DU SAPHISME ET DE L'HOMOSEXUALITÉ FÉMININE

CHEZ LE POÈTE FRANÇAIS GUILLOTINÉ ANDRÉ CHÉNIER (1762-1794)

 
« Salut Thrace, ma mère, et la mère d’Orphée
Galata, que mes yeux désiraient très longtemps.
Car c’est là qu’une Grecque, en son jeune printemps,
Belle, au lit d’un époux nourrisson de la France
Me fit naître Français dans le sein de Byzance.
»

André-Marie Chénier naquit en 1762 à Galata près de Constantinople (en Turquie) d’Élisabeth Locama (Constantinople 1729 - Paris 1808), fille d’un riche antiquaire et de Louis de Chénier (Montfort 1722 ou 23 - Paris 1795). Louis était fils d'une famille de drapiers originaire de Chénier, petit hameau sur la lisière du Poitou et de la Saintonge (France). Louis immigra dans l’empire ottoman pour développer les affaires de son oncle puis devint attaché d'ambassadeur de France près la Sublime Porte et fut nommé consul général près de la cour ottomane de 1753 à 1765. Diplomate et historien, Louis de Chénier est l'auteur notamment de deux ouvrages sur l'histoire du Maroc et de l'empire ottoman. Madame de Chénier, « Belle Grecque » car la seconde épouse de son père était grecque, enfanta huit enfants en Orient dont trois moururent en bas âge. Peut-être parce que leurs affaires périclitèrent, les Chénier débarquèrent à Marseille vers 1765 et montèrent à Paris après avoir confier leurs trois fils Constantin-Xavier (1757-1837), Louis-Sauveur (1761-1823) et André-Marie notre poète à leur famille sis à Carcassonne. À Paris, Louis Chénier obtint un poste au Consulat de France au Maroc et laissa femme et progéniture en métropole. En une dizaine d'années de carrière diplomatique au Maroc, le chef de famille ne prit qu’une fois un congé pour voir les siens. Ainsi André Chénier fut élevé durant son enfance par « sa tante Juliette » et son oncle, « vieux père nourricier ». Puis son père décida en 1773 d’inscrire ses trois fils Constantin, Louis-Sauveur et André au collège de Navarre, établissement parisien réputé. Des manuscrits montrent que dès seize ans, André écrivit ses premiers poèmes, traductions d’Homère ou de Virgile. Dans ce collège, il rencontra les frères Trudaine avec lesquels il découvrit la Suisse (1784), l’Italie et se lia avec "de Pange, ami chéri, jeune homme heureux et sage". (in Epître à François de Pange). Cependant sa mère « la Belle Grecque » tenait salon à Paris et son père subvenait aux besoins de la famille au Maroc. En 1781, après l’obtention d’un certificat de noblesse, le consul Monsieur de Chénier obtint de l’administration royale que l'un de ses fils fut admis dans un régiment militaire en qualité de sous-lieutenant. Est-ce André Chénier ou son frère Marie-Joseph Chénier qui porta l'habit militaire deux années à Strasbourg puis démissionna pour revenir à Paris auprès de sa mère et de son père mis à la retraite ? (Mes sources bibliographiques diffèrent !!!) Après quelques années d’insouciance, dans la nécessité de gagner sa vie, André Chénier séjourna à Londres de 1787 à 1791 en qualité de secrétaire personnel de l’ambassadeur de France à Londres. Ses amis bourgeois l’appelèrent à Paris espérant un monde plus juste et André Chénier se lança dans le journalisme politique et se porta sans succès candidat à la députation. Il se querella avec son frère Marie-Joseph Chénier (1764-1811), auteur dramatique reconnu de son vivant, parolier du Chant du départ et homme politique élu député. Alors qu’André protesta contre les excès révolutionnaires et prit la défense de Louis XVI, son frère vota la mort du roi. André fut arrêté "un peu par hasard" et fut guillotiné le 7 thermidor 1794, trois jours avant Robespierre, à l’âge de 32 ans pour « conduite incivique ». Ainsi André de Chénier peut être inclus dans le club des écrivains célèbres saphistes incarcérés (Sade, Verlaine, Mirabeau, Brasillach...) et de surcroit condamnés à mort par les hommes (Brasillach). De son vivant, il ne publia que des articles de journaux, des opuscules en prose et deux poèmes. Henri de Latouche, Beq de Fouquières, Gabriel de Chénier neveu du poète éditèrent respectivement en 1819, 1862 et 1874 ses œuvres. La veuve de Gabriel Chénier légua à la Bibliothèque nationale de France les papiers d’André Chénier (certains manuscrits prêtés à Latouche sont perdus). Enfin en 1903, Paul Dimoff put entreprendre la publication des œuvres complètes du jeune poète guillotiné.

André Chénier pose en doctrine l’imitation des Anciens dans ses Idylles, dans ses Bucoliques. ou dans L'art d'aimer titre éponyme inspiré du latin Ovide. Les Bucoliques comptent le poème « La Jeune Locrienne » habitante de Locres que saphisme.com regrette qu’elle ne fut « La Jeune Lesbienne ». Dans le poème "Chrysé", « le chanteur de Lesbos » n’est autre qu’Arion, poète et musicien du VIIe siècle avant notre ère, sauvé des eaux par un dauphin mélomane.

André Chénier annote lui-même un épigramme : "traduction de Sappho". A l’égal d’augustes prédécesseurs ou successeurs Ronsard, Boileau, Vivien fervente helléniste ; André Chénier se réapproprie l’ode de Sappho, indifféremment intitulée « L’Ode II », « L’Ode à l’Aimée » ou « L’égal des dieux » dans un poème consacré à Mme Laurent Le Couteulx alias Fanny. Enfin l’homosexualité féminine est affichée dans Les Colombes et dans des ébauches d'élégies ou se devine l'inspiration de lectures antiques.


FRAGMENT NUPTIAL SAPPHIQUE TRADUIT PAR ANDRE CHENIER

Selon la numérotation de l'édition des Belles Lettres établie par Théodore Reinach et Aimé Puech (1989), l'épigramme suivant d'André Chénier s'inspire du fragment n° 109 du livre IX des épithalames de Sappho destinés à être chantés lors d'un mariage. Ce fragment rapporte un dialogue entre une jeune fille et la virginité :

 "La jeune fille. Virginité, virginité, tu me quittes, où t'en vas-tu ?

 La virginité. Non jamais plus, non jamais plus, enfant, je ne reviendrai vers toi."

Cet épithalame classé dans les "chants d'hyménée" est numéroté 94 dans l'édition établie par Edith Mora (Flammarion, 1966)

 

TRADUCTION DE SAPPHO par André CHENIER

« Virginité chérie, ô compagne innocente,
Où vas-tu ? Je te perds ah ! tu fuis loin de moi !
Oui, je pars loin de toi ; pour jamais je m’absente.
Adieu. C’est pour jamais. Je ne suis plus à toi. »

Note de l’édition de La Pléiade : "Ms : I, f° 51 précédé d’une note de Chénier : « traduction de Sappho » Latouche dans sa notice prétendit que Chénier avait seize ans quand il traduisait ses vers. Becq de Fouquières n’y trouva rien d’impossible. Mais G. de Chénier protesta énergiquement, en déclarant qu’un adolescent de seize ans ne pouvait se livrer à un pareil exercice. (Cf. son éd. P. 226 in fine.)"


"FANNY" D'ANDRÉ CHÉNIER INSPIRÉE DE L'ODE À L'AIMÉE

Dans ce quatrième poème de la série Fanny, consacré à l’amour platonique du poète pour sa muse Mme Laurent le Coutreux, la première strophe est inspirée de l’Ode à l’Aimée de Sappho. Dans la cinquième et dernière strophe, André Chénier se compare à un faon qui attend le trépas comme dans le poème original sapphique où l’heureux élu, l’égal des dieux « se meurt » ou « se sent mourir ». Philippe Brunet publie l’intégralité de ce poème dans « L’Égal des Dieux, cent versions d’un poème de Sappho » (éditions Allia, 1998)

FANNY
4

Fanny, l’heureux mortel qui près de toi respire
Sait, à te voir parler et rougir et sourire,
De quels hôtes divins le ciel est habité.
La grâce, la candeur, la naïve innocence
      Ont, depuis ton enfance,
De tout ce qui peut plaire enrichi ta beauté.

Sur tes traits, où ton âme imprime sa noblesse,
Elles ont su mêler aux roses de jeunesse
Ces roses de pudeur, charmes plus séduisants ;
Et remplir tes regards, tes lèvres, ton langage,
      De ce miel dont le sage
Cherche lui-même en vain à défendre ses sens.

Oh ! que n’ai-je moi seul tout l’éclat et la gloire
Que donnent les talents, la beauté, la victoire,
Pour fixer sur moi seul ta pensée et tes yeux !
Que, loin de moi, ton cœur fût plein de ma présence,
      Comme, dans ton absence,
Ton aspect bien-aimé m’est présent en tous lieux !

Je pense : Elle était là. Tous disaient : « Qu’elle est belle ! »
Tels furent ses regards, sa démarche fut telle,
Et tels ses vêtements, sa voix et ses discours.
Sur ce gazon assise, et dominant la plaine,
      Des méandres de Seine,
Rêveuse, elle suivait les obliques détours.

Ainsi dans les forêts j’erre avec ton image :
Ainsi le jeune faon, dans son désert sauvage,
D’un plomb volant percé, précipite ses pas.
Il emporte en fuyant sa mortelle blessure ;
      Couché près d’une eau pure,
Palpitant, hors d’haleine, il attend le trépas.


"LES COLOMBES" PAR ANDRE CHENIER


Le poème suivant Les Colombes fut publié la première fois en 1833 dans la deuxième édition des œuvres complètes d'André Chénier collationnées par Latouche chez Renduel et Charpentier. Ce poème bucolique inachevé serait imité de Gessner (source Histoire de la littérature française illustrée par Bédier et Hazard, 1924, Larousse).

BUCOLIQUES INACHEVEES

IV

LES COLOMBES

Deux belles s’étaient baisées... Le poète berger, témoin jaloux
de leurs caresses, chanta ainsi :
Que les deux oiseaux blancs. . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’une a dit à sa sœur : « Ma sœur… en un tel lieu croissent l’orge
et le millet…
L’autour et l’oiseleur.
Viens je te choisirai moi-même les grains que tu aimes et mon bec
bec s’entrelacera dans [le] tien… »
L’autre a dit à sa sœur : « Ma sœur… une fontaine
Coule dans le bosquet. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’oie ni le canard n’en ont jamais souillé les eaux, ni leurs cris…
Viens… Nous y trouverons une boisson pure
Et nous y baignerons notre tête et nos ailes…

et mon bec ira polir ton plumage.
Elles vont… Elles se promènent en roucoulant au bord de l’eau…
Elles boivent, se baignent, mangent ; puis sur un rameau leurs
becs s’entrelacent, elles se polissent leur plumage l’une à l’autre.
Le voyageur…

« Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidèles,
Se baisent. Pour s’aimer les Dieux les firent belles.
Sur leur tête mobile, un cou blanc, délicat
Se plie, et de la neige effacerait l’éclat.
Leur voix est pure et tendre, et leur âme innocente,
Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante.
L’une a dit à sa sœur : « Ma sœur . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L’autour et l’oiseleur, ennemis de nos jours,
De ce réduit, peut-être, ignorent les détours,
Viens . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’autre a dit à sa sœur : « Ma sœur, une fontaine
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le voyageur, passant en ces fraîches campagnes,
Dit : « Ô les beaux ramiers ! ô les belles compagnes ! »
Il s’arrêta longtemps à contempler leurs jeux.
Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux,
Dit : « Baisez, baisez-vous, colombes innocentes,
Vos cœurs sont doux et purs et vos voix caressantes ;
Sur votre aimable tête, un cou blanc, délicat,
Se plie, et de la neige effacerait l’éclat. »


ÉBAUCHE D'ÉLÉGIES SAPHIQUES

Ces ébauches d'élégies montrent que bien avant Baudelaire et Verlaine, bien différents du libertinage des poètereaux du XVIIIe et de la grossièreté des pamphétaires qui accusèrent Marie-Antoinette de tous les crimes dont l'inceste et la tribaderie, le pré-romantique André Chénier traite avec raffinement, sensualité et délicatesse les amours féminines. Néanmoins, André Chénier n'échappe pas aux clichés répandus des femmes à femmes narcissiques et haineuses des hommes. "Nul homme ne sera admis à ce mystère" peut se référer au mystère de "la secte des anandrynes" (1784) et "la fessée" de l'ébauche VI est digne d'un sadisme-lesbo-chénierien bien coquin où l'amour se décline dans la non liberté de l'Autre.

ÉBAUCHE D’ÉLÉGIES

V


Viens me trouver. Je languis, je sèche, je meurs d’impatiente. Toute seule sur mon lit dans cette belle matinée… Ah ! où es-tu ?... Peut-être dans ce moment tu es dans les bras de ton époux. Peut-être dans ses mains dures il ose presser tous ces charmes où mes baisers
Ont empreint tant de fois mes lèvres enflammées…
O ma jeune souveraine, ne te laisse jamais approcher à des hommes. Ils sont laids, mal faits, grossiers, ils ont le corps couvert de poils, ils n’ont point de contours gracieux… Viens, viens trouver la belle Sappho… Seule ici, je me regarde dans la glace qui est dans mon lit. Vois comme je suis belle… J’ai telle et telle forme… comme toi… et mes mains potelées, douces, délicates sont faites plutôt que les mains dures des hommes pour caresser nos membres doux et délicats… Mais tu ne viens point… Ah !
J’aime à me souvenir du temps de notre enfance,
Quand élevées ensemble nous imitions nos maîtresses d’écoles et [mot en ancien grec non transcriptible]. Tu étais déjà charmante… Ta petite figure enfantine… Mais depuis ce temps, tes tétons se sont embellis… Tes hanches ont grossi… Une jolie toison est venue. Ta bouche a appris quels baisers elle peut donner… Tes yeux ont appris à… à se tremper d’amour… Ah ! viens, viens, (répéter les vers du commencement), je languis… jam totis resoluta medullis.

Il faut l’appeler Cydno, candida Cydno. C’était une maîtresse de Sappho.

 

Les philologues Théodore Reinach et Aimé Puech auteurs d' Alcée-Sapho (Les Belles lettres, 1989, p. 172) rappelle l'existence de Cydnô, par la voix :

"d'Ovide (Héroïde XV, 17, 19) faisant interpeller par Sapho Anactoria, Cydnô, Athis "et cent autres que j'ai aimées - non sans donner prise au soupçon".

Cette "Cydnô" citée par Reinach et Puech est transformée en "Cydro" dans les Héroïdes ovidiennes publiées par Bornecque, Prévost et Porte aux Belles Lettres (1999, p. 91-92) :

"Ni les filles de Pyrrha, ni celles de Méthymne, ni la foule des autres Lesbiennes ne me plaisent. Sans charme pour moi est Anactorié, sans charme la blanche Cydro ; Atthis n'est plus, comme naguère, plaisante à mes yeux, ni cent autres, que je n'ai pas aimées sans crime."

"Cydno" pour Chénier et Reinach, "Cydro" pour Bornecque et d'autres comme Edith Mora ou Frédérique Vervliet dans Sappho, Le Désir, Oeuvres complètes suivies de la VIe Héroïde d'Ovide (Arléa, 1995) : coquille ou leçon interprétative différente des manuscrits ?

Peu importe. Cydno ou Cydro ont pour étymologie le "Cid" (amoureux de Chimène) "qui vient de Seid, nom qui veut dire seigneur" (De Feller, Biographie Universelle, 1838, t. 2, p. 261) titre masculin de haut dignitaire à rapprocher de l'interpellation d'André Chénier "Ô ma jeune souveraine". Chénier est un lecteur assidu des poètes antiques latins et grecs. Il s'inspire d'Ovide et à son tour il "souffle" à Gilbert Lely le poème " Sappho à Cydno" et vraisemblablement à moindre mesure il inspire Ibykos de Rhode, auteur d'une "Cydno la Lesbienne" qui imite d'abord Pierre Louÿs.

 


 

VI

O ma jeune souveraine, te portes-tu bien ?... Le sommeil… Seras-tu bien fraîche pour la délicieuse orgie de ce soir ?... Nul homme ne sera admis à ce mystère… Une telle… Une telle… etc… Toutes belles… nous serons dans le pavillon dans un beau jardin

L’ambre des douces fleurs, les jaillissantes eaux…

l’appartement bien parfumé… Après un bain de parfums… nous nous mettrons toutes nues… Nous verrons des beautés divines et innombrables… Mais si je te vois sous les baisers d’une autre… les yeux trop enivrés de plaisir… je m’élancerai, j’irai t’enlever par tes beaux flancs et ma main donnera bien fort le fouet à tes belles fesses pour te punir d’oublier que c’est moi qui t’aime et d’oser être si heureuse avec d’autres que moi.

 

 


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28/05/2004 et mise à jour le 28/05/2004


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