Du tribadisme ou de l'homosexualité féminine dans les Mémoires secrets

de Bachaumont, Pidansat de Mairobert et Mouffle d'Angerville 

 

 
Louis-Petit de Bachaumont (1690?-1771) naquit à Paris vers la fin du XVIIe siècle. Littérateur, il consigna à partir de 1762 tous les potins du monde littéraire et aristocratique dont il recevait l'écho dans le salon de Mme Doublet. À la mort de Bachaumont, Matthieu-François Pidansat de Mairobert (1707-1779) prit sa suite. Élevé par Mme Doublet, Pidansat de Mairobert devint censeur royal, secrétaire honorifique du roi, secrétaire des commandements du duc de Chartres (futur Philippe-Egalité). Compromis dans un procès, il se suicida. A son tour, Moufle d’Angerville ( ? -1794), avocat et littérateur reprit le flambeau de ses prédécesseurs jusqu'en 1788. Il fut emprisonné à la Bastille pour avoir écrit l'histoire d'un bordel alors renommé, Canevas de la Pâris ou Mémoire pour servir à l'histoire de l'hôtel du Roule (1750).

Ainsi les "MEMOIRES SECRETS POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE LA REPUBLIQUE DES LETTRES DEPUIS 1762 ou JOURNAL D'UN OBSERVATEUR par FEU M. BACHAUMONT, CONTINUE par PIDANSAT DE MAIROBERT ET MOUFFLE D'ANGERVILLE contenant les analyses des pièces de théâtre qui ont paru durant cet intervalle ; les relations des Assemblées littéraires ; les notices des livres nouveaux, clandestins, prohibés, les pièces fugitives, rares ou manuscrites, en prose ou en vers ; les vaudevilles sur la cour ; les anecdotes et bons mots ; les éloges des savants, des artistes, des hommes de lettres morts etc." furent publiés sous les presses de Hollande de 1777 jusqu'en 1789 en 36 volumes in-16 dont seulement cinq dus à Bachaumont. Des extraits et résumés furent réédités au XIXe siècle. Ces Mémoires secrets sont un tableau piquant des mœurs françaises à la fin du XVIIIe siècle dont la valeur littéraire contestable fut contestée en son temps. Ces Mémoires secrets rapportent de nombreux couplets de chansons, d'épigrammes, de poèmes sans prétention égratignant les personnalités en vue, parmi lesquelles Mlles Raucourt Vestrie et Doligny.



Françoise Vestrie née Gourgaud (Marseille, 1743 - Paris, 1804) fut sociétaire de la Comédie-Française, où elle débuta à l’âge de 25 ans. Admiratrice de Chénier, elle ordonna une copie de son Timoléon, quand la censure obligea Chénier à détruire son œuvre.

Louise Berton-Maisonneuve dite Mlle Doligny (Paris, 1746 - id. 1823) protégée de Madame de Pompadour, fut pensionnaire (1763) puis sociétaire de la Comédie Française. Courtisée par les plus grands, elle répondit à l’un d’eux :
« Je m’estime trop pour être votre maîtresse, trop peu pour être votre femme ». Ruinée par la Révolution française, veuve trois ans après son premier mariage en 1795, elle se remaria en 1805 et n’eut pas d’enfant.

Les Mémoires secrets commentent (Raunié Chansonnier historique p Ye 20(9) p 225) :

 

 

Cette pièce attribuée au marquis de Champcemetz fut inspirée sans doute par la querelle de Madame Vestris avec mademoiselle Sainval, qui donna également naissance à un singulier factum, dans lequel les gens de la Comédie-Française, divisés en deux escadres, selon le parti qu’ils avaient pris étaient censés monter des vaisseaux dont le nom avait été choisi pour former une épigramme.


LES DAMES
DE
LA COMEDIE FRANÇAISE

La Vestris achète à grand pris
Les bravos de la populace ;
(...)
Doligny, bravant les amours,
Plaît sans avoir fait parler d’elle ;
Son cœur est pur, son âme est belle,
Elle se rit des vains discours,
En réduisant le cœur des femmes,
Ebranlant, ébranlant leurs âmes.

 

 


 

Dans le tome XXVII, p. 116, à la date du 31 décembre 1784, Moufle d’Angerville commente la « vogue » de la tribaderie et de la pédérastie et rapporte un « couplet assez gai » :

 

La tribaderie a toujours été en vogue chez les femmes, comme la pédérastie chez les hommes ; mais on avait jamais affiché ces vices avec autant de scandales et d’éclat qu’aujourd’hui.
Quant au premier, comme il n’est pas puni par les lois, c’est moins étonnant. Aussi nos plus jolies femmes y donnent-elles, s’en font-elles une gloire, un trophée ! Voici un couplet assez gai, tout récemment éclos à ce sujet :

Il est des beautés cruelles,
Savez-vous pourquoi nos Belles
Sont si froides en amour ?
Ces dames se font entr’elles

Par un généreux retour
Ce qu’on nomme un doigt de cour.

 


 

 


Melle RAUCOURT

Marie Antoinette Joseph Saucerotte dite Mlle Raucourt (1756-1815) est l'une des plus grandes tragédiennes de son époque. Fille d'un comédien, elle débuta à la Comédie-Française dans le rôle de Didon. Elle s'affichait ouvertement avec ses maîtresses dont Madame Souk (Jeanne-Françoise-Marie Sourques alias Madame Sallate de Sourque). Dans l'Espion anglais de PIDANSAT DE MAIROBERT et la Correspondance du baron de Grimm , Mlle Raucourt est honorée de la Présidence de la Loge Androgyne, sorte de loge maçonnique pour Dames. En 1776, elle fut emprisonnée pour dettes puis renvoyée de la Comédie-Française. Grâce à la protection de Marie-Antoinette, elle joua de nouveau à la Comédie- Française. Elle fut pensionnée par Napoléon Ier qui lui confia la direction du Théâtre-Français en Italie.

Extraite du tome XIV p. 209-212 des Mémoires secrets à la date du 16 octobre 1779, l’épître A celle qui se reconnaîtra ou Epitre à une jolie Lesbienne est adressée à Mlle Raucourt. Les Mémoires secrets l’attribue à Dorat (1734-1780, poète, fils d'un auditeur des Comptes) ou au Marquis de Villette. Cependant le comédien Mayeur de Saint-Paul prétendit qu'elle était de l'acteur Monvel dont les goûts antiphysiques étaient notoires. Ce texte est un classique lesbien du XVIIIe siècle. Il est reproduit dans des dizaines d'ouvrages.

Voici quelques livres que je détiens dans lequel est publiée cette pièce de vers sous le titre Epitre à une jolie Lesbienne :

- Jean de Reuilly La Raucourt et ses Amies - étude historique des moeurs saphiques au XVIIIe siècle (1909) p. 162-163.

- Le coffret du Bibliophile - Sociétés d'Amour - La secte des Ananadrynes Confession de Mademoiselle Sapho - Introduction et notes par Jean Hervez - Paris Bibliothèques des Curieux 4 rue de Furstenberg, 4 - 1910 pp XXVI-XXVII.

- Le coffret du Bibliophile illustré La Secte des Anandrynes Confession de Mademoiselle Sapho - Illustrations de Paul-Emile Bécat Paris G. Briffaut, Editeur 86, Boulevard Raspail, 86 - 1955 - pp XXVI-XXVII-XXVII.I

 

« Tel est le titre d’une épître nouvelle adressée à Mlle Raucourt. C’est un persiflage en vers, où il y a de la facilité, de la saillie, une critique des mœurs du jour vraie et piquante. (...) On l’attribue à M. Dorat. Cependant par sa méchanceté, sa hardiesse et surtout par son genre, elle est encore plus dans la manière du Marquis de Villette. »

A CELLE QUI SE RECONNAITRA

(ou ÉPITRE À UNE JOLIE LESBIENNE)

Toi, la plus belle des Didons,
Chaste un peu moins que Pénélope ,
Dans ce pays d'illusions
Il n'est rien que nous ne fassions
Pour fuir l'ennui qui nous galope.
Plumes en l'air, nez en avant,
On court grimpé sur la chimère
Vers le plaisir qui fuit d'autant
On aime, on plaît à sa manière :
Le plus sage tourne à tout vent ;
L'un atteint l'amour par devant
L'autre l'attrape par derrière.
Le caprice est ce qui nous meut ;
Le diable emporte les scrupules.
Enfin, on fait du pis qu'on peut :
Tout le monde a des ridicules,
Mais n'a pas des vices qui veut.
Du tien ne va pas te défaire,
Dans la Grèce on en faisait cas,
Et sur le vice, on sait, ma chère,
Que les grecs étaient délicats ;
Dans Rome encor, ville exemplaire,
Messaline , Actée ou Glycère ,
Ne t'aurait pas cédé le pas.
Jours de débauche et de lumière,
Beaux jours de la corruption,
Les petits soupers de Néron
Auroient bien été ton affaire :
Là, nul censeur contredisant,
Jeunes Bacchantes très humaines,
Au corps souple, au geste agaçant,
Auroient imité tes fredaines
Et sçu provoquer ton talent.
Saint-Jérôme cite souvent
Le tempérament des romaines.
Quoi qu'il en soit, au gré du tien
Eduque nos Parisiennes;
Il est des excès qu'en tout bien
Il faudra que tu leur apprennes.
Ceignant la pampre et le laurier
N'obéis qu'à ta fantaisie,
Garde ton essor cavalier
Et ton audace et ton génie
Et cet amour peu familier,
Dont le costume irrégulier
Tente la bonne compagnie.
Monte le matin un coursier
D'Angleterre ou d'Andalousie ;
Aime le soir Souck et Julie ;
Le lendemain viens larmoyer
Tenant l'urne de Cornélie .
Le parterre a beau guerroyer,
Laisse à tes pieds siffler l'envie ;
Tout va, tout prend, tout nous est bon,
Nous aimons à voir une Reine
En pet-en-l'air, en court jupon ;
Beaucoup plus lascive que vaine
Faire de myrthes une moisson,
De ses bras lier sa Climène ,
Et mettre sans tant de façon
La cocarde du fier dragon
Sur l'oreille de Melpomène .
Va dans ce siècle de bon ton
Les mœurs sont une singerie,
Les préjugés une chanson
Et la sagesse une folie.
Nous sommes libertins à fond,
Par nous tu dois être accueillie.
L'oubli joyeux de la raison
Est un don du ciel qu'on t'envie ;
Nargue les sots, cède à tes goûts.
Donne aux femmes des rendez-vous,
Parle aux hommes philosophie ;
N'en aime aucun, trompe les tous :
Sois gaie, insolente et jolie :
Sur la scène avec énergie,
Prends le sceptre, règne sur nous :
Tiens le thyrse dans une orgie
Et tu n'auras que des jaloux !

 

 

Le tome XXVIII des Mémoires secrets pp 45-46 rapporte ce couplet sans grâce :

 

Que la tribade Raucourt
Trouvant un homme trop lourd,
De sa brûlante matrice
Se fasse frotter l'orifice
Par quelque doigt féminin,
C'est bien,
Très bien ;
Cela ne nous blesse en rien :
Moi, je pense comme Adeline ;
J'aime la p...e
J'aime la p...e

 

 

En 1782, Mlle Raucourt écrivit un drame Henriette dont le titre primitif était La Fille du déserteur qu'elle fit jouer sans grand succès. Les couplets suivants sont cités dans l'apocryphe recueil intitulé Le portefeuille de la Gourdon, dite la petite comtesse édité en 1883 par Octave Uzanne reproduits dans La Raucourt et ses Amies par Jean de Reuilly (Daragon, 1909, pp 99-100) :

Au théâtre on vient d'annoncer
Une pièce nouvelle
Qui doit nous intéresser :
C'est d'un auteur femelle,
C'est un histrion,
Las du cotillon,

Qui prend un nouvel être ;
Son goût est blasé,
Son esprit vient de naître.

Il est connu par ses exploits
Plus que par ses ouvrages.
Jamais le travail de ses doigts
N'eut droit à nos suffrages.

D'un talent borné
Surprendra s'il ne touche ;
Car l'acteur Raucourt
Travaille toujours,
Mais jamais il n'accouche.

 


"Un portait de l'actrice ayant été exposé au Salon de peinture, un rimeur ironique fit circuler le couplet suivant inséré dans Choix de pièces fugitives et piquantes qui ont circulé dans les sociétés en 1786 et 1787" repris dans La Raucourt et ses Amies de Jean de Reuilly p. 164, Fleishmann Madrigal pp 17-18 et Le Parnasse Satyrique du XVIIIe Siècle :

Sur l'air : On compterait les diamants.

Pour te fêter, belle Raucourt,
Que n'ai-je obtenu la puissance
De changer vingt fois en un jour
Et de sexe et de jouissance !
Oui je voudrois pour t'exprimer
Jusqu'à quel degré tu m'es chère,
Etre un jeune homme pour t'aimer,
Et jeune fille pour te plaire.

 

 


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