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Jeanne de Hacqueville, épouse d'Augustin Le Jars qui était trésorier de
la maison du roi, capitaine et gouverneur des châteaux de Rémy, Gournay et Moyenneville ; donna naissance à Marie Le
Jars à Paris en 1566. À la mort de son époux, Mme Le Jars se retira à Gournay près de Compiègne
en Picardie où Marie Le Jars, sa fille, passa son enfance marquée par " un goût prononcé de l'étude
" . Ceci ne semblait pas du goût de Madame sa mère car au XVIIe siècle français une fille était
destinée à l'aiguille et au mariage ou au couvent. Néanmoins, forte tête, Marie lut les Essais édités
en 1580, s'enflamma pour cette uvre, écrivit à son auteur et le rencontra quelques jours plus tard en 1588 à
Paris. Une amitié naquit entre l'illustre vieillard de cinquante-cinq ans Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592) et cette jeune
femme de vingt-deux ans qu'il qualifia : " ma
fille par alliance, héritière de mes études ".
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"J'ay
pris plaisir à publier en plusieurs lieux l'esperance que j'ay de Marie de Gournay le Jars, ma fille d'alliance, et certes aymée
de moy beaucoup plus que paternellement, et enveloppée en ma retraite et solitude, comme l'une des meilleures parties de mon
estre. Je ne regarde plus qu'elle au monde . Si l'adolescence peut donner presage, cette ame sera quelque jour capable des plus belles
choses, et entre autres de la perfection de cette très sainte amitié où nous ne lisons point que son sexe ait peu
monter encore. La sincerité et la solidité de ses meurs ys sont dejà bastantes, son affection vers moy plus que
sur-abondante, et telle en somme qu'il n'ay a rien à souhaiter, sinon que l'apprehension qu'elle a de ma fin, par les cinquante
cinq ans qusquels elle m'a rencontré, la travaillast moins cruellement. Le jugement qu'elle fit des premiers Essays, et femme,
et en ce siecle, et si jeune, et seule en son quartier, et la vehemence fameuse dont elle m'ayma et me desira long temps sur la seule
estime qu'elle en print de moy; avant m'avoir veu, c'est un accident de très-digne consideration."
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À la mort de sa mère en 1591, Marie Le Jars s'installa définitivement à
Paris et se consacra à la littérature antique et moderne. En 1594, grande admiratrice de l'écrivain magistrat bordelais,
elle rédigea Proumenoir de Monsieur Montaigne, uvre romanesque. Marie de Gournay publia en 1595, trois ans après
le décès de Montaigne, une nouvelle édition des Essais d'après l'édition de 1588 annotée
de la main de l'auteur que lui confièrent Françoise de Montaigne et sa fille. Mlle de Gournay était reçue à
la cour du roi Henri IV et protégée par le cardinal Richelieu. Elle invita dans ses salons les écrivains du temps
à quelques séances impromptues de l'Académie française balbutiante. Montaigne,
Amyot traducteur de Plutarque et le poète de la Pléiade Ronsard
étaient ses maîtres en langue française mais elle ne reconnut pas la nouvelle génération en Corneille.
Traductrice de l'Énéide du poète romain Virgile, de quelques odes du romain Horace, d'une idylle de Bion auteur
grec, elle conta des évènements ou anecdotes de la cour, disserta sur la langue française, écrivit quelques
vers non retenus par les plus complètes anthologies de poésie féminine et s'attaqua à la condition faite à
la femme dans : Égalité des hommes et des femmes, Grief des dames.
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L'ensemble de ses œuvres parut en 1626 sous le titre Ombre de la demoiselle de Gournay
avec l'épigraphe : " L'homme est l'ombre d'un songe, et son œuvre son ombre ".
À la troisième édition, en 1641, elle remplaça ce " titre légèrement amphigourique "
ou pédant par Les Advis ou Présens de la damoiselle de Gournay. Marie de Jars, nom qu'elle se donnait, dite Marie
de Gournay demeura célibataire sans se cloîtrer dans un couvent et mourut à Paris à l'âge de 79 ans.
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Dans ses Historiettes, Tallemant des Réaux (1619-1692) conte, dans un chapitre
suivant le piquant portrait de l'écrivaine, l'anecdote des " trois Racan " dont elle
se courrouça et s'amusa.
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"
Mademoiselle de Gournay estoit une vieille de fille de Picardie, et bien demoiselle, Je ne sçay où elle avoit esté
chercher Montagne, mais elle se vantoit d'estre sa fille d'alliance. Elle sçavoit, et elle faisoit des vers, mais meschans. Malherbe
s'estant mocqué de quelques-uns de ses ouvrages, elle, pour se venger, alla regratter la traduction qu'il avait faitte d'un livre
de Tite-Live qu'on trouva en ce temps-là, où il avoit traduit : Fecere ver sacrum par ils firent l'execution du printemps
sacré. (
)
M. le comte de Moret, le chevalier de Bueil et Yvrande luy ont fait autrefois bien des malices. (
)
Ces pestes luy supposerent une lettre du roy Jacques d'Angletterre, par laquelle il luy demandoit sa Vie et son portrait. Elle fut six
sepmaines à faire sa Vie. Après elle fit barbouiller, et envoya tout cela en Angleterre, où l'on ne sçavoit
ce que cela vouloit dire. On luy a voulu faire accroire qu'elle disoit que la fornication n'estoit point peché ; et un jour qu'on
luy demandoit si la pederastie n'estoit pas un crime : " A Dieu ne plaise, " respondit-elle, " que je condamne ce que
Socrate a pratiqué. " A son sens la pederastie est louable ; mais cela est assez gaillard pour une pucelle. "
(
) "
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Voilà ! le mot est jeté : la femme non mariée, de surcroît "
plutôt laide " est à l'instar de " Jeanne, la Pucelle d'Orléans " la pucelle
de Gournay alors
que le mâle célibataire est exceptionnellement le puceau de
Sceaux ! Pouvait-elle, Marie de Gournay, penser sur le registre
amoureux et sexuel : " A dieu ne plaise, que je condamne ce que Sapho a pratiqué " ? Marie de Gournay n'en connaissait
pas moins l'épigramme de Saphon qu'elle traduisit dans :
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"Proumenoir de Monsieur de Montaigne" par
Marie de Gournay
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(édition de 1626)
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(...)
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La philosophie nous apprend icy que le commencement
d'amour, c'est de se plaire encore au souvenir après la presence ; l'accomplissement ou perfection, c'est souffrir pour l'absence.
Si est-ce que Leontin n'osait encore s'advouër à luy-même que ce qui le blessoit fust un chatouillement ou frisson de
l'accés d'amour, pour la prodigieuse erreur que c'estoit de s'enflammer d'une dame de cette condition, et s'efforça tout
le soir de démentir son propre sentiment, afin de se faire accroire qu'il ne cognoissoit point d'ou procedoit une lente et molle
fiévre, sourdant du haut bout d'un lict à manger que la princesse occupoit ; fièvre qui troubla toute la nuict son
repos, apres qu'elle eust fiché ses yeux sur le traict et la serenité de ce visage, et sur l'élegance de ce geste,
tant qu'ils en peurent advidement humer l'aspect.
Il semble que l'epigramme de cette grande Saphon, duquel toutes les nations et toutes les langues ont faict leur propre, parle pour luy
:
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- Moy chetif, qu'Amour asservit,
Ma dame tous mes sens ravit !
Si j'ose contempler la Belle,
Ma raison s'égare et chancelle :
Ma langue qui ne parle plus,
Se fige en mon gosier perclus :
Un esprit de flamme soudaine
Me penetrant de veine en veine,
Vient en ma face épanouïr
Un tintoüïn se faict ouyr,
En mon oreille martelée :
Et ma veuë obscure est voilée.
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Sur ces termes, la fortune luy fit un tour de son mestier,
car le lendemain matin à l'heure de partir, le Satrape chargé d'ans se trouva malade, en sorte qu'il fallut demeurer. Mais
comme en l'amour aussi bien qu'aux grandeurs, la conqueste d'un advantage n'est qu'un ayguillon d'appetit pour les autres,, selon la commune
intemperance des esprits, ayant gagné cette felicité de la prsence, son ardeur renforcée par la contemplation perpetuelle
de l'object, commenca lors à luy donner plus de tourment de ce qu'il n'en avoir que la veuë, qu'elle n'eut fait au commencement
de ses flammes, pour en perdre la veuë mesme, bien que si chere. "
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(...)
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Bibliographie
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- Egalité des hommes et des femmes, Grief des dames suivis du Proumenoir de Monsieur de Montaigne par
Marie de Gournay, texte établi, annoté et commenté par Constant Venesoen, Droz, 1993.
- Les femmes de lettres en France par F. Desplantes - P. Pouthier, Slatkine Reprints Genève 1970 (réimpression de l'édition de Rouen,
1890). :
- Oeuvres complètes de Montaigne, avertissement chronologie de Montaigne par Maurice Rat, La Pléiade, Gallimard, 1962.
- Historiettes de Tallemant des Reaux, édition établie et annotée par Antoine Adam, La Pléiade, Gallimard, 1961.
- Anthologie de la poésie française Moyen Age, XVI siècle, XVIIe siècle Textes choisis, présentés et annotés par J.-P. Chauveau, Gérard
Gros et Daniel Ménager, La Pléiade, Gallimard, 2000 (contient deux poèmes de Mlle Gournay : "A Michel de Montaigne sur Les Essais Sonnet"
et "Peinture de mœurs" qui est un autoportrait moral de l'auteure).
Liens lesbiens :
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