Du saphisme chez Nicolas Boileau, traducteur du Traité du Sublime (1674) écrit en grec par le pseudo-Longin et auteur du dialogue des héros de roman (1688)  

Table de la page :

- Introduction à Boileau par Saphisme.com

- De la Sublimité qui se tire des circonstances

- Remarques de Boivin sur Le Traité du Sublime Chapitre VIII

- Commentaires d'Edith Mora


 
INTRODUCTION A BOILEAU PAR SAPHISME.COM

Né à Paris en 1636, Nicolas Boileau fut le quinzième enfant de Gilles Boileau, greffier au Parlement de Paris qui épousa en secondes noces Anne de Niélé, fille d’un procureur au Châtelet. Sans vocation ni conviction, Nicolas fut reçu avocat à l’âge de 20 ans et tonsuré à l’âge de 26 ans. L’héritage de son père mort en 1657 lui permit de vivre bourgeoisement de ses rentes et de suivre l’exemple littéraire de son frère aîné Gilles Boileau. Auteur d’épigrammes et de pamphlets, protégé du ministre Colbert et de Chapelain, déplorable versificateur, Gilles Boileau fut reçu à l’Académie française dès l’âge de 28 ans.
Nicolas Boileau édita ses neuf premières Satires, pièces en alexandrins à rimes plates. Peintures des mœurs bourgeoises, ses satires traitent de morale, de philosophie et de littérature et égratignent les écrivains et poètes jugés médiocres par le critique. Boileau prenait pour modèles les auteurs Anciens, Juvénal, Horace ou « Lucilius inventeur de la Satire » et dénigrait les Modernes dont Charles Perrault était le champion. En 1674, alors qu’il avait déjà des ennemis comme Chapelain et des amis comme Corneille, Molière et Racine, paraît son Art poétique. Ses vers didactiques sont devenus proverbiaux :


« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
(...)
Hastez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le mestier remettez vostre ouvrage
»


Robert Sabatier, auteur d'une histoire de la poésie française en six volumes, résume assez bien trois siècles de lecture de l’Art poétique où la poésie de Malherbe est glorifiée et celle de Ronsard persiflée :

« L’ordre, la raison, le bon sens règnent, mais où sont les promesses d’avenir ? Les idées sont fixées, mais elles ont, comme Boileau, quelque chose de castré. Lorsque les romantiques en font un fossoyeur, ils sont excessifs, mais leurs raisons sont bonnes. Quand les esprits classiques en font un génial législateur, ils faussent sa figure et oublient ses responsabilités dans le marasme poétique qui le suivra. »


En 1677, Nicolas Boileau et son ami Jean Racine furent nommés historiographe du Roi. En 1684, Boileau fut élu à l’Académie française « tout d’une voix » grâce au roi. Les dernières années de sa vie furent contrariées tant sur le plan public que privé : « L’ouîe me manque, ma vue s’éteint, je n’ai plus de jambes » écrivit-il dans une correspondance. Dans leur organe de presse Journal de Trévoux, les Jésuites fort influants auprès de la cour critiquèrent en 1703 la dernière édition des Œuvres diverses de Boileau. Il répondit par la Satire douzième sur l’Equivoque, d’inspiration janséniste mais le confesseur du roi Louis XIV, le père Le Tellier, en interdit l’impression en 1711, l’année de décès de l’écrivain.
Gilles Boileau avait entamé la traduction du Traité du Sublime du pseudo-Longin et Nicolas acheva ce travail en y adjoignant les Remarques de l’helléniste, Monsieur Dacier. L’œuvre de Boileau est une défense des auteurs Anciens face aux Modernes. Par la voix d’un Ancien, Boileau cite l’œuvre de Sappho comme le parfait exemple du Sublime. Ainsi la traduction par Boileau du poème n° 2 de Sappho s’inspire de la traduction de Catulle.

TRAITE DU SUBLIME,
ou
DU MERVEILLEUX DANS LE DISCOURS,
traduit du grec de Longin.

1674

Chapitre VIII
DE LA SUBLIMITE QUI SE TIRE DES CIRCONSTANCES

« Voyons si nous n’avons point encore quelque autre moïen par où nous puissons rendre un discours Sublime. Je dis donc, que comme naturellement rien n’arrive au monde qui ne soit toûjours accompagné de certaines circonstances, ce sera un secret infaillible pour arriver au Grand, si nous sçavons faire à propos le choix des plus considérables, et si en les liant bien ensemble, nous en formons comme un corps. Car d’un costé ce choix et de l’autre cet amas de circonstances choisies attachent fortement l’esprit.
Ainsi, quand Sapho veut exprimer les fureurs de l’Amour, elle ramasse de tous côtéz les accidens qui suivent et accompagnent cette passion. mais où son adresse paroist principalement, c’est à choisir de tous ces accidens, ceux qui marquent davantage l’excès et la violence de l’amour, et à bien lier tout cela ensemble.

Heureux ! qui près de toi, pour toi seule soûpire ;
Qui jouït de t’entendre parler ;
Qui te voit quelquefois doucement lui soûrire.
Les Dieux dans son bonheur peuvent-ils l’égaler ?

Je sens de veine en veine une subtile flame
Courir par tout mon corps si tost que je te vois :
Et dans les doux transports où s’égare mon âme,
Je ne sçaurois trouver de langue, ni de voix.

Un nuage confus se répand sur ma vûë.
Je n’entens plus : je tombe en de douces langueurs ;
Et, pâle, sans haleine, interdite, éperduë,
Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs.

Mais quand on n’a plus rien, il faut tout hazarder,...1

N’admirez-vous point comment elle ramasse toutes ces choses, l’ame, le corps, l’ouïe, la langue, la veuë, la couleur, comme si c’estoient autant de personnes differentes, et prestes à expirer ? Voyez de combien de mouvemens contraires elle est agitée. Elle gele, elle brûle, elle est folle, elle est sage ; ou elle est entierement hors d’elle-mesme, ou elle va mourir. En un mot on diroit qu’elle n’est pas éprise d’une simple passion, mais que son ame est un rendez-vous de toutes les passions. Et c’est en effet ce qui arrive à ceux qui aiment. Vous voyez donc bien, comme j’ai déja dit, que ce qui fait la principale beauté de son discours, ce sont toutes ces grandes circonstances marquées à propos, et ramassées avec choix.

Note de l'édition de La Pléiade annotée par Françoise Escal : 1. Les trois premières strophes de cette ode de Sapho furent traduites par Catulle dans la pièce LI de ses Poésies. L'ode évoque irrésistiblement la scène III de l'acte I dans la Phèdre de Racine : « Je le vis, je rougies, je pâlis à sa vue...»

 

(...)
REMARQUES DE BOIVIN SUR LE "TRAITE DU SULIME"
CHAPITRE VIII

Et pâle.- Le Grec ajoûte, comme l’herbe : mais cela ne se dit point en françois. [1674.]

Un frisson me saisit, etc. - Il y a dans le Grec, une sueur froide : mais le mot de sueur en François ne peut jamais être agréable, et laisse une vilaine idée à l’esprit. [1674.]

Où elle est entièrement hors d'elle. - C'est ainsi que j'ay traduit ...... , et c'est ainsi qu'il le faut entendre, comme je le prouverai aisément s'il est nécessaire. Horace qui est amoureux des Hellenismes, employé le mot de Metus en ce même sens dans l'Ode Bacchum in remotis ; quand il dit : Evoe recenti mens trepidat metu ; car cela veut dire, Je suis encore plein de la sainte horreur du Dieu qui m'a transporté. [1674.]

Mais que son ame est un rendez-vous de toutes les passions. - Nostre langue ne saurait bien dire cela d'une autre manière ; cependant il est certain que le mot "rendez-vous" n'exprime pas toute la force du mot grec ......, qui ne signifie pas seulement "assemblée" mais "choc, combat", et Longin luy donne ici toute cette étenduë ; car il dit "que Sappho a ramassé et uni toutes ces circonstances, pour faire paroistre non pas une passion, mais une assemblée de toutes les passions qui s'entrechoquent", etc.

 

 


Dans Sappho, histoire d'un poète (Flamarion, 1966, p. 170), Edith Mora commente :

Ce que ne rend pas la traduction de Boileau, c’est la force concise et directe du texte, très délayé et atténué ici par un besoin lénifiant du critique du XVIIe siècle. Des notes, tout à fait révélatrices, nous le montrent appliqué à corriger au nom du sacro-saint bon goût ces vers qui sentaient un peu trop le vieux grec... Pas plus que Ronsard il ne peut supporter la sueur réaliste qui « laisse, dit-il, une vilaine idée à l’esprit ». Il choisit à son tour la pâleur et, explique-t-il, le grec ajoute comme l’herbe mais cela ne se dit pas en français. Racine, qui est poète, lui, retrouve, à défaut du réalisme du poème grec, la concision, la nudité de l’aveu qu’il fait passer de la bouche de la Lesbienne à celle de Phèdre, consumée d’une égale passion :
 
« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
»

 

 


 
 


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- Boileau : Œuvres complètes introduction par Antoine Adam textes établis et annotés par Françoise Escal, éditions Gallimard La Pléiade, 1966.  

- Joan DeJean : Sapho Les Fictions du Désir : 1546-1937 Hachette, 1985, (pages 75 à 85, pages 105).

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