Du jouet sexuel ou Gaude Michi et de l'amour entre femmes

chez Charles de Sigogne (1560 env. - 1611)

 

 

Charles de Sigogne, Sigognes, Cigognes, Sigoine, Gigoigne, Cigongnes, Segogne, l’un des poètes favoris du roi Henri IV, fut publié aux côtés entre autres de Ronsard et Jodelle dans les recueils collectifs de poésies libres et satiriques imprimés entre 1600 et 1626, année de la mort de Théophile de Viau. Fernand Fleuret et Louis Perceau publièrent en 1920 les Œuvres satyriques complètes du sieur Sigogne . L’enfer des classiques, poèmes légers des grands écrivains du 15e au 18e siècle recueillis et annotés par Pierre Dufay attire notre attention sur un objet déjà traité par Ronsard : « le gaude michi » où l’une des dernières strophes fait état de "celle qui, pour un garçon/ embrassait souvent une femme".

L'imaginaire de ce texte salace sous-entend que celle-ci, l'Amoureuse Passionnée Sappho se serait noyée car elle ne pouvait assouvir sa nymphomanie "pour un garçon" (allusion à Phaon) et qu'elle compensait ses frustations de délaissée en embrassant "souvent une femme".

Réalité de la "lesbiatitude" ou fantasmes masculins (?), le godemiché (qui vient du latin "gaude mihi", "fais-moi plaisir") serait un outil dangereux bien qu'infécond pour solitaires ou non, hétérosexuelles ou homosexuelles... (Pour de plus amples renseignements "poérotiques" sur cet instrument phallique, je vous renvoie à l'étude et à la petite anthologie des poésies sur le Godemiché dues au "littérateur lesbien" Louis Perceau alias Alexandre de Vérineau, 1920).

Au XVIe siècle, furent publiées les premières éditions en grec (1546) et en françois (1556) de l'œuvre de la poètesse lyrique de Lesbos et Sigogne fait partie de la minorité d'écrivains des XVIe et XVIIe siècle qui ose voir en Sappho, sans la nommer, une femme à femmes... (à défaut d'hommes) ! Serait-ce dû à ses penchants sodomites, à son "absence de scrupules" ou à son goût pour une littérature "satyrique", "c'est-à-dire violente et volontiers ordurière, s'en prenant nommément à des personnes vivantes" ? Chez Sieur de Sigogne, "Le Gaude Michi" est l'unique poème qui se moque du tribadisme de manière allusive et secondaire. Sont plus coutumiers au poète... la scatologie et l'urolagnie (ou l'ondinisme).

Pour ne pas rester sur une pièce de vers bien peu poétique, je vous présente un sonnet du Sieur aux accents baudelairiens : "l'illicite... la descente aux enfers... la fureur... la semence de désordre", bref les portes de l'enfer s'ouvrent ici avec un peu d'imagination et de pure poésie au péché muet.

Reconnu par ses contemporains et la postérité comme un (petit) homme politique et un poète satyrique "sans scrupules", combattant d'abord dans la ligue, Charles de Sigogne se rallia à Henri IV qui finit par "le bouder" car il reçut, semble-t-il, les faveurs de la Marquise de Verneuil. Devenu gouverneur de la ville de Dieppe comme son père, il y mourut en 1611.


 

 

Le gaude michi

L’on m’a dit que, le plus souvent,
L’amour vous contraint en dormant,
De faire à l’envers la grenouille ;
La nuit sous vos ardants regrets,
Et les doux mystères secrets
De votre doigt qui vous chatouille.

Mais je me plains que tout le jour,
Fuyant le même nom d’Amour,
Vous contrefaictes la doucette,
Cependant que, toute la nuit,
Vous prenez un nouveau déduit
Avec un manche d’espoussette.

Mais un clou qui se détacha,
L’autre des nuits, vous écorcha,
Dont vous faites si triste mine
Que vous allez tout dédaignant
Et ne pouvez plus maintenant,
Tenir le cours de votre urine.

Une autrefois, il faut choisir
Le temps, le lieu, et le plaisir
De vous caresser à votre aise ;
Usant de ces bâtons polis
Dont l’on rehausse les gros plis
Et les bouillons de votre fraise.

Ceux de velours ne coullent pas,
Ceux de satin deviennent gras,
Et sont rudes à la couture ;
Ceux de verre, par un malheur,
S’ils se cassaient, en la chaleur,
Vous pourroient gaster la nature.

Il vaudroit bien mieux pratiquer
L’amour même, sans se moquer,
Sans aimer l’ombre de son ombre,
Et sans un esbat tout nouveau,
Vous jouer de quelque naveau
Ou d’un avorton de concombre.

Ce n’est pas ainsi qu’il vous faut
Contenter cet endroit si chaud
Qui d’une feinte ne s’abuse,
Et qui pourrait, en un instant,
Allumer, dans un régiment
Toutes les mêches d’Harquebuse ;

Ny se tromper de la façon
De celle qui, pour un garçon,
Embrassait souvent une femme,
Et qui mourant de trop aimer,
Ne trouva qu’au fond de la mer
Un remède à sa chaude flamme.

Vous n’attendez qu’un mari neuf,
Quelque veau pour devenir bœuf,
Vous ôte ce faux nom de fille,
En tenant clos votre vallon,
Craignant l’enflure du ballon,
Vous vous esbatez d’une quille.

Mais qui que ce soit, le sot né,
Votre mari prédestiné,
Bien qu’il ne soit qu’une bête,
Heureux il sera, le cocu,
Ouy bien, si vous avez le cu
Aussi leger comme la tête.


 

SONNET


Ce corps défiguré, bâti d'os et de nerfs,
Couvert d'un parchemin où l'horreur est décrite,
Qui fait voir au travers d'une flamme illicite
Peut servir de lanterne à descendre aux enfers.

Et ce coeur tout rongé de mille et mille vers
Que la vengeance prend lorsque l'amour le quitte,
Où l'inceste, le meurtre, la fureur habite;
Où les forfaits commis se montrent découverts.

Qui a vu d'un tel corps une telle âme hôtesse ?
Corps infect et défait, âme fausse et traitresse,
Sans être désunis vous passerez là-bas.

Et, si vous nous restez, semence de désordre,
C'est que de vous l'enfer ne veut encore pas
Et la mort sur vos os ne peut trouver que mordre !


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- Œuvres satyriques complètes du sieur Sigogne " par Fleuret et Perceau,Paris, Bibliothèque des curieux, 1920.
- Les Priapées publiées pour la première fois et suivies de notes curieuses par Helpey bibliographe Poitevin, Erotopolis, chez Jean Chouard, Libraire A l'enseigne du "Priape Rubicond" Vers le derrière de la Madelaine 1920 (contient Etude sur le Godemiché)
- L'enfer des classiques poèmes légers des grands écrivains du 15e au 18e siècle recueillis & annotés par Pierre Dufay , Paris Ed. de la Nouvelle France, 1952.
- L'anthologie de la poésie érotique par Georges Pillement Caractères, 1956.
- Anthologie de la poésie érotique, Friandises verbales de l'Antiquité à nos jours par Pierre Perret, Editions Nil, 1995.
- Histoire de la poésie française, la poésie du dix-septième siècle par Robert Sabatier, Albin Michel, 1975.
- L'amour en France, Prose et Vers Tome I (XIe-XVIIe siècles) par André Berry, La Table Ronde, Paris, 1962.
- Anthologie de la poésie française, Moyen Age, XVIe, XVIIe siècle textes choisis, présentés et annotés par Jean-Pierre Chauveau, Gérard Gros et Daniel Ménager édition Gallimard, La Pléiade, 2000 retient trois poèmes de Sigogne.

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