pas ;
Les plus nobles vainqueurs reconnoissent l'empire
..........De ses divins appas.

Des braves qui cent fois des flots et de l'orage
..........Mépriserent l'orgueil,
De fameux Conquérans viennent faire naufrage
..........À ce fatal écueil.

Même en ce beau rivage, où la mer se couronne
..........De bouquets d'oranger,
On vit le Dieu des eaux, quittant sceptre et couronne,
..........Sous ses loix se ranger.

Elle est, il est bien vray, digne d'être admirée
..........De tous également ;
Mais sa divinité ne doit être adorée
..........Que de nous seulement.

Chacun serve ses Dieux, les prêtres de Cybelle
..........Aux autels de Vénus,
Leur offrande à la main, quoy que pompeuse et belle,
..........Seroient les mal venus.

Aussi, quoy qu'elle jure et quoy qu'elle vous mente,
..........Vous croyez vainement
Qu'elle ayt jamais pour vous cette ardeur véhémente
..........Qu'on a pour un amant.

Pour peu que de bon sens sa raison soit guidée,
..........Elle voit aisément,
Que vôtre passion n'est qu'une folle idée,
.........Ou qu'un déguisement.

Non, non, vôtre amitié, de quoy qu'elle se vante,
.........Ne sçauroit la toucher ;
Et celle qui pour nous est sensible et vivante,
.........Pour vous est un rocher.

Vôtre flâme est brillante, elle tonne, elle éclaire,
.........Mais elle est sans vigueur ;
Elle peut éveiller et jamais satisfaire
.........L'amoureuse langueur.

Vos baisers sont pareils à ces baisers timides
.........Q'une mère a d'un fils ;
Au prix de nos baisers pressez, ardens, humides,
.........En sucre tous confits.

Le duvet d'un amant, pique la bouche et l'ame ;
.........C'est un doux aiguillon,
Qui d'un sang amoureux dans le coeur d'une Dame
.........Excite le bouillon.

Quand l'astre du matin sollicite la Rose
.........D'un baiser amoureux,
D'ayse elle espanouyt sa feuille à demy close
.........A ses rays vigoureux.

Mais quand la froide Lune, à l'amour impuissante
.........En pense faire autant,
Au contraire sa fleur débile et languissante
.........Se resserre à l'instant ;

A ses rayons gelez, sa couronne incarnate
.........S'étreint en peloton,
Se cache sous l'épine, en ses feuilles se natte,
.........Et ferme son bouton.

Alors que vous pressez la bouche d'une Dame
.........De baisers trop ardens,
Et que vous pénétrez jusqu'à l'humide flame
.........Qui s'enferme au dedans ;

Aux guespes des jardins vous devenez pareilles,
.........Qui sans faire du miel,
Picotent sur les fleurs le butin des abeilles
.........Et la manne du Ciel.

Voit-on les animaux, quelque ardeur qui les presse,
.........Ainsi s'apparier,
Et Colombe à Colombe, ou Tigresse à Tigresse,
.........Jamais se marier ?

Quand le palmier femelle à son mâle se mêle,
.........Il l'embrasse en amant ;
Mais on a beau le joindre à quelque autre femelle,
.........Il est sans mouvement.

Des plaisirs amoureux, ainsi qu'on le peut croire,
.........Vénus sçavoit le goût ;
A ce jeu toutefois, il n'est point de mémoire
.........Qu'elle est trouvé ragoût.

Si l'Amante pouvoit donner à son amante,
.........Les douceurs de l'amy,
Pour devenir garçon l'amoureuse d'Ianthe
.........N'auroit pas tant gémy.

Même pour nous hayr, ces farouches guerrières
.........Ne s'entraymerent pas ;
Mais d'un parfait amour alloient sur les frontières
.........Goûter les vrays appas.

Leur Reyne généreuse, au conquérant d'Asie
.........Alla faire l'amour ;
Et tant qu'elle eut passé sa douce phantaisie
.........Demeura dans sa Cour.

Amour est un brasier, ajouter flâme à flâme,
.........Ce n'est que la grossir ;
Amour est une playe, et le jus du dictame
.........La peut seul adoucir.

Amour est un désir, l'union et la joye
.........Est son terme et sa fin ;
Amour est un chasseur, il luy faut une proye,
.........Qu'il coure et prenne enfin.

Amour est un concert : il faut qu'il se compose
.........De différens accords ;
C'est un noeud mutuel qui veut et qui suppose
.........Un entrelas de corps.

Amour est un enfant, avecque la mammelle
.........Il luy faut le brouet ;
C'est un petit mignon qui bien souvent gromelle :
.........Il luy faut un jouet.

Vous estes nos moitiez, avec nous assorties
.........Vous formez un beau Tout ;
Séparez vous de nous, vous n'êtes que parties,
.........Vous n'estes rien du tout.

Séparez vous de nous, vous n'estes que des ombres
..........Sans force et sans pouvoir.
Vous estes les zéros, et nous sommes les nombres
..........Qui vous faisons valoir.

Je sçay que la beauté par tout victorieuse
..........Nous dompte et nous régit ;
Et que sur tous les coeurs sa force impérieuse
..........Également agit.

Et bien, honnorez la, comme les autres choses,
..........D'un sentiment léger,
Comme on prise les Lys, comme on chérit les Roses
..........D'un parterre étranger.

Mais venir sur nos champs en faire des rapines ,
..........En insolent vainqueur,
Ne méritez vous pas d'y trouver des espines
..........Qui vous percent le cœur ?

Ah ! quittez désormais cette étrange manie,
..........Réglez mieux vos désirs ;
Et revenez goûter, adorable Uranie,
..........Les solides plaisirs.

Mais vous, fière beauté, que prétendez-vous faire ?
..........Voulez-vous me ravir
Un bien qui ne sçauroit que peu vous satisfaire,
..........Et peut bien me servir ?

Donnez-moy donc au moins une amante pour l'autre,
..........Troquons, je le veux bien ;
Ou rendez moy son cœur, ou donnez moy le vôtre
..........À la place du sien.


 


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Tout et Rien sur Sappho de Lesbos

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musée lesbien

sexualité et saphisme. Ici dessin d'Ange et Damnation

 

   

Bibliographie :
Isaac de Bensérade : Iphis et Iante Comédie, Edition établie et présentée par Anne Verdier avec la collaboration de Christian Biet (Université Pairs X-Nanterre) et Lise Leibacher-Ouvrard (University of Arizona) Editions Lampsaque, 2000. (deuxième édition) Contient en annexe I : Iphis la XIIe métamorphose d'Ovide traduite du latin en français par M. Du-Ryer de l'Académie-Française, en annexe II : Sur l'amour d'Uranie avec Philis Stances d'Isaac Bensérade, en annexe III : Des Monstres et des Prodiges par Ambroise Paré, en annexe IV : extrait du Journal de Voyage en Italie (1580-1581) par Michel de Montaigne, Essai, Livre I, chapitre XXI, de la force de l'Imagination ; en annexe V : extrait du Mercure Galant du 30 janvier 1672.

Isaac de Bensérade : Iphis et Iante Comédie A Paris, chez Antoine de Sommaville, 1637 (première édition).

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Page entoilée le 01/10/2002 et mise à jour le 18/05/2005

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