DU SAPHISME CHEZ FRANÇOIS GACON, LE POÈTE SANS FARD (1667-1725)

 

Dans son Histoire de la Poésie Française (XVIIIe siècle, pp. 40 & 122), Robert Sabatier juge :

François Gacon (1667-1725), dit « le poète sans fard », ne dut sa réputation qu’à la vigueur de ses attaques contre Boileau, Bossuet, Fontenelle, Dufresny, La Motte, Jean-Baptiste Rousseau comme en témoignent pour ces derniers son Homère Vengé et son Anti-Rousseau. Ce satirique traduisit en vers français Anacréon mais se signala par sa médiocrité stylistique partout. (…) On vit au XVIIIe siècle bien des fantaisies : François Gacon (1667-1725) par méchanceté avait écrit les Fables de La Motte mises en vers françois en assortissant son ouvrage d’injures et de grossièretés. »

Natif de Lyon et mort au prieuré de Baillon, défenseur des Anciens, poète satirique et auteur de livres pieux en ses vieux jours, François Gacon attaqua ses contemporains dans l’œuvre qui lui valut son surnom Le Poète sans fard (1697). Comme nombre de littérateurs, il traduisit en françois les Odes d’Anacréon et de Sapho qu’il préfaça d’un long discours débutant ainsi :

«Il faut être aussi téméraire que je suis, pour oser mettre au jour une Traduction en vers des Ouvrages d’un ancien Poëte, & d’un Poëte tel qu’ANACREON : outre que c’est ne vouloir pas convenir avec le célèbre Mr. LE CLERC, de l’inutilité, & du danger de la Poësie, c’est donner atteinte à l’éloquente disgression de Mr DE FONTENELLE sur les Anciens ; & c’est se révolter contre la décision de l’illustre Me DACIER en faveur des Traductions en prose.
Quelque danger qu’il y ait à combattre les sentiments de ces fameux Auteurs, le zèle que j’ai pour la vérité, fait que je n’hésite point à entrer en lice pour soutenir un parti, qui me paraît avoir la raison de son côté. Dans ce dessein je diviserai ce Discours en trois parties ; dans la premiére je ferai voir l’utilité de la Poësie contre les attaques de ses Adversaires ; dans la seconde je m’éforcerai de maintenir la préférence due aux Anciens sur les Modernes ; & dans la troisiéme j’espére prouver invinciblement que les vers sont préférables à la prose, quand il s’agit de traduire les Ouvrages des Poëtes. »

.

Ainsi, François Gacon s'oppose à Mme Dacier tant pour la forme que pour le fond. Pour traduire l'hymne à Vénus - unique poème totalement conservé de Sappho -et l'Ode (L'Ode à l'Aimée ou l'égal des dieux, fragment n° 31 dans la numérotation d'E. Lobel et D. Page), Mme Dacier choisit la prose tandis que Gacon opte pour la rime. Elle décide que la calomnie sur les mœurs lesbiens l'emporte tandis qu'il reconnaît cependant que l'ode sapphique s'adresse à une amie. Ainsi François Gacon critique moins Madame Dacier que son père Tanneguy Le Fèvre de Saumur, chrétien irrespectueux des Evangiles,"idolâtre, jusqu'au point de lui pardonner sa honteuse débauche". Conscient de l'effet sur ses lecteurs, dans sa traduction de l'Ode, le poète sans fard travestit le sexe de la personne aimée et justifie cette "précaution" pour ne pas choquer, pour ne pas déplaire "aux gens sages", pour rendre le texte "plus naturel" et donc "plus beau". François Gacon sait pourtant grâce à Denys Longin que le sublime se tire des circonstances d'une passion infâme et d'une horrible débauche ! car Longin, le pseudo-auteur latin du Traité du Sublime, ne commente que le style et n'inverse pas le sexe de l'Aimée. Gacon le sait mais ne peut l'admettre et critique non sans raison la traduction de Monsieur L*** qui n'est autre que le poétereau baron de Longepierre mais corrige aussi, non sans vergogne, le "sublime" à sa manière !!! En celà le poète sans fard est bon élève du critique Nicolas Boileau-Despréaux auquel il se réfère.

LES ODES

D'ANACREON

ET

DE SAPHO

EN VERS FRANÇOIS

PAR

LE POËTE SANS FARD

A ROTTERDAM

CHEZ FRITSCH ET BÖHM

MDCCXII

Les deux seules Odes qui nous restent de tous les Ouvrages de Sapho, sont sufisantes pour nous faire voir, que c’est avec justice qu’on lui a donné le nom de Dixiéme Muse. Mais quelques beaux que soient ses vers, nous ne devons pas en être idolâtres, jusqu’au point de lui pardonner sa honteuse débauche en faveur de leur beauté.
Monsieur Le Fevre de Saumur, méritoit donc bien d’être vesperisé en plein Consistoire, pour avoir taché de l’excuser au mépris des paroles de St Paul, qui condamne si fort la passion impudique :
Propetereà tradidit illos Deus in passiones ignominioe ; nam foeminoe eorum immutaverunt naturalem ufum, in eum ufum qui est contra naturam.
Un Chrétien d’une Communion, qui se pique de suivre si rigidement l’Ecriture, pouvait-il avoir ce passage devant les yeux, & dire que Sapho etoit excusable, puisque l’ardeur de la passion est cause qu’elle nous a laissé de si beaux ouvrages ? Hoc admirable Odarium scripsit ; quod tale est , ei ut ignofcendum putem, fi quando à viris ad foeminas defultoriam faceret. Quel Casuiste !
Madame Dacier, sa fille, a pris un meilleur parti ; c’est de dire, que tout ce qu’on impute à Sapho touchant ce déreglement, est une pure calomnie. Je serois même assez de cet avis, si l’une de ses odes ne prouvoit visiblement , que ce n’est pas à tort qu’on l’a accusée. Elle est écrite à une de ses amies, & elle est pleine d’un feu si violent, qu’il est comme impossible, que l’Auteur n’en ait été brulé lui-même. C’est ce qu’à voulu signifier Horace par ces vers :

Spirat adhuc amor
Vivuntque commossi calores
Æolioe fidibus puellæ..

Lib. IV Od. 9

Sapho étoit de l’Ile de Lesbos, & vivoit environ cinq cens ans avant J. CHRIST. Tout le monde sçait comme elle termina sa vie par un coup de désespoir , & pour s’être vüe méprisée par un jeune homme qu’elle aimoit éperdument. L’on pretend même, que la Lettre qu’Ovide lui fait écrire à cet Amant, n’est qu’une copie de celle qu’elle lui écrivit effectivement en Sicile, où il s’étoit retiré, pour se delivrer de sa presence importune. Pour bien traduire ces deux Ouvrages , il faudrait être animé du même esprit , qui conduisoit la main de leur Auteur ; autrement l’on court risque de donner dans un discours plus froid que la glace même. La Traduction de Monsieur L ** dont voici un morceau, rejouïra le Lecteur ; c’est Sapho qui parle à Vénus.

Sur un char éclatant vous étiez lors portée,
Que de vites Moineaux d’une grace enchantée,
Par le milieu des Airs avec rapidité
Emportoient sans obstacle , & d’une aile agitée
Fendant avec ardeur la route présentée,
Pour amener ici du Ciel pour moi quitté
          Leur Maitresse invitée.

Toute l’Ode est à - peu - près du même stile. La Traduction en prose, quoique plus intelligible, est si foible qu’elle n’est pas beaucoup plus estimable ; sur tout , lors qu’elle fait dire à Sapho, qu’une sueur froide coule de tout son corps ; ce qui forme une image très-degoutante , ainsi que Mr. Boileau l’a fort bien remarqué.
Comme je me suis toujours défié du cœur & de l’esprit des femmes, je me suis livré le moins que j’ai pu à cette passion, qui nous soumet à leur empire ; cependant , quelque novice que je sois en langage d’amour, je ne crois pas qu’on puisse reprocher à ma Traduction la même froideur, qui se trouve dans celles, dont je viens de parler.

 

HYMNE
A
V E N U S.

Fille de Jupiter,  ô puissante Déesse,
                     Qui te plais à séduire un Cœur !
 Helas ! ne soufre point qu’en proie à la tristesse
                     Le mien succombe à sa langueur.
Mais ainsi qu’autrefois sensible à ma priere
                     Tu quitois la celeste Cour ,
 Sur ton Char, sans tarder, de l’air fend la carrière,
                     Et vien soulager mon Amour.
A grand-peine ta main avoit oté les Rênes
                     A tes six aimables Oiseaux
Que tu me demandois quelles étoient mes peines ,
                     Et l’origine de mes maux.
Sapho, me disois-tu d’une bouche riante ,
                     Parle, je ferai tout pour toi ;
D’un jeune & beau garçon es-tu nouvelle Amante ?
                     Je le rangerai sous ta loi.
Oui, si jusqu’à ce jour , fier , farouche , insensible ,
                     Il a méprisé tes apas ;
 Je veux que desormais par un charme invincible
                     Il suive sans cesse tes pas.
Ses presens, ses soupirs, ses soins & sa tendresse
                     Te vont convaincre de ses feux ,
Et jamais sous le Ciel , Amante , ni Maitresse
                     N’a joüi d’un sort plus heureux.
C’est ainsi qu’à Sapho, Déesse favorable ,
                     Tu tenois de charmans discours.
 Ma peine, en ce moment, n’est pas moins deplorable.
                     Vien promtement à mon secours.
               
                           

Si cette Hymne est une vive peinture de la situation où se trouvoit son Auteur , & si on ne peut s’empêcher d’en avoir pitié en l’entendant se plaindre amoureusement ; l’Ode suivante renferme une passion si infame & une débauche si horrible, qu’il est dificile de n’en pas blamer la honteuse & criminelle extravagance.
Je croi que la precaution que j’ai prise, afin que les Lecteurs n’en sussent point choquez, ne déplaira pas aux gens sages ; & il seroit à souhaiter, que ceux, qui ont traduit cette Ode avant moi, eussent pris le même tour, qui, outre qu’il étoit très-facile à prendre, la rend plus naturelle, & par consequent d’une plus grande beauté.
Chaqu’un sçait que Catulle a traduit cette belle Ode en latin, & que Longin la donne comme un modelle du Sublime qui se tire des Circonstances. Les Reflexions de cet habile Rhéteur sur cet ouvrage, font voir, que l’Antiquité l’a toujours regardée comme un Chef -d’œuvre , & font en même tems regreter la perte des autres Poësies de cette Muse de la Grece.

ODE

Heureuse, cher Phaön, la Beauté jeune & tendre
Sur qui tu fais tomber l’éclat de tes beaux yeux !
Le plaisir de te voir , le charme de t’entendre
Font que dans son bonheur elle égale les Dieux.

Pour moi, dès qu’une fois tu daignes me sourire,
Certain je ne sai quoi s’empare de mes sens ;
Mon Ame est toute émüe , & je ne saurois dire ,
Jusqu’où va la douceur du plaisir que je sens.

Mon cœur est penetré d’une flame subtile ;
Mon oreille n’entend qu’un murmure confus ;
Ma langue s’embarrasse, & devient immobile ;
Je languis, je soupire, & mon œil ne voit plus.

Bien – tot un froid mortel succede à cette flame,
Un frisson me saisit, me cause un tremblement :
Je ne puis respirer , je pâlis, je me pâme ,
Je tombe, & tout mon corps reste sans mouvement.

 

Quelque excellente que soit la traduction de cette même Ode dans le Longin François, j’ose me flater que celle – ci n’est indigne de paroître à sa suite, & je le dis avec d’autant plus de confiance , que l’honneur qui m’en peut revenir , retombe entierement sur Mr. Despreaux, que j’ai toujours fait gloire de prendre pour modéle.
Monsieur L *** qui reconnoit ce Satirique pour un grand Maître en l’art de rimer , ne l’a guere bien imité, comme on le peut voir par les vers suivans :

Ce Mortel trop heureux me semble assurement
Etre égal aux Dieux même en son contentement,
Qui près de vous assis, se sent fraper, s’enchante,
S’ennivre du plaisir, du doux ravissement
De vous oüir parler avec tant d’agrement,
Et de vous voir riant d’une façon touchante,
         Et d’un air tout charmant.

Mr Bayle en parlant de ces deux Odes dit, que le Mercure Galant en publia une traduction en 1684. faite par une demoiselle de qualité de la Province de Guienne. Je voudrois l’avoir vue ; mais je doute qu’elle vaille la peine de la chercher, d’autant que le même Mr. Bayle ajoute, qu’elle a été faite sur une traduction en prose. Il est bien dificile, que d’un mauvais original en prose, on puisse faire une belle copie en vers ; je ne parle pourtant point affirmativement ; car un bel Esprit peut supléer à bien des choses. Mais si les vers de cette Demoiselle meritoient d’être lus, c’est un malheur pour elle d’avoir choisi le Mercuriste pour les mettre au jour , puis qu’ils font demeurés enselevis parmi un tas de mauvaises productions, dont cet Auteur remplissoit son Livre.


FRANCOIS GACON, LE POËTE SANS FARD in Les Odes d'Anacréon et Sapho (1712).

 
 
 
 
 

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