"DOUTES HISTORIQUES SUR SAPHO"
PAR LE DOCTEUR PIERRE ROUSSEL (1742-1802)
 

 
Le docteur Pierre Roussel naquit en 1742 à Ax dans le département de l'Ariège en France. Il fit des études de médecine à l'Université de Montpellier et monta à Paris faire œuvre de médecin, d'anthropologue, de journaliste, d'écrivain avec le Système physique et moral de la femme ou Tableau philosophique de la constitution, de l'état organique, du tempérament, des mœurs et des fonctions propres au sexe publié en 1775. Sous couvert scientifique " des différences générales qui distinguent les deux sexes ", (titre de la première partie), cet ouvrage encourage et maintient la femme dans ses rôles reproducteur et domestique. Dans une note du chapitre IV de son ouvrage principal, le docteur Roussel reconnaît en Sapho une femme d'exception et cite par la voie "d'un écrivain de ce siècle", Montesquieu, d'autres exemples singuliers. Mais au nom des statistiques et des probabilités, Roussel contrairement à l'auteur de l'Esprit des lois ne tira aucune hypothèse favorable à l'égalité du système moral des deux sexes.
Le docteur J.-L. Alibert qui signa l'Eloge historique de Pierre Roussel ajouta à la sixième édition publiée en 1813 trois pièces écrites par le médecin philosophe : " Notice sur Madame Helvétius ", " Doutes historiques sur Sapho ", " Note sur les Sympathies ". L'article sur Sapho ne traite pas des moeurs de la poétesse mais d'interrogations relatives au saut de Leucade. Roussel ignorait-il en sa qualité de lecteur assidu des auteurs antiques et modernes la controverse au sujet des amies de la poétesse ? Aucunement ! Alors pourquoi commenta-t-il le saut et tut-il l'inversion sexuelle alors que celle-ci deviendra plus tard un thème médicalisé ? Peut-être est-il comme de nombreux penseurs du XVIIIe siècle influencé par l'œuvre de Madame Dacier, philologue du XVIIe siècle pour qui Sapho ne fut pas d'une "sagesse exemplaire" car passionnément amoureuse de Phaon. Pour Roussel, aucun doute, la femme est destinée à l'homme. Mais pour Madame Dacier, cette femme d'exception eut un caractère courageux donc viril en sautant de la falaise de Leucade. L'hypothétique saut intéresse le docteur en médecine pour son pouvoir imaginaire de guérison : Sappho native de l'île de la mer Egée, Lesbos, serait éventuellement venue dans l'île ionienne (voir la carte) Leucade pour guérir de sa passion non pour s'y noyer. Ainsi le courage ou le caractère viril de Sappho sont inconsciemment inexistants chez Roussel puisqu'elle chercherait en Leucade un remède à ses maux bien féminins.
 
L'homosexualité deviendra le thème de la littérature médicale et romanesque surtout au XIXe siècle.
 
 
 
 
 


 

DU SYSTEME PHYSIQUE ET MORAL DE LA FEMME

 
par le Docteur Pierre Roussel
 
(...)
 
CHAPITRE IV.
 
Des effets immédiats qui paraissent dériver de

l'organisation des parties sensibles de la femme (I)

 
(I) Un écrivain de ce siècle, qui regarde l'esprit comme le résultat de la seule éducation, et qui exclut l'organisation du nombre des causes qui peuvent le modifier, nie aussi que la différence organique sur laquelle le sexe est fondé, puisse avoir aucune influence sur la manière de sentir et de penser, parce que quelques femmes se sont élevées au dessus du commun des hommes, et qu'il a existé des Sapho et des Hipparchie ; comme il soutient que le climat n'influe point sur le caractère et la législation des peuples, parce qu'on a vu de bonne et de mauvaises lois chez les nations qui se trouvent sur la même latitude ; que la vigueur du corps n'a aucun rapport avec celle de l'esprit, parce que Pascal et Pope étaient d'une constitution faible et maladive ; qu'enfin le génie est exempt des altérations de l'âge, parce que M. de Voltaire a le privilège singulier de faire de belles tragédies à celui de quatre-vingts ans. Comme nous n'avons l'honneur de défendre aucune hypothèse, nous ne saurions avoir égard à ces exemples particuliers ; mais nous nous en tiendrons aux probabilités qui résultent des faits généralement et constamment observés. Nous croyons, par conséquent, qu'un Français a plus d'esprit qu'un Samoïède ; que si quelques personnes valétudinaires montrent quelques force de génie, elles en montreraient encore davantage si elles se portaient bien ; qu'à quatre-vingts ans on radote encore plus communément qu'on ne fait de bonnes pièces dramatiques ; et qu'enfin, la différence de sexes peut en mettre dans l'esprit et dans le caractère, parce que des instruments différents doivent produire des effets différents.
 

 

DOUTES HISTORIQUES SUR SAPHO

 
On a lieu de douter que Sapho soit morte à Leucade. La plupart des auteurs qui ont parlé d'elle se contentent de dire que n'ayant pu parvenir à faire passer dans le cœur de Phaon l'ardeur dont le sien brûlait, et qu'elle a si bien répandue dans ses vers, elle se précipita dans la mer. Si elle n'avait en effet que le dessein de terminer une vie que l'amour rendait si malheureuse, il est probable qu'elle l'a fait dans son pays. On peut se noyer partout où il y a de l'eau quand on en a bien la fantaisie, et elle habitait une île. Pourquoi serait-elle venue de Lesbos chercher Leucade, sur la côte occidentale du continent de la Grèce, c'est comme si une personne partait de l'île de Corse pour venir se noyer au Havre.
Si elle est venue réellement à Leucade, ce n'a pu être que dans la vue, non de périr, mais de guérir. Le saut que les amants malheureux faisaient du haut de ce rocher fameux dans la mer, passait, dans la Grèce, pour un remède efficace contre les fureurs d'un amour incurable par tout autre moyen, et on allait à Leucade pour guérir de l'amour, comme nos malades vont aux eaux de Bourbonne ou de Barège, pour se délivrer d'un rhumatisme. L'application de ce remède extrême exigeait des précautions pour l'empêcher de devenir funeste à la personne qui en faisait usage. Comme le rocher de Leucade était fort élevé, afin de rendre la chute du malade moins rapide et moins violente, on attachait à son corps des matières légères, telles que des plumes ; et des hommes dans des batelets se tenaient tout prêts pour le retirer de l'eau aussitôt qu'il était tombé. Cette opération se faisait de jour, et elle n'aurait pu guère se faire de nuit, sans inconvénient, même au clair de lune.
Cependant il en était du saut de Leucade comme de certains remèdes violents : beaucoup de ceux qui y avaient recours y succombaient, et Sapho a pu être une de ces victimes.
Il est facile de concevoir que la santé d'une personne, longtemps consumée par une passion malheureuse, était déjà altérée lorsqu'elle se soumettait à une épreuve périlleuse, et que le saisissement que devaient produire en elle la chute de rapide d'un lieu très-élevé et l'immersion profonde dans les eaux, pouvait lui devenir funeste.
On ne connaît point l'origine de l'opinion qui faisait regarder le saut de Leucade comme un remède contre l'amour ; il y a des moyens analogues à celui-là contre d'autres maladies, qui ont eu, et qui ont peut-être encore, dans certains pays, une vogue dont le fondement n'est pas mieux connu. Cette sorte de pratique s'établit vraisemblablement sur quelque fait extraordinaire que le vulgaire, selon sa coutume, érigea en règle générale. Un amant au désespoir se sera précipité du haut du rocher de Leucade ; des pêcheurs se trouvant près de cet endroit, se seront empressés de le secourir et de le sauver. Il n'est pas impossible que l'impression forte qu'il aura reçue l'ait entièrement guéri. Des gens qui s'étaient jetés dans l'eau pour y périr, et qui en ont perdu l'envie ; on a vu même des fous guéris de leur folie par une violente chute.
Il est, en effet, assez conforme aux lois de la sensibilité, que les états extrêmes de l'âme puissent être détruits par des secousses extraordinaires d'un autre genre ; et il ne faut peut-être pas moins que cela pour détruire des rapports moraux que leur véhémence et l'habitude ont rendu presque indélébiles.

 

 

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Bibliographie :

- "Système physique et moral de la femme suivi du système physique et moral de l'homme, par Roussel précédé de l'Eloge historique de l'Auteur, par J.-L. Alibert, médecin de l'Hôpital Saint-Louis et du Lycée Napoléon. Sixème édition, Ornée de gravures, et augmentée, 1° d'une Notice sur Mm Helvétius ; 2° d'une Note sur les Sympathies ; de doutes historiques sur Sapho, pièces qui n'avaient pas encore été réunies.chez Caille et Ravier, Libraires, rue Pavée-Saint-André des Arcs, n° 17. Et chez les mêmes, à la Librairie Médico-Chirurgicale, rue des Mathurins-Saint-Jacques, n° 19, au coin de la rue des Maçons. 1813"
 
N.B. La Bibliothèque nationale française propose le Système physique et moral de la femme ou Tableau philosophique de la constitution, de l'état organique, du tempérament, des mœurs et des fonctions propres au sexe / par P. Roussel, 1995 [document électronique : reprod. de l'éd. de 1775]
 
- Sappho Les Fictions du Désir 1546-1937 par Joan DeJean traduit de l'anglais (Etats-Unis) par François Lecercle éd. Hachette Supérieur
 
 



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