Les Poésies de Sapho de Lesbos traduites par Madame Dacier,

Née Anne Le Fèvre (Saumur 1654 - Paris 1720), première française à traduire Sappho en 1681.

 

 

(ci-dessus photo envoyée par une internaute et ci-dessous photographies de mon exemplaire)

 

Table des chapitres de Saphisme.com
Ode I : Hymne à Vénus traduit par Madame Dacier et des remarques (html)
Ode II : A son amie par Madame Dacier et des remarques (html)
Deux épigrammes de Sapho traduites et commentées par Madame Dacier (html)

 

Ci-dessous une introduction sur Madame Dacier et l'extrait saphique de son oeuvre : " Les poésies d'Anacréon et de Sapho, traduites en françois, avec des remarques, par Madame Dacier. Nouvelle édition, augmentée de notes latines de Mr Le Fèvre, & de la traduction en vers françois de M. de La Fosse. A Amsterdam, chez la veuve de Paul Marret, M D CCXVL (1716) petit format in-8, demi chagrin prune postérieur, 300 pages, vignette au titre, deux portraits : Anacréon et Sapho, le tout gravé en taille douce (Coiffes frottées) Rahir, Bibliothèque de l'amateur. La première édition de ce travail date de 1681, vingt et un ans après l'édition gréco-latine due à son père Tanneguy Le Fèvre et sept ans après le Traité du Sublime du pseudo-Longin traduit par Boileau.

Introduction à Mme Dacier, première française à traduire la poésie de Sappho par Saphisme.com

 

Anne Le Fèvre naquit à Saumur en 1654. Elle doit sa vocation littéraire et philologue à l'éducation reçue de son père l'éminent professeur de grec à Saumur Tanneguy Le Fèvre, auteur de l'Édition gréco-latine d'Anacréon et de Sappho (1660) et Abrégé des vies des poètes grecs (1664). Elle épousa d'abord un libraire, Jean Lesnier. À la mort de son père, elle vint à Paris et en secondes noces épousa " l'élève préféré " de son père, André Dacier, philologue lui-même. Le couple protestant eut trois enfants et se convertit au catholicisme en 1685. Alors qu'à l'époque peu de femmes étaient écrivaines ou éditrices (voir Christine de Pisan à la fin du Moyen-Age), une épigramme rappelle la supériorité intellectuelle de l'épouse sur l'époux :

          " Quand Dacier et sa femme engendrent de leur corps,
          Et que de ce beau couple il naît enfans, alors
          Madame Dacier est la mère.
          Mais quand ils engendrent d'esprit,
          Et font des enfans par écrit,
          Madame Dacier est le père
          "

 

Dans une lettre du 12 mars 1707, Boileau commenta :


" Pour ce qui est de l'épigramme contre Mr et Madame Dacier je ne scay ce que c'est et ils sont tous deux mes amis. Peutestre est ce une epigramme ou l'on veut faire entendre que Madame Dacier est celle qui porte le grand chapeau dans les ouvrages qu'ils font ensemble et qui y a la principale part. Supposé que cela soit je vous dirai que je l'ay veue et qu'elle m'a paru très abominable. On l'attribue pourtant à Mr l'Abbé Tallemant. "

L'abbé Tallemant (1642-1712), neveu de Tallemant de Réaux, académicien, ami de Charles Perrault, était du partie des Modernes contrairement à Madame Dacier. Avec La Fontaine et Boileau, également traducteur de Sapho au sein du Traité du Sublime, Madame Dacier participa à la querelle des Anciens et des Modernes en prenant partie pour les auteurs grecs et latins qu'elle traduisit : Callimaque, Anacréon et Sapho (1681) , Aristote, Térence, l'Iliade (1699), l'Odyssée (1714). Si Madame Dacier n'entra pas à l'Académie française car femme, Monsieur Dacier en fut le secrétaire perpétuel. Néanmoins, le Larousse du XXe siècle (1932) lui offre une maigre consolation posthume : " Sa femme lui fut de beaucoup supérieure " conclut l'article sur Monsieur Dacier et introduit l'article relatif à Madame Dacier !

 

Commentaires sur "LA VIE DE SAPPHO" de Mme DACIER par Saphisme.com

Dans " la vie de Sapho " écrite par Madame Dacier, la poétesse mytilénienne n'échappe pas à la sempiternelle discussion sur ses mœurs : " si l'on en croit la plûpart des Anciens qui ont écrit sa vie, elle ne vécut pas d'une manière fort régulière après la mort de son mari ". D'après Mme Dacier, après son veuvage, Sapho s'éprit de Phaon. Néanmoins, Anne Dacier la soustrait à " l'humeur dont on l'a dépeinte " en exposant trois motifs. D'abord Sappho critiqua la relation de son frère avec une Courtisane. Ainsi, Sappho n'aurait pu tenir rigueur à son frère d'une vie dissolue si elle-même se convertit à une semblable vie, autant dire que Dacier rêve d'une Sappho irréprochable. En cette raison, Madame Dacier oublie deux points. D'une part, elle présuppose que les relations entre femmes furent du temps et au milieu de Sappho aussi réprimées ou dérangeantes que les relations avec une Courtisane telles qu'elles semblent déranger Sappho elle-même. Que savoir sur un péché muet alors que l'amour socratique connu de Madame Dacier n'a rien a envié à l'amour saphique ? D'autre part, l'éminente philologue du XVIIe présuppose que Sappho serait exempte d'un banal défaut fort dénoncé par l'Evangile selon saint Luc, Esope, Sénèque, Pétrone, La Fontaine ou Shakespeare :

    - Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l'oeil de ton frère, et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans le tien (Luc VI, 41 ou Matthieu X, 24)

    - Pour nos défauts, la poche de derrière, et celle de devant pour les défauts d'autrui. (fable d'Esope "Les deux besaces" et fable de La Fontaine "La besace")

    - Nous avons les défauts d'autrui dans l'oeil et les nôtres dans le dos. (Pétrone, Satiricon)

    - Le corbeau critique la noirceur. (Shakespeare)

Deuxième raison, Sapho " étoit même fort au dessus des plus excellens Poëtes " et en conséquence " l'envie a fait écrire les calomnies dont on a tâché de la noircir ". Comme Louise Labé, Madame Dacier en femme instruite, savante et en avance sur son temps se reconnaît en la poétesse Lesbienne dans les difficultés des femmes lettrées à asseoir leur autorité intellectuelle auprès des hommes. Mais femme de son temps, Madame Dacier ne reconnaît pas en la Lesbienne poétesse une sexualité tribadique : la vile calomnie et la jalousie rabaisseraient la poétesse.

Enfin Madame Dacier ne pouvait admettre que les Mytiléniens pussent accoler un honneur numismatique à un déshonneur sexuel. Là encore, Madame Dacier calquent ses manières de penser marquées par les guerres de religions entre catholiques et protestants sur des moeurs archaïques mal connues.

Cependant face aux médisances des Anciens, Madame Dacier ne pouvait la croire d'une "sagesse exemplaire" et la rendit à ses yeux présentable en l'amoureuse passionnée d'un Phaon qu'elle aurait poursuivi de ses assiduités jusqu'en Sicile : la passion jusqu'au harcèlement. Mais de ce Phaon "inconstant", Madame Dacier ne nous dit rien, sauf qu'il rejette l'amour de la poétesse. Ne sous-entend-elle pas dans cette inconstance masculine et dans cette passion féminine, un comportement propre à un sexe ? Anne Dacier ne se fait pas l'écho des amours supposées avec le poète lesbien Alcée. Ne désirait-elle pas ainsi conforter une image honorable de constance et de fidélité dévolue à la femme, brouillée par des esprits misogynes ? L'excès d'amour lui ferait perdre la sagesse mais la rendrait prude puisque la poétesse aurait refusé de se remarier malgré de bons partis. Cet amour déçu pour Phaon expliquerait le saut de Leucade. Alors que Porphyre explicite la "masculina Sapho" de l'épître d'Horace par une poésie sapphique égale ou supérieure à celle des hommes ou parce qu'elle serait tribade (la lesbienne contreferait l'homme) ; Madame Dacier reconnait en ce saut courageux, rarement ou jamais effectué par une femme, le caractère viril de Sappho. En femme baignant depuis sa plus tendre enfance dans les études littéraires, Mme Dacier refuse que le travail et le don poétiques soient activité et trait exclusivement masculins. Mais en femme marquée par la religion chrétienne et les tabous sexuels, elle refuse à la Muse une sexualité qu'elle juge désaxée. Si le suicide est un acte non chrétien, elle n'en reconnait pas moins en ce geste un caractère plus spécifiquement masculin : tandis que les femmes gardent traditionnellement le foyer, les hommes chassent ou courrent à la guerre. Vaillance, courage, folie destructrice y sont nécessaires. Ce suicide au promontoire de Leucade, où est érigé un temple dédié à Apollon dieu de la Lumière, est néanmoins libérateur et guérisseur de la passion dévorante.

Femme du XVIIe siècles où la naissance octroit des privilèges, Madame Dacier écrit : "Je n'ai rien trouvé qui puisse nous faire juger si elle était de grande naissance, ou non." Elle même n'appartenant pas à la noblesse, elle ne peut être que rassurée de cette naissance incertaine qui n'empêche pas de devenir lettrée et savante.

Madame Dacier est la première à traduire et à intégrer en français certains commentaires des Anciens sans les citer nommément dans " la vie de Sapho". En manipulant ou en occultant les écrits qui la gênent, la philologue fait de la biographie saphique ce qu'elle désire. Chose surprenante, alors qu'elle rapporte certains commentaires de son père avec admiration et respect, elle prend sexuellement le contre-pied des leçons sapphiques latines de son père Tannegui Le Fèvre (ou Lefebvre) né à Caen en 1615 et mort à Saumur en 1672, nommé par Richelieu inspecteur de l'imprimerie du Louvre, auteur de l'édition latine Anacréon, Sappho (1660) et de l'Abrégé des vies des poètes grecs (1664). Contrairement à son père, Mme Dacier escamote les fragments grecs, ainsi l'Ode à une bien-aimée devient "A une amie" et les écrits sur les amours pour les femmes sont réduits à une simple amitié à l'égard d'étrangères et les amitiés proches seraient vouées à l'échec :

" Presque tous ses Ouvrages étoient faits à la louange de ses amies, mais une chose me surprend, c'est que ces amies ayent été presque toutes etrangeres, & qu'elle n'ait pû se faire aimer des Dames de son païs. Elle fit quelques Ouvrages pour se plaindre de cette injustice, & ce sont assûrément ces plaintes qu'HORACE dit avoir entenduës dans les Enfers."

Pourquoi une telle différence flagrante de tons et de leçons entre le père et la fille à vingt-et-un ans d'écart ? Symptôme de conflit de génération entre parent et enfant ? Symptôme de rigueur morale pour la fille en cette époque de clacissisme et caractère de probité intellectuelle pour le Père, plus proche de l'esprit d'un Ronsard ou d'un Pontus de Tyard ou de l'esprit coquin d'un Tallemant de Réaux qui n'occultent pas le péché muet ? Le père Le fèvre est-il homme a davantage "pardonner" l'amour entre femmes (incartade sans importance à ses yeux ?) que la fille éprise de respectabilité pour elle-même et pour ses consoeurs poètes ?

Quoi qu'il en soit, Joan Dejean écrit dans "Sapho Les Fictions du Désir" (p. 105) :

 

"L'oeuvre d'Anne Le Fèvre Dacier - qui, seule des érudits du dix-septième siècle, a proposé dans sa biographie, un scénario absolument hétérosexuel - a eu une énorme influence pendant tout le dix-huitième siècle. Son édition a parallèlement, marqué le moment où la tradition française a cessé de dominer les études sur Sappho pour devenir une source de vulgarisation. Au début du siècle, l'érudition a changé de patrie, elle est passée en Allemagne, où les premiers d'une lignée de philologues ont commencé, non sans peine, à reconstruire et à mettre en ordre les fragments conservés de la poésie."

Joan Dejean in Sapho les Fictions du Désir Hachette 1985, p.105.

 

 


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Bibliographie sur Mme Dacier :

- Les poésies d'Anacréon et de Sapho, traduites en françois, avec des remarques, par Madame Dacier. Nouvelle édition, augmentée de notes latines de Mr Le Fèvre, & de la traduction en vers françois de M. de La Fosse. A Amsterdam, chez la veuve de Paul Marret, M D CCXVL (1716).   -

- Boileau : Œuvres complètes introduction par Antoine Adam textes établis et annotés par Françoise Escal, éditions Gallimard La Pléiade, 1966.  

- Joan DeJean : Sapho Les Fictions du Désir : 1546-1937 Hachette, 1985, (pages 75 à 85, pages 105).

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Page entoilée le 28/06/2003 et mise à jour le 30/12/2010

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