LETTRES A EMILIE SUR LA MYTHOLOGIE par Charles-Albert Demoustier

LETTRE XLIX. VENUS, SON CULTE, SES DIVERS NOMS, SAPHO.

 

(Lettres à Emilie sur la Mythologie par C.A. Demoustier, Collection de la Bibliothèque Française, Paris, Ménard et Desenne, fils ; 1822, Imprimerie de Chaignieau Jeune. Ici volume 2, troisième partie, pages 84 et 85 gravure " Sapho" par Desenne selon Johannot Sculpteur.

voir ici Sapho en détail

3 volumes in-12 (100 mm x 173 mm) avec frontispice et deux gravures hors texte dans chaque partie. Deux parties par volume. Manque dans l'exemplaire consulté le fronstispice de la sixième partie du volume 3.)

Ici Introduction sur l'auteur Charles-Albert Demoustier.

Les lettres à Emilie sur la mythologie en prose et en vers, éditées à la fin du XVIIIe siècle (1786-1798) eurent un réel succès d'édition tout le XIXe siècle. En effet, l'ouvrage destiné à la jeunesse, apprend, à travers les amours des dieux et déesses, à se préparer avec humour, badinage et sagesse aux dures lois de l'amour et du mariage. L'ouvrage découpé en six parties contient 95 lettres adressées à une certaine Emilie, objet des chastes amours de l'auteur, demeurée longtemps inconnue de la petite histoire littéraire. Dans l'histoire de la poésie française (Albin Michel, 1975), Robert Sabatier classe Demoustier parmi les poètes secondaires de la poésie légère du XVIIIe dont Dorat est le chef de file (1734-1780).

"Charles-Albert Demoustier (1760-1801) appartenait par son père à la famille de Racine et par sa mère à celle de La Fontaine. Ces origines ne le firent pas se surpasser. Il vécut loin du monde et du vain bruit, n'écrivant qu'un recueil de prose farcie de vers intitulé Lettres à Emilie où, sous des signes mythologiques, il chante Diane, Minerve et Vénus, en même temps que les neuf dames qui président à la création artistique :

Enfin la champêtre Erato
Chanta les amours du hameau
Sur l'air plaintif de la romance
Euterpe de son flageolet
L'accompagna ; puis en cadence
Terpsichore, par un ballet
Termina gaiement la séance."

Aux héros mythologiques, l'auteur greffe des faits ou des personnages historiques comme Sapho ou le massacre des femmes de Lemnos. Sapho est introduite dans la lettre XLIV (44) sur Vénus qui tient une place remarquable dans l'ouvrage. En effet sur les 95 lettres de l'oeuvre, la deuxième partie consacre huit lettres à Vénus : la Naissance de Vénus, l'éducation de Vénus, la Ceinture de Vénus, Vénus présentée à la cour Céleste, Mars et Vénus, Mariage de Vénus, Vénus aimée d'Apollon, Vénus dans l'île de Rhodes. Les sept merveilles du Monde, Vénus et Adonis, Mars et Vénus surprit par Vulcain. Dans la troisième partie, la lettre 44 traite de Vénus, son culte, ses divers noms, Sapho.

Lettre XLIV.

VENUS, SON CULTE, SES DIVERS NOMS, SAPHO.

Le triomphe de Vénus fut célébré dans tout son empire avec une alégresse que Minerve et Junon se dispensèrent de partager. Ses adorateurs accoururent en foule de toutes les contrées de l’univers, et se réunirent dans son temple de Cythère. La déesse y avait plusieurs autels, devant lesquels elle était représentée avec différens attributs. Ici, elle paraissait sur un char traîné par des moineaux, le sein découvert, le front couronné de roses, la langueur dans les yeux, et la volupté sur les lèvres.
Là, elle était assise sur une conque marine, attelée de deux colombes. Une draperie légère, dont les plis étaient retenus par sa mystérieuse ceinture, couvrait la moitié de ses charmes. Sans voile, elle n’était que belle ; voilée, elle était divine. Elle tenait un faisceau des traits redoutables dont elle remplit le carquois de son fils. On prétend qu’armée de ces traits, elle triomphait de Jupiter armé de la foudre, et le forçait de lui rendre hommage.

    Jupin, quoiqu’il fût un peu fier,
Aux autels de Vénus apportait son offrande.
Le plus grand potentat, quand la beauté commande,
    Est un bien petit Jupiter.

Plus loin, on la voyait couronnée de myrte, tenant un miroir, les pieds revêtus de sandales tissues d’or et de soie, et le sein couvert de chaînes d’or et de pierreries. Ces attributs rappellent le culte honteux que les filles de Chypre rendaient à Vénus. Elles se prostituaient en son honneur sur le rivage de la mer, et tiraient de ce commerce infâme, des sommes considérables, et des bijoux dont elles se composaient une dot, avec laquelle elles se mariaient. On assure qu’elles devenaient alors honnêtes femmes, et que chez nous on voit encore quelques exemples d’un tel changement. Ainsi soit-il !
On voyait aussi Vénus tenant d’une main la pomme de la beauté, et de l’autre une poignée de pavots.

    Sous ces pavots délicieux,
    Trop heureux l’amant qui sommeille,
S’il ne devrait rouvrir les yeux !
    Mais tôt ou tard il se réveille.

La déesse était encore représentée sous la figure d’une vierge ayant les yeux baissées, et les pieds posés sur une écaille de tortue :

    Pour montrer qu’une jeune fille
Doit toujours renfermer, de crainte du soupçon,
    Sa beauté dans sa maison,
    Sa vertu dans sa coquille.

Enfin Vénus paraissait sur un char d’ivoire traîné par des cygnes. Sa taille était majestueuse, son front calme et serein, sa tête élevée, et ses yeux fixés vers le ciel. L’Amour était à ses pieds, les yeux couverts d’un bandeau, les ailes déployées, et portant un carquois rempli de traits enflammés. Sous ces attributs ? Vénus présidait à cet amour chaste et pur, à cette flamme céleste, qui, sans jamais s’altérer, brûle les vrais amans, et semble élever leurs âmes réunies vers le séjour de la divinité. Mais ce culte particulier, qui, dès lors, était moins observé que les autres, est entièrement oublié de nos jours, et je n’en suis pas étonné ;

    Puisque de la Vénus modeste
    On a même oublié le nom,
    Comment se rappellerait-on
    Qu’il est une Vénus céleste ?

On voyait autour d’elle la douce Persuasion, qui suit ordinairement la Beauté. La Candeur siégeait sur son front, la Timidité tempérait le feu de ses regards, le Sourire animait ses lèvres, et, de sa bouche entr’ouverte, on croyait entendre sortir de cette éloquence enchanteresse que les rhéteurs enseignent, mais qu’ils n’apprennent point.

L’éloquence est un don. Tous les graves auteurs
Qui prétendent dicter l’art d’enchaîner les cœurs,
    Sont des sots avec leur science.
Voyez de la Beauté les regards enchanteurs ,
Ecoutez ses discours doux, simples et flatteurs ;
Vous y trouverez mieux que chez les orateurs,
    Les éléments de l’éloquence.

Vénus était encore accompagnée des trois Grâces, qui se tenaient par la main, pour marquer qu’elles ne se séparent jamais.

Rien ne peut désunir l’amitié qui les joint ;
Chaque Grâce à ses sœurs semble être nécessaire.
    Il faut les réunir pour plaire :
    Qui n’en a qu’une, n’en a point.

Cependant les prêtresses de Vénus, le front couronné de myrte, s’avancèrent vers le sanctuaire ; elle portaient du lait et du miel qu’elles allaient offrir à la déesse. La grande-prêtresse se prosterna la première aux pieds de Vénus céleste, et lui présenta deux colombes, en lui adressant cette prière :

    Vénus, de ces oiseaux fidèles,
    Reçois l’offrande, et que chez nous
    Les amans, même les époux,
    Les prennent enfin pour modèles !

Ensuite on fit des libations de vin en l’honneur de Vénus populaire. On immola une chèvre * blanche, et l’on brûla les cuisses des victimes sur son autel, où l’on entretenait un feu de genièvre et d’acanthe. Les sacrificateurs présentèrent aussi un porc sauvage ** ; mais il n’entra point dans le sanctuaire, de peur que sa vue ne rappelât à Vénus la mort de son cher Adonis. Il fut immolé à la porte du temple, et Cypris agréa ce sacrifice expiatoire, offert au mânes de son amant.
Ensuite plusieurs vierges et quelques femmes s’avancèrent vers l’autel de Vénus nuptiale, qui d’une main, tenait le globe du monde qu’elle regénère, et portait entre les deux mamelles le flambeau de l’hyménée ***. Elles étaient couronnées de roses, dont l’incarnat ou la blancheur peignaient en même temps l’ardeur et la pureté de leurs désirs. L’or et l’ébène de leurs longs cheveux flottaient sur leur cou d’albâtre, et pendaient jusqu’à terre. Les vierges désiraient des époux ; les épouses, des enfans. Elles supplièrent Vénus d’exaucer leurs vœux, et lui consacrèrent leur chevelure. Aussitôt la prêtresse en coupa les tresses flottantes, qu’elle suspendit aux autels de la déesse.
Ce sacrifice qui plaisait à Vénus, s’est perpétué autant que son culte. Bérénice, long-temps après, voulant obtenir la victoire pour son époux, consacra sa chevelure à Vénus.

Pour vous, Emilie,

    Heureusement vous cherchez peu la gloire,
Et vous n’avez besoin d’offrande, ni de vœux,
Lorsque vous voulez gagner une victoire :
Mais si, pour obtenir un sort victorieux,
Vous alliez quelque jour, nouvelle Bérénice,
Aux autels de Cypris suspendre vos cheveux,
Que Zéphyr gémirait d’un si beau sacrifice !

Quant à la chevelure de Bérénice, le lendemain de l’offrande, elle disparut du temple. A cette nouvelle,

Messieurs les courtisans s’étant rassemblés tous
    Pour convenir de sa métamorphose,
Se dirent quelque temps : Eh bien ! Qu’en ferons-nous ?
    Car il fallait en faire quelque chose.
    Enfin sans trop savoir pourquoi ;
    A l’aide d’un certain poëte****,
    Ils en firent un astre. Moi,
    J’en aurais fait une comète.

Tel était le culte de Vénus. Elle punissait sévèrement les femmes qui manquaient envers elle de dévotion. Les dames de Lemnos ayant quelque temps interrompu ses fêtes, la déesse les rendit odieuses à leurs maris, qui, étant alors en guerre avec les Thraces, emmenèrent des prisonnières, qu’ils épousèrent au lieu de leurs femmes. Celles-ci, pour venger cet outrage, formèrent et exécutèrent le complot de massacrer, en une seule nuit, tous leurs époux avec leurs concubines *****. Craignant ensuite qu’un jour les enfans ne vengeassent sur elles-même la mort de leurs pères, elles les égorgèrent au berceau. Vous voyez, Emilie, qu’on ne néglige pas impunément le culte de Vénus.

    Profitez d’un si triste exemple,
Sacrifiez souvent à la mère d’Amour,
    Et permettez-moi quelque jour
De vous donner la main quand vous irez au temple.

Cependant lorsqu’on éprouvait les fureurs de Vénus, il y avait autrefois plusieurs moyens de s’en délivrer. Outre certaines herbes qui avaient la vertu d’apaiser les transports de l’amour, on avait recours aux onde du fleuve Silemne ; à peine s’y était-on baigné, qu’on oubliait l’objet aimé. La roche de Leucade, qui s’élève sur le rivage de la mer Ionienne, avait la même propriété. On s’élançait du sommer de ce rocher dans la mer, et soudain l’on était guéri. Beaucoup d’amans, et même quelques femmes, firent ce saut périlleux. L’illustre Sapho fut de ce nombre. Elle eut le malheur d’aimer Phaon, jeune Lesbien, à qui Vénus avait donné un vase d’essences divines, avec lesquelles il s’était rendu le plus beau des hommes.

    Vous connaissez les Phaons de nos jours,
Honte de notre sexe, idoles de nos femmes,
Qui sont au désespoir de chagriner ces dames,
Mais qui ne peuvent pas suffire à tant d’amours.

Tel était l’amant de Sapho. L’amant qui s’aime, n’aime pas. Sapho en fit la cruelle expérience ; et, pour se guérir de son fatal amour, elle eut recours à la roche de Leucade. Mais avant de se précipiter dans les flots, elle posa sur le rivage sa lyre couronnée de cyprès, et grava ces vers sur le rocher :

Je vais boire l’onde glacée
Qui doit effacer pour toujours
De mon cœur et de ma pensée
Le souvenir de mes amours.

Enfin, je braverai les armes
Du cruel enfant de Vénus.
Je ne verserai plus de larmes…
Mais, hélas ! je n’aimerai plus.

Je n’aimerai plus !… Quoi ! sa vue
Ne me fera plus tressaillir !
Je l’entendrai sans être émue
Et sans frissonner de plaisir !

Quoi ! mon cœur ne pourra plus même
Se figurer qu’il me sourit,
Qu’il est là, qu’il me dit : je t’aime,
Que je pleure, qu’il s’attendrit !

Je ne pourrai plus, sur la rive,
Les jours entiers l’attendre en vain ;
Le soir m’en retourner pensive,
Et me dire, il viendra demain !

Adieu donc, espoir, rêverie,
Illusion, dont la douceur
M’aider à supporter la vie
Et le veuvage de mon cœur.

Et toi, malgré les injustices
Qu’à ce cœur tu fis essuyer ;
Perfide, de mes sacrifices,
Le plus dur, c ’est de t’oublier.


[Notes de l'auteur Demoustier]

* Lucien (retour)
** Strabon rapporte (liv. IX) que Vénus recevait quelquefois des sacrifices de porcs, pour venger la mort, d’Adonis. J’ai mis ce passage en action. J’en use ainsi de toutes les autorités des auteurs, pour éviter la sécheresse des citations.(retour)
***On l’appelait Migonitis, c’est-à-dire, Conjugalis, conjugale. Ce mot dérive du verbe grec Migunmi, conjugere, joindre, unir. Pausan., liv III (retour)
****Calimaque composa un poëme à ce sujet. Les astronomes avaient, depuis peu, découvert une nouvelle constellation. Le poëte, de concert avec eu, la nomma la chevelure de Bérénice.(retour)
*****La seule Hypsipyle conserva la vie au roi Thoas, son père, qu’elle fit sauver secrètement dans l’île de Chio.(retour)

 

 
	  

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