CLAUDE LE PETIT POÈTE DU XVIIe (1638?-1662), SES ŒUVRES LIBERTINES, LES PRÉCIEUSES ET LE GODEMICHI    

 

Né en 1638 ou 1639, fils d’un tailleur d’habits, Claude Le Petit fut élevé au Collège des Jésuites de Clermont à Paris et fit des études de droit. Dans sa jeunesse, il voyagea à travers l’Europe pendant plusieurs années dans le but, d’après les Mémoires de Jean Rou, de fuir la police. Claude Le Petit aurait poignardé et tué, après querelle, un frérot Augustin.
De retour à Paris, il vécut de sa plume lorsqu’en août 1662, la police saisit chez les imprimeurs Eustache et Pierre Rebuffé des feuillets :


« qui sont le commencement d’un livre qui mérite plus tost les ténèbres que de paroistre devant vous ; écrivit le lieutenant civil Daubray au chancelier Seguier ; mais aussi il doit périr par les peines du feu. J’ay surpris l’auteur de cette abomination avec le manuscrit. Il confesse son crime... Le procès en est fait et sera jugé samedy prochain. Je puis vous assurer que la pièce n’a point paru en public estant imparfaicte. »

En quelques jours, Claude Le Petit fut condamné au bûcher place de Grève pour l’exemple car il attaquait la religion et surtout il ironisait sur les relations de la reine douairière avec Mazarin. Son ami, le poète François Colletet (1628-1680) écrivit dans ses Mémoires :


« Ce jourd’hui premier jour de septembre fust bruslé en place de Grève, à Paris, après avoir eu le poing coupé, fait amende honorable devant Nostre-Dame de Paris esté étranglé Claude Petit, advocat en Parlement, auteur de L’Heure du Berger, et de L’Escole de l’Interest pour avoir fait un livre intitulé : Le Bordel des Muses, escrit l’Apologie de Chausson, le Moyne renié et autres compositions de vers et de prose pleine d’impiétés et de blasphèmes, contre l’honneur de Dieu, de la Vierge et de l’Estat. Il estoit âgé de 23 ans et fut fort regretté des honnestes gens à cause de son bel esprit qu’il eust peu employer à des choses plus dignes de lecture. »

L’imprimeur Eustache Rebuffé fut banni pour neuf ans ; son frère Pierre reçut une admonestation.
L’Apologie de Chausson, également intitulé le Sonnet sur la mort de Chausson, fait référence à Jacques Chausson, dit Des Estangs et Jacques Paulmier, dit Fabry, accusés du crime de sodomie et d’avoir fait commettre ledit crime. Condamnés à mort le 29 décembre 1661, ils eurent la langue coupée et furent effectivement brûlés vifs. Des chansons furent également composées sur leur « vice » et leur supplice.

Découverts par la police, les feuillets du jeune poète Claude Le Petit furent brûlés. Néanmoins, un manuscrit confié par Le Petit à un hypothétique baron germanique, M. de Schildebeck, ou des copies de pièces sauvées des flammes, permirent en 1663 une édition du Bordel des Muses à Leyden. L’unique exemplaire de cette édition détenu par la Bibliothèque Nationale a disparu au XIXe siècle. Cependant, grâce aux copies levées par deux bibliophiles, Edouard Tricotel, huissier et Alfred Bégis, syndic de Faillite, Frédéric Lachèvre édita en 1918 Les Œuvres libertines de Claude Le Petit.

Dans le sonnet suivant "Aux Précieuses" contenu dans son Bordel des Muses, sans citer nommément des Dames, Claude Le Petit interpelle les Précieuses Ridicules. Celles-ci sont mises en scène en 1659 par Molière qui dénonce davantage leurs ridicules excès que la préciosité, née vers 1610 à l’Hôtel de Rambouillet, en réaction aux manières négligées de la Cour d’Henri IV. La recherche de l’élégance des comportements et du langage est pervertie par la mode de l’affectation, du galimatias et des mignardises cités par le Grand Dictionnaire des Précieuses ou la Clef de la langue des Ruelles (1660) de Somaize. Dans ce sonnet « Aux Précieuses », l’allusion aux femmes à femmes se trouve dans le dernier vers où le livre de Charles Petit pourrait donner aux femmes, les plus froides ou les plus intellectuelles, autant de plaisir qu’un « godemichi », instrument que la tradition prête aux dépravées et aux lesbiennes.

 


AUX PRÉCIEUSES
SONNET

Courtisanes d’honneur, putains spirituelles,
De qui tous les péchés sont des péchés d’esprit,
Qui n’avez du plaisir qu’en couchant par escrit,
Et qui n’aimez les lits qu’à causes des ruelles ;

Vous chez qui la nature à des fleurs éternelles,
Précieuses du temps, mes chères sœurs en Christ,
Puisque l’occasion si justement vous rit,
Venez dans ce bordel vous divertir, mes belles.

Si l’esprit a son vit aussi bien que le corps,
Vostre âme y sentira des traits et des transports
A faire descharger la femme la plus froide ;

Et si le corps enfin est par l’amour fléchi,
Ce livre en long roulé, bien égal et bien roide,
Vaudra bien un godemichi.

Claude Le Petit 1663 in Bordel des Muses

Dans son étude, Les Précieuses ou comment l'esprit vint aux femmes, (éd. Fayard, 2001), Roger Duchêne analyse à travers les textes littéraires d'avant 1659 la réception du mouvement sociologique et féministe de la préciosité et des manières souvent contradictoires dont les précieuses sont perçues :

«Gabriel Gilbert écrvit en 1650 un Panégyrique des dames dédié à Mlle de Montpensier, en 1655 un poème dédié à la Reine Christine dont il était le secrétaire, L'Art de Plaire imité d'Ovide et la pièce de théâtre La Vraie et fausse Précieuse (etc.). Gabriel Gilbert réduit à une inutile pruderie la difficile question du statut des femmes par rapport à l'amour et au mariage. Il dénonce leur fierté et leur rigueur inutiles, suggérant que c'est pure grimace. La précieuse fait la "rigoureuse", mais seulement pour écarter "l'amant qu'elle méprise ou qu'elle n'aime pas". Comme Mlle Montpensier, Félix de Juvenel, auteur en 1659 : Le Portrait de la Coquette qui considère les précieuses comme une forme dégradée de coquettes, reprend l'idée de l'hypocrisie des précieuses. Pour la première, ce sont des vieilles femmes refoulées, qui n'ont pas trouvé de mari. Pour le second, ce sont des coquettes pour ne pas dire des femmes faciles, rangées par force, en raison de leur âge. D'autres, comme Claude Le Petit, y voient au contraire des femmes égarées qui oublient les exigences de la sexualité. Il le dit sans ambages dans sa "Consolation" aux demoiselles partant pour l'Amérique.

Il revient sur le sujet, avec plus de verdeur encore, dans un sonnet de son Bordel des muses, de date incertaine, qui lie sexualité et intellectualité, ce que n'avaient pas fait encore les autres textes.

Courtisanes d’honneur, putains spirituelles,
De qui tous les péchés sont des péchés d’esprit,
Qui n’avez du plaisir qu’en couchant par escrit,
Et qui n’aimez les lits qu’à causes des ruelles ;
Vous chez qui la nature à des fleurs éternelles,
Précieuses du temps, mes chères sœurs en Christ,
Puisque l’occasion si justement vous rit,
Venez dans ce bordel vous divertir, mes belles [...]
 
 

Les précieuses y jouiront quasi physiquement de leurs plaisirs intellectuels, et pourront, au besoin, remplacer leur "godemiché" par un "livre en long roulé, bien égal et bien roide". Pour Claude Le Petit, les précieuses, femmes qui se veulent toutes tournées vers l'intellectualité, ne peuvent être que des hypocrites. Le corps se venge. Si elles ne connaissent point d'hommes, c'est qu'elles se livrent entre elles à la masturbation.

Des femmes de l'élite sociale qui ont manifesté une certaine répugnance pour un mariage qui leur ôterait la liberté, ou qui ont fièrement assumé un célibat qu'elles devaient à l'insuffisance de leur dot, voire de certaines qui ont préféré des tendresses entre femmes à l'hétérosexualité, trop peu nombreuses pour former une "cabale", l'esprit gaulois, y compris dans sa variante libertine, a fait des insatiables ou des prudes coincées, affublant ironiquement ces singulières réprouvées du nom de précieuses. Cette double caricature n'est pas un phénomène circonstanciel, qui se seerait produit exceptionnellement à l'apparition d'une "nouvelle nature de femmes". Forgé par les mâles, qui ont peur de la sexualité féminine, moins fragile que la leur, cet esprit de dénigrement, qui s'en prend aux femmes de deux facçons contradictoires et complémentaires, est de tous les temps, y compris du nôtre.»

 
(Roger Duchêne in Les Précieuses ou comment l'esprit vint aux femmes © Fayard 2001)

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- Œuvres libertines de Claude Le Petit par Frédéric Lachèvre, 1918.
- Les Précieuses ou comment l'esprit vint aux femmes, par Roger Duchêne, Librairie Arthème Fayard, 2001.


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