DU LESBIANISME ET DE L'ANANDRINE CONTÉS PAR LE COMTE DE MIRABEAU  

Honoré-Gabriel Riquetti, comte de MIRABEAU (1749-1791)

Prisonnier au donjon de la Bastille en même temps que le marquis de Sade, le comte Mirabeau écrivit à l'adresse de sa maîtresse Sophie de Ruffey, marquise de Monnier divers ouvrages libertins dont L'Erotika-Biblion qui fut édité en 1782 ou 1783. Cet ouvrage est découpé en dix chapitres aux titres fort savants : l'Anagogie, L'Anélytroïde, L'Ischa, La Tropoïde, Le Thalaba, l'Anandrine, l'Akropodie, le Kadesch, Béhémah, Anoscopie. Mirabeau démontre avec érudition que les mœurs antiques et bibliques sont plus dépravés que ceux de son époque déjà fort corrompus. Ainsi le chapitre le Thalaba dénonce le péché de Sodome et je cite ici l'excellent résumé de l'édition de 1833, dite édition du Chevalier de Pierrugues, réédité dans l'introduction de Guillaume Apollinaire pour la collection Les Maîtres de l'Amour:
"l'Anandrine sert de pendant honteux du Thalaba, et nous représente, dans la femme, l'épouvantable vice qu'il a critiqué dans l'homme. Il nous fait voir dans quel degré d'abjection peut tomber un sexe aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu'il a franchi les bornes de la pudeur."
 
 
 
 

 

L'EROTIKA-BIBLION :

L'ANANDRINE de Mirabeau

les chiffres entre parenthèses renvoient aux annotations dites du Chevalier de Pierrugues

suivie d'une note de Guillaume Apollinaire

Les plus fameux rabbins ont pensé que nos premiers peres avoient les deux sexes & naissoient hermaphrodites pour accélérer la propagation ; mais qu'après un certain tems écoulé, la nature cessa d'être aussi féconde, à l'époque où les substances végétales ne suffirent plus à notre nourriture, & où les hommes commencerent à user de la viande.
Il est d'abord certain, & nous l'avons vu dans ces mélanges (1) qu'Adam fut créé avec les deux sexes. Dieu lui donna une compagne, mais l'Ecriture ne dit point si dans ce miracle Adam perdit l'un de ses attributs. La Genese ne s'expliquant donc point d'une maniere précise sur ce sujet, le système des rabbins a conservé longtems un grand nombre de sectateurs.
On a soutenu un systême mitigé, qui a semblé à quelques-uns plus vraisemblable. C'est qu'il y avait trois sortes d'êtres dans le premier âge du monde ; les uns mâles, les autres femelles ; d'autres mâles & femelles tout ensemble ; mais que tous les individus de ces trois especes avoient chacun quatre bras & quatre pieds, deux visages tournés l'un vers l'autre & posés sur un seul cou, quatre oreilles, deux parties génitales, &c. Ils marchoient droits ; quand ils vouloient courir, ils faisoient la culbute. Leurs excès, leur insolence, leur audace les firent dédoubler, mais il en résulta un grand inconvénient ; chaque moitié tâchoit sans cesse de se réunir à l'autre, & quand elles se rencontroient, elles s'embrassoient si étroitement, si tendrement, avec un plaisir si délicieux, qu'elles ne pouvoient plus se résoudre à se séparer ; plutôt que de se quitter, elles se laissoient mourir de faim.
Le genre humain alloit périr ; Dieu fit un miracle ; il sépara les sexes & voulut que le plaisir cessât après un court intervalle, afin que l'on fit autre chose que de rester collés l'un à l'autre. Il est arrivé de là, & rien n'est plus simple, que le sexe femelle, séparé du sexe mâle, a conservé un amour ardent pour les hommes, & que le sexe mâle aspire sans cesse à retrouver sa tendre & belle moitié.
Mais il est des femmes qui aiment d'autres femmes ? Bien de plus naturel encore ; ce sont des moitiés de ces anciennes femelles qui étoient doubles. De même certains mâles, dédoublement d'autres mâles, ont conservé un goût exclusif pour leur sexe. Il n'y a rien là d'étrange, quoique ces couples d'hommes réunis & désunis paroissent bien moins intéressans. Voyez combien quelques connoissances de plus ou de moins doivent donner plus ou moins de tolérance ! Je souhaite que ces idées en imposent aux moralistes déclamateurs. On peut leur citer des autorités graves ; car ce système dont la source est dans Moïse, a été très-étendue par le sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal à Paris, a fait sur cette matiere de vastes commentaires, auxquels ont travaillé avec succès Mercerus & Quinquebze, lecteurs du roi en hébreu.
Ou ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les vers originaux de Louis Leroi.

Au premier âge que le monde vivoit
D'herbe, de gland, trois sortes y avoit
D'hommes ; les deux, tels qu'ils sont maintenant,
Et l'autre double étoit s'entretenant
Ensemblement tant mâle que femelle.
Il faut penser que la façon fut belle
Car le grand Dieu qui vivre les faisoit,
Faits les avoit, & bien s'y connoissoit.
De quatre bras, quatre pieds & deux têtes,
Etoient formées ces raisonnables bêtes
Le reste vaut mieux pensée que dite,
Et se verroit plutôt peinte qu'écrite,
Chacun étoit de son corps tant aise,
Qu'en se retournant il se trouvoit baisé
En étendant ses bras on l'embrassoit
Voulant penser ou le contrepensoit.
En soi voyoit tout ce qu'il vouloit voir,
En soi trouvoit tout ce qu'il falloit avoir.
Jamais en lieu, ses pieds porté ne l'eussent,
Que quand & lui ses passe-tems ne fussent.
Si de son bien lui plairoit mal user,
Facile étoit envers soi s'excuser.
De lui n'étoit fait ni rapport ni compte,
Ne connaissoit honnesteté ni honte.
Si de son cœur sortoient simples désirs,
Il y entroit tant de doubles plaisirs,
Qu'en y pensant chacun est incité
A maintenir que la félicité,
Fut de tel temps, & le siècle doré.

Antoinette Bourignon, dans sa préface du Nouveau ciel, adopte aussi ce systême, qui paroît de nature à être regretté du beau sexe. Elle attribue au péché ce triste dédoublement, & dit qu'il a défiguré dans les hommes l'œuvre de Dieu ; & qu'au lieu d'hommes qu'ils devroient être, ils sont devenus des monstres de nature, divisés en deux sexes imparfaits, impuissans à produire seuls leurs semblables, comme se reproduisent les plantes, qui sont bien plus favorisées & parfaites en cela que l'espèce humaine, condamnée à ne se propager que par la réunion momentanée de deux êtres qui, s'ils éprouvent alors quelques délices, ne peuvent achever ce grand œuvre de la reproduction qu'avec tant de douleurs.
Quoi qu'il en soit de ces idées, on a vu encore de nos jours des phénomenes analogues qui portent à croire que la tradition de Moïse n'est pas une chimère. L'un des plus étonnans est celui d'un moine à Issoire en Auvergne, où le cardinal de Fleury fit exiler en 1739 le garde-des-sceaux Chauvelin. Ce moine avoit les deux sexes ; on lit dans le couvent ces vers à son sujet :

J'ai vu vif, sans fantôme,
Un jeune moine avoir
Membre de femme & d'homme,
Et enfant concevoir.
Par lui seul en lui-même,
Engendrer, enfanter,
Comme font autres femmes,
Sans outils emprunter.

 

Cependant les registres du couvent portent que ce moine ne s'engrossa point lui-même ; il n'avoit pas été tout à la fois agent & patient. Il fut livré à la justice & détenu jusqu'à sa délivrance. Néanmoins le registre ajoute ces mots remarquables " ce moine appartenoit à monseigneur le cardinal de Bourbon ; il avoit les deux sexes, & de chacun d'iceux s'aida tellement, qu'il devint gros d'enfans. "
Je sais que l'on peut instituer une différence entre l'hermaphrodite proprement dit & l'androgyne. L'androgyne & l'hermaphrodite, pure invention des Grecs qui vouloient & savoient tout embellir, ont été célébrés ainsi à l'envi par tous les poëtes qui en faisoient des descriptions charmantes, tandis que les artistes les représentoient sous les formes les plus agréables & les plus propres à réveiller les sentimens de la volupté. Pandore ne réussissoit que les perfections de son sexe. L'hermaphrodite réunit toutes les perfections des deux sexes. C'est le fruit des amours de Mercure & de Vénus, comme l'indique l'étymologie du nom. (2) Or Vénus étoit la beauté par excellence, Mercure à sa beauté personnelle joignoit l'esprit, les connoissances & les talens. On se forme l'idée d'un individu en qui toutes ces qualités se trouvent rassemblées, & on aura celle de l'hermaphrodite, tel que les Grecs ont voulu le représenter. Les androgynes au contraire, sous la véritable acception de leur nom, ne sont que des participants aux deux sexes, que l'on a nommé hermaphrodite que parce que les anciens avoient feint que le fils de Mercure & de Vénus avoient les deux sexes. Mais il n'en est pas moins vrai que comme il y a eu de tout tems des femmes qui ont tiré un grand parti de cette conformité androgyne, elles ont su la rendre précieuse. Lucien, dans un de ses dialogues, instruit deux courtisanes, dont l'une dit à l'autre : j'ai tout ce qu'il faut pour contenter tes désirs ; à quoi celle-ci répond : tu es donc hermaphrodite ? (3) S. Paul reproche ce vice aux femmes romaines. (4) On a peine à croire ce qu'on lit dans Athénée sur les excès de ce genre, commis par ces femmes. (5) Aristophane, Plaute, Phedre, Ovide, Martial, Tertullien & Clément d'Alexandrie les ont désignés d'une manière plus ou moins directe, & Sénèque les accable d'une effroyable imprécation. (5)
Les hermaphrodites parfaits sont à présent très rares ; ainsi il paroît que la nature ne produit plus de ces hommes androgynes ; mais il faut convenir que l'on remarque fréquemment des effets de ces dédoublemens que nous venons d'expliquer de tout tems & dans l'antiquité la plus reculée, comme dans les siecles plus voisins de nos jours, on a vu la passion la plus décidée de femme à femme. Lycurgue, ce sévere Lycurgue, qui rêva des choses si bizarres et si sublimes, faisoit représenter publiquement des jeux qu'on appeloient gymnopédies, où les jeunes filles paroissoient nues : les danses, les attitudes, les approches, les enlacemens les plus lascifs leur étoient enseignés. La loi punissoit de mort les hommes qui auroient été assez téméraires pour les approcher. Ces filles habitoient entr'elles jusqu'à ce qu'elles se mariassent : le but du législateur étoit apparemment de leur apprendre l'art de sentir, qui embellit beaucoup celui d'aimer ; de les instruire de toutes les nuances de sensations que la nature indique, ou dont elle est susceptible ; en un mot, de les exercer entre elles, de maniere à tourner un jour au profit de l'espece humaine tous les raffinemens qu'elles s'enseignoient mutuellement. Enfin, on leur apprenoit à être amoureuses avant d'avoir un amant ; car on est amoureuse sans amour, comme on assure quelquefois, qu'on aime sans être amoureuse. N'a pas du tempérament qui veut ; n'aime pas qui veut : c'est une morale de ce genre que Lycurgue a développée dans ses loix : c'est cette morale qu'Anacréon a éparpillée dans ses immortels badinages comme les feuilles de la rose. Qui se seroit attendu à trouver Anacréon & Lycurgue dans les mêmes principes ? Sapho, avant le poëte de Theos, les avoit réduits en systême pratique & en avoit décrit les symptomes. O quelle peintre & quelle observatrice étoit cette belle dévorée de tous les feux de l'amour !
Cette Sapho, qui n'est guere connue que par les fragments de ses poésies brûlantes & ses amours infortunés, peut être regardée comme la plus illustre des tribades. (I) On compte du nombre de ses tendres amies les plus belles personnes de la Grece, (6) qui lui inspirèrent des vers. Anacréon assure qu'on y trouve tous les symptômes de la fureur amoureuse. Plutarque apporte un de ces morceaux de poésie en preuve que l'amour est une fureur divine qui cause des enthousiasmes plus violens que ne l'étoient ceux de la prêtresse de Delphes, des Bacchantes & des prêtres de Cybele ; qu'on juge quelle flamme brûloit le cœur qui inspiroit ainsi ! (6)
Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes, les sacrifia à l'ingrat Phaon qui la réduisit au désespoir. N'auroit-il pas mieux valu pour elle continuer à poursuivre des conquêtes que les familiarités facilitées par la conformité du sexe, les sûretés qu'il procure & l'ascendant de son esprit devoient lui rendre si aisées ? D'autant qu'elle étoit douée de tous les avantages que l'on peut desirer dans cette passion, à laquelle la nature sembloit l'avoir destinée ; car elle avoit un clitoris si beau, qu'Horace donnoit à cette femme célèbre l'épithete de mascula ; c'est dire en françois, femme hommesse.
Il paroît que le collège des Vestales peut être regardé comme le plus fameux serrail de tribades qui ait jamais existé, & l'on peut dire que la secte Anandryne a reçu dans la personne de ces prêtresses les plus grands honneurs. Le sacerdoce n'étoit pas un de ces établissements vulgaires, humbles & foibles dans leurs commencemens, que la piété hasarde & qui ne doivent leur succès qu'au caprice. Il ne se montre à Rome qu'avec l'appareil le plus auguste vœu de virginité, garde du palladium, dépôt & entretien du feu sacré, (7) symbole de la conservation de l'empire, prérogatives les plus honorables, crédit immense, pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela eût été payé cher par la privation absolue de ce bonheur, auquel la nature appelle tous les êtres, & les supplices affreux qui attendoient les vestales, si elles succomboient à sa voix ! Jeunes & capables de toute la vivacité des passions, comment y seroient-elles échappées sans les ressources de Sapho, tandis qu'on leur laissoit la liberté la plus dangereuse, & que leur culte même les appelloit à des idées si voluptueuses ? Car on sait que les vestales sacrifioient au dieu Fascinus, représenté sous la forme du Thallum Egyptien, il y avoit des cérémonies singulieres, observées dans ces sacrifices elles attachoient cette image du membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le feu sacré qu'elles entretenoient étoit sensé se propager dans tout l'empire par les voies véritablement vivifiantes, mais qu'un tel objet de contemplation étoit peu nécessaire à exposer à la vue de jeunes filles vouées à la virginité !
On voit que les tribades anciennes avoient d'illustres modeles. L'abbé Barthelemi, dans ses antiquités palmyreniennes, cite les habits qu'elles affectoient en public : c'étoient, selon lui, (8) L'énomide & la callyptze. L'énomide serroît étroitement le corps & laissoit les épaules découvertes. Quand à la callypize on ne la connoît que par son nom, comme la crocote, la lobbe tarentine, l'anobolé, l'encyclion, la cécriphale & les tuniques teintes en couleurs ondoyantes qui désignoient assez bien cette ardeur des tribades qui appelent sans cesse, comme les flots se succedent sans jamais se tarir. Elles arboroient ces vêtements suivant les situations dans lesquelles elles se trouvoient. La callyptze étoit pour le public extérieur ; elles portoient lénomide lorsqu'elles recevoient du monde dans leur intérieur ; la tarentine servoit dans les voyages ; la crocote étoit pour le boudoir, lorsqu'elles étoient dans un exercice solitaire ; l'anoholé pour la tribaderie de tête-à-tête ; la cécriphale pour les rendez-vous nocturnes ; l'encyclion pour tenir cercle licentieux ; les tuniques teintes pour les grandes confrairies, les orgies ; & la couleur de la tunique annonçoit l'office dont la tribade qui la portoit étoit chargée pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa couleur ondoyante particuliere.
Il est certain cas où la tribaderie a été conseillée par des physiciens très-savans. On sait que David ne recouvra sa chaleur que par des femmes qui tribadoient pardessus son corps. Quant à Salomon, il n'employoit, sans doute, ses trois mille concubines qu'à faire exécuter en sa présence des évolutions en grand. De nos jours la chaleur idiopathique se restitue dans le corps humain par les jeux d'une multitude de femmes, au milieu desquelles s'établit celui qui veut recouvrer ses forces. Ce remede étoit conseillé par Dumoulin toujours avec succès. On sent qu'aussi-tôt que le malade ressentoit les effets idiopathiques de la chaleur, il devoit se retirer pour laisser rasseoir et raffermir l'incandescence qui paraissoit se montrer ; autrement il en seroit résulté un effet contraire. Ce système est fondé sur ce que l'homme n'a besoin que de la présence de l'objet pour ressentir l'espece de chaleur dont il s'agit, laquelle le meut plus ou moins fortement, selon qu'il est plus ou moins débilité. En général, la fréquence des accès de cette chaleur vivifiante dure autant & plus que les forces de l'homme. C'est une des suites de la faculté de penser & de se rappeler subitement certaines sensations agréables à la seule inspection des objets qui les lui ont fait éprouver. Ainsi celle qui disoit, que si les animaux ne faisoient l'amour que par intervalles, c'est qu'ils étoient des bêtes, disoit un mot bien plus philosophique qu'elle ne pensoit.
Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excès sont nuisibles ; ils énervent au lieu d'exciter. Il arrive aussi quelquefois, à force de recherches, des aventures singulieres & funestes dans ces sortes d'exercices. Il y a peu de temps qu'à Parme une fille accoutumée à tribader avec sa bonne amie, se servit d'une grosse aiguille à tête d'ivoire de la longueur d'un doigt, qui dans les secousses fit fausse route et tomba dans la vessie de domenica. Elle n'osa déclarer son aventure, souffrit et patienta ; elle urinoit goutte à goutte ; au bout de cinq mois il s'étoit déjà formé une pierre autour de l'aiguille que l'on tira par les voies ordinaires. Dans les couvents, vastes théâtres de tribaderies, il est arrivé beaucoup d'événements pareils ; ici c'est un cure oreille, là un persaire ; dans un autre un affiquet, ou un canon de seringue ; ailleurs une fiole d'eau de la reine d'Hongrie, pour la laisser distiller goutte à goutte ; une petite navette de tisseran, un épis de bled qui monte de soi-même, qui chatouille le vagin, & que la pauvre nonnette ne peut plus retirer, &c. On feroit un volume de pareilles anecdotes.
M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les plus fameuses tribades de l'univers sont les Chinoises ; et comme en ce pays les femmes de qualité marchent peu, elles tribadent à travers des hamacs suspendus. Ces hamacs sont faits de soie plate à mailles de deux pouces en quarré ; le corps y est mollement étendu, les tribades se balancent & s'agitent sans avoir la peine de se remuer. C'est un grand luxe des Mandarins, que d'avoir dans une salle, au milieu des parfums, vingt tribades aériennes qui s'amusent sous ses yeux.
Le serrail du grand-seigneur n'a pas d'autre but ; car que feroit un seul homme de tant de beautés ? Quand le sultan blasé se propose de passer la nuit avec une de ses femmes, il se fait apporter son sorbet au milieu de la piece des Tours (All'hachi) ; c'est ainsi qu'on la nomme. Les murs sont couverts de peintures les plus lascives ; à l'entrée de cette pièce on voit une colombe d'un côté & une chienne de l'autre, par où l'on sort ; symbole de volupté & de lubricité.
Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs qui décrivent les trente beautés de la belle Hélene, & dont M. de Saint-Priest a envoyé dernièrement un fragment avec ces détails : ce fragment a été traduit par un François du quartier de Péra. (9) Je n'essayerai point de traduire ces vers en françois ; ils n'ont pas été faits par un poëte. Ce calcul arithmétique, ces trente qualités coupées gravement trois à trois, glaceroient toute verve. On ne calcule point les charmes qu'on adore ; on s'enivre, on brûle, on les couvre de baisers ; ce n'est qu'alors qu'on est intéressant ; la belle qui verroit compter par ses doigts les attraits dont elle est ornée, prendroit le calculateur pour un sot, & feroit elle-même une pauvre figure. Il y en a plus de trente ; il y en a plus de mille. Quoi ! lorsqu'on voit Hèlène nue, a-t on la tête si nette ?... (10) Mais les Turcs ne sont pas galans.
Le sultan arrive dans cette salle, où les muets ont tout fait préparer. Il s'accroupit dans un angle d'où il rase la terre pour voir les attitudes sous un angle favorable ; il fume trois pipes, & pendant le tems qu'il y emploie, ce que l'Asie produit de plus parfait paroît nu dans cette salle. Elle s'accouplent d'abord suivant le tableau de la belle Hélene, puis se mêlent & diversifient les groupes & les postures dont les murs leur offrent les modeles qu'elles surpassent par leur agilité. Il y a entre autres dans ce salon voluptueux sept tableaux de Boucher, dont un représente des fictions d'après le Caravage & le dernier sultan les faisoit exécuter en naturel d'après le peintre des graces. O, si l'on employoit autant d'efforts à former les mœurs qu'à les corrompre, à créer les vertus qu'à exciter les désirs, que l'homme auroit bientôt atteint le degré de perfection dont la nature est susceptible !

 

Les annotations dites du chevalier de Pierrugues :

(1) Voyez l'Anélytroïde.
(2) Lucian, t. I., dialog. deor. XV & 2. Diodor. Sic. I. IV, p. 252, éd. Westhling.
(3) Dialog. Meret. V.
(4) Ad Rom. cap. I.
(5) Lib. IV. cap. XVI.
(6) Dii illas deaeque mala perdant ! Adio perversum commentoe genus impudicitiae ! Viros meunt. (Epist. XCV.)
(7) Thelesyle, Amythone, Atthys, Anactorie, Cydno, Mégare, Pyrrine, Andromede, Mnaïs, Cyrine, etc.
(8) On lisoit aux pieds de la statue de Sapho, par Silanion : Sapho qui a chanté elle-même sa lubricité et qui fut amoureuse à la rage.
(9) Vesta vient du grec & signifie feu. Les Chaldéens & les anciens Perses appeloient le feu avesta. Zoroastre a intitulé son fameux livre, Avesta, la garde du feu. La porte des maisons, l'entrée, s'est appelée vestibule, parce que chaque Romain avoit soin d'entretenir ce feu de vesta à la porte de sa maison. C'est de là sans doute que l'entrée du vagin s'appelle le vestibule du vagin, comme étant le lieu où s'entretient le premier feu de ce temple.
(10) Je ne doute pas que quelque érudit ne me fasse ici plus d'une difficulté... Mais on n'auroit jamais fini s'il falloit répondre à tout.
(11) On sent bien que la dignité de M. de Saint-Priest l'empechera d'en convenir ; & quelque littérateur encourage par ce désaveu, viendra me soutenir que ces vers sont tont simplement imités d'un passage de Sylva Nuptialis, de J. de Nevisan ; & puis vite il citera le morceau. Le voici :
Trigenta hoec habeat quoe vult formosa vocari
Femina ; sic Helenam fama fuisse refert.
Alba tria & totidem nigra & tria rubra puella,
habeat ion qas res totidemque que breves,
Tres crassas, totidemque graciles, tria stricta, tot ampla,
Sint ibidem huic formoe, sint quoque parva tria,
Alba cutis, divei dentes, albique capilli,
Niqri oculi, cunnus, nigra supercilia.
Labia, gene atque ungues rubri. Sit corpore longa,
Et longi crines, sit quoque longa manus,
Sintque breves dentes, aures pes ; pectora lata,
Et clunes, distent ipsa supercilia.
Cunnus & os strictum, strigunt ubi sinqula stricta,
Sint coxae & cullum vulvaque turgidula,
Subtiles digiti, crines & labra puellis
Parvus sit nasus, parva mamilla, caput,
Cum nulloe aut raro sint hoec formosa vocari,
Nulla puella potest, rara puella potest.

Mais je le prie de me dire où est l'impossibilité que ces vers soient traduits en turc dans le serrail ?... Enfin on ne dispute point contre les faits.
(12) Et puis comment traduire en vers avec grace & noblesse, cunnus, clunes, culus, vulva ? On auroit de la peine à s'en tirer dans un mauvais lieu. Mais l'amour veut être servi dans un temple.

 

NOTES DE GUILLAUME APPOLINAIRE

SUR L'ANANDRINE (1)

Formé du grec ... , devenir lâche, diminuer, compose de l'a privatif et de l' ? euphonique ; efféminéité.
I. - " Sapho peut être regardée comme la plus illustre des tribades. "
Cette célèbre, mais trop infortunée Sapho, qui vécut du temps de Stésichore et d'Alcée, environ 600 ans avant l'ère chrétienne, se distingua non seulement par ses habitudes lesbiennes de ... (mot en ancien grec), (Voyez la Linguanmanie. C'est cette erreur lascive qui justifie la résection du clitoris dans les pays méridionaux, où les femmes, par le prolongement quelquefois prodigieux de cette portion externe des nymphes, ont propagé cette nouvelle manière d'aimer de Sapho. Voyez l'Akropodie (le retranchement du prépuce), que Sénèque et saint Augustin lui reprochent avec tant de véhémence, mais encore par son beau talent poétique, qui la fit surnommer la dixième Muse. Elle inventa deux sortes de rythmes, le Saphique et l'Eolique, et dans la faible partie de ses œuvres que l'ignorance et la barbarie ont laissé parvenir jusqu'à nous, son âme respire tout entière dans les vers brûlants d'amour, qu'elle soupirait pour le volage Phaon.
L'ardeur, ou plutôt le feu de son tempérament, dit Virey, la fit accuser d'un vice… qui la rendit presque un homme : Mascula Sapho. Inspirée par l'amour et les dédains de Phaon, elle put transmettre à la postérité la peinture de ses ardeurs ou plutôt les transports de son érotomanie elle les eût moins vivement représentés, s'ils eussent été assouvis. Tout prouve donc que le génie ne s'allume que par la chaleur amoureuse, et celle-ci ne brille que dans les caractères virils, même chez les femmes de lettres les plus célèbres. (Virey, Effets de l'amour sur l'esprit).
Voici la traduction par Boileau, d'une des odes que Sapho adressa à une Lesbienne, et qui fera juger de son beau génie :

Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire,
Qui jouit du plaisir de t'en tendre parler,
Qui te voit quelquefois doucement lui sourire.
Les Dieux, dans son bonheur, pourraient-ils l'égaler ?

Je sens de veine en veine une subtile flamme
Courir par tout mon corps sitôt que je te vois ;
Et dans les doux transports ou s'égare mon âme,
Je ne saurais trouver de langue ni de voix.

Un nuage confus se répand sur ma vue,
Je n'entends plus, je tombe en de douces langueurs ;
Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,
Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs !

(1) Voyez Histoire de la Secte Anandrynes. Confession de Mlle Sapho. Bibliothèque des Curieux.

 


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- L'Erotika-Biblion, 1833, dite édition du Chevalier de Pierrugues (contient un excellent résumé de l'ouvrage, précise Apollinaire).
- L'œuvre libertine du Comte de Mirabeau, Introduction, essai bibliographique et notes par Guillaume Apollinaire (contient le résumé de l'édition de 1833), Editions d'Aujourd'hui,
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