Charles-Louis de Montesquieu (1689-1755) Lesbos, Sapho et du crime contre nature...  

 

Sous le royaume de Louis XIV, quatre années après la révocation de l’Edit de Nantes, Charles-Louis de Secondat naquit au château de Labrède près de Bordeaux d’une famille de robe. Après des études de droit dans la cité girondine puis à Paris, il fut reçu conseiller au Parlement de Bordeaux. En 1716, il hérita de son oncle du nom de Montesquieu et la charge de président à mortier qu’il vendit douze années plus tard. A la magistrature, il préféra l’étude et l’écriture scientifique, philosophique et littéraire. L'auteur des Lettres Persanes (1721) et de l'Esprit des lois (1748) ne signa pas en 1725 le Temple de Gnide, divertissement « érotique ». Il crût parfaire son anonymat en présentant cette bergerie comme la traduction d'un manuscrit grec ancien dont l'auteur serait inconnu et postérieur à Sapho. Gnide est une ville de l'ancienne Asie Mineure où naissent outre l'amour de deux jeunes gens pour deux jeunes filles, leur jalousie et leur réconciliation. Dans la préface de la première édition de 1725, Montesquieu explique :

« L’histoire d’Aristée et de Camille est singulière en ce qu’elle est uniquement une histoire de sentiment. (...) Le dessin du poème est de faire voir que nous sommes heureux par les sentiments du cœur, et non pas par les plaisirs des sens ; mais que notre bonheur n’est jamais si pur qu’il ne soit troublé par les accidents. »

Cette « salacité » à caractère amoureux qui aurait pour muse Mlle de Clermont eut un tel succès que des littérateurs admiratifs, Colardeau (1732-1776) et Léonard (1744-1793) écrivirent une version rimée du Temple de Gnide.

 

LE TEMPLE DE GNIDE

(1725)

(...) Je suis né à Sybaris, où mon père Antiloque étoit prêtre de Vénus. On ne met point, dans cette ville, de différence entre les voluptés et les besoins ; (...)
On y abuse de la fertilité du terroir, qui y produit une abondance éternelle ; et les faveurs des dieux sur Sybaris ne servent qu’à encourager le luxe et la molesse.
Les femmes se livrent au lieu de se rendre : chaque jour voit finir les désirs et les espérances de chaque jour : on ne sait ce que c’est que d’aimer et d’être aimé ; on n’est occupé que de ce qu’on appelle si faussement jouir. (...)
Je partis, et j'arrivai en Crète. Cette île est toute pleine de monuments de la fureur de l'Amour. (...)
Je quittai cette île, si odieuse à une déesse qui devait faire quelque jour la félicité de sa vie.
Je me rembarquai ; et la tempête me jeta à Lesbos. C'est encore une île peu chérie de Vénus : elle a ôté la pudeur du visage des femmes, la faiblesse de leur corps, et la timidité de leur âme. Grande Vénus, laisse brûler les femmes de Lesbos d'un feu légitime ; épargne à la nature humaine tant d'horreurs.
Mitylène est la capitale de Lesbos ; c'est la patrie de la tendre Sapho. Immortelle comme les Muses, cette fille infortunée brûle d'un feu qu'elle ne peut éteindre. Odieuse à elle-même, trouvant ses ennuis dans ses charmes, elle hait son sexe, et le cherche toujours. Comment, dit-elle, une flamme si vaine peut-elle être si cruelle ? Amour, tu es cent fois plus redoutable quand tu te joues, que quand tu t'irrites.
Enfin, je quittais Lesbos ;...


DE L’ESPRIT DES LOIS
Livre premier
Des lois en général
Chapitre I
Des lois dans le rapport qu’elles ont avec les divers êtres

Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses : et, dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois, la Divinité a ses lois ; le monde matériel a ses lois ; les intelligences supérieures à l’homme ont leurs lois ; les bêtes ont leurs lois, l’homme a ses lois.(...)

Chapitre II
Des lois de la nature

Avant toutes ces lois, sont celles de la nature, ainsi nommées, parcequ’elles dérivent uniquement de la constitution de notre ère. Pour les connoître bien, il faut considérer un homme avant l’établissement des sociétés. Les lois de la nature seront celles qu’ils recevront dans un état pareil.
Cette loi, qui en imprimant dans nous-mêmes l’idée d’un créateur, nous porte vers lui, est la première des lois naturelles par son importance; non pas dans l’ordre de ces lois. L’homme, dans l’état de nature, auroit plutôt la faculté de connoître, qu’il n’auroit de connaissance. Il est clair que ses premières idées ne seroient point des idées spéculatives : il songeroient à la conservation de son être, avant de chercher l’origine de son être. Un homme pareil ne sentiroit d’abord que sa foiblesse ; sa timidité seroit extrême : et, si l’on avoit là-dessus besoin de l’expérience, l’on a trouvé dans les forêts des hommes sauvages ; tout les fait trembler, tout les fait fuir.
(...) Dans cet état, chacun se sent inférieur ; à peine chacun se sent-il égal. On ne chercheroit donc point à s’attaquer, et la paix seroit la première loi naturelle.
(...) Au sentiment de sa foiblesse, l’homme joindrait le sentiment de ses besoins. Ainsi une autre loi naturelle seroit celle qui lui inspireroit de chercher à se nourrir.
J’ai dit que la crainte porteroit les hommes à se fuir : mais les marques d’une crainte réciproque les engageroient bientôt à s’approcher. (...) De plus, ce charme que les deux sexes s’inspirent par leur différence, augmenteroit ce plaisir, et la prière naturelle qu’ils se font toujours l’un à l’autre, seroit une troisième loi.
(...) et le désir de vivre en société est une quatrième loi naturelle.

 

DE L’ESPRIT DES LOIS

Livre quatrième
Que les lois de l’éducation doivent être
relatives aux principes du Gouvernement
Chapitre VIII :

Explication d’un paradoxe des anciens par rapport aux mœurs.
Polybe, le judicieux Polybe, nous dit que la musique était nécessaire pour adoucir les mœurs des Arcades, qui habitoient un pays où l’air est triste et froid ; que ceux de Cynète, qui négligèrent la musique, surpassèrent en cruauté tous les Grecs, et qu’il n’y a point de ville où l’on ait vu tant de crimes. Platon ne craint point de dire que l’on ne peut faire de changement dans la musique, qui n’en soit un dans la constitution de l’Etat. Aristote, qui semble n’avoir fait sa Politique que pour opposer ses sentiments à ceux de Platon, est pourtant d’accord avec lui touchant la puissance de la musique sur les mœurs. Théophraste, Plutarque, Strabon, tous les anciens ont pensé de même. Ce n’est point une opinion jetée sans réflexion ; c’est un des principes de leur politique. C’est ainsi qu’ils donnoient des lois ; c’est ainsi qu’ils vouloient qu’on gouvernât les cités.
Je crois que je pourrois expliquer ceci. Il faut se mettre dans l’esprit que, dans les villes grecques, surtout celles qui avoient pour principal objet la guerre, tous les travaux et toutes les professions qui pouvoient conduire à gagner de l’argent, étoient regardés comme indignes d’un homme libre. « La plupart des arts, dit Xénophon, corrompent le corps de ceux qui les exercent ; ils obligent de s’asseoir à l’ombre ou près du feu : on n’a de temps ni pour ses amis, ni pour la république. » Ce ne fut que dans la corruption de quelques démocraties, que les artisans parvinrent à être citoyen. C’est ce qu’Aristote nous apprend ; et il soutient qu’une bonne république ne leur donnera jamais le droit de cité.
L’agriculture étoit encore une profession servile, et ordinairement c’étoit quelque peuple vaincu qui l’exerçoit : les Ilotes, chez les Lacédémoniens ; les Périéciens, chez les Crétis ; les Pénestes, chez les Thessaliens ; d’autres peuples esclaves, dans d’autres républiques.
Enfin, tout bas commerce étoit infâme chez les Grecs. Il auroit fallu qu’un citoyen eût rendu des services à un esclave, à un locataire, à un étranger : cette idée choquoit l’esprit de la liberté grecque. Aussi Platon veut-il, dans ses Lois, qu’on punisse un citoyen qui feroit le commerce.
On étoit donc fort embarrassé dans les républiques grecques. On ne vouloit pas que les citoyens travaillassent au commerce, à l’agriculture, ni aux arts ; on ne vouloit pas non plus qu’ils fussent oisifs. Ils trouvoient une occupation dans les exercices qui dépendoient de la guerre. L’institution ne leur en donnoit point d’autres. Il faut donc regarder les grecs comme une société d’athlètes et de combattants. Or, ces exercices si propres à faire des gens durs et sauvages, avoient besoin d’être tempérés par d’autres qui pussent adoucir les mœurs. La musique, qui tient à l’esprit par les organes du corps, étoit très propre à cela. C’est un milieu entre les exercices du corps qui rendent les hommes durs, et les sciences de spéculations qui les rendent sauvages. On ne peut pas dire que la musique inspirât la vertu ; cela seroit inconcevable : mais elle empêchoit l’effet de la férocité de l’institution, et faisoit que l’âme avoit dans l’éducation une part qu’elle n’y auroit point eue.
Je suppose qu’il y ait parmi nous une société de gens si passionnés pour la chasse, qu’ils s’en occupassent uniquement ; il est sûr qu’ils en contracteroient une certaine rudesse. Si ces mêmes gens venoient à prendre encore du goût pour la musique, on trouveroit bientôt de la différence dans leurs manières et dans leurs mœurs. Enfin, les exercices des Grecs n’excitoient en eux qu’un genre de passions, la rudesse, la colère, la cruauté. La musique les excite toutes, et peut faire sentir à l’âme la douceur, la pitié, la tendresse, le doux plaisir. Nos auteurs de morale, qui, parmi nous, proscrivent si fort les théâtres, nous font assez sentir le pouvoir que la musique a sur nos âmes.
Si à la société dont j’ai parlé, on ne donnoit que des tambours et des airs de trompettes, n’est-il pas vrai que l’on parviendroit moins à son but, que si l’on donnoit une musique tendre ? Les anciens avoient donc raison, lorsque, dans certaines circonstances, ils préféroient pour les mœurs un mode à un autre.
Mais, dira-t-on, pourquoi choisir la musique par préférence ? C’est que, de tous les plaisirs des sens, il n’y en a aucun qui corrompe moins l’âme. Nous rougissons de lire dans Plutarque, que les Thébains, pour adoucir les mœurs de leurs jeunes gens, établirent par les lois un amour qui devroit être proscrit par toutes les nations du monde.

 

 

DE L’ESPRIT DES LOIS

Livre douxième
Des lois qui forment la liberté
politique dans son rapport avec le citoyen
Chapitre VI
Du crime contre nature

A Dieu ne plaise que je veuille diminuer l’horreur que l’on a pour un crime contre la religion, la morale et la politique condamnent tour à tour. Il faudroit le proscrire quand il ne feroit que donner à un sexe les foiblesses de l’autre, et préparer à une vieillesse infâme par une jeunesse honteuse. Ce que j’en dirai lui laissera toutes ses flétrissures, et ne portera que contre la tyrannie qui peut abuser de l’horreur même que l’on en doit avoir.
Comme la nature de ce crime est d’être caché, il est souvent arrrivé que des législateurs l’ont puni sur la déposition d’un enfant. C’étoit ouvrir une porte bien large à la calomnie. « Justinien , dit Procope, publia une loi contre ce crime ; il fit rechercher ceux qui en étoient coupables, non seulement depuis la loi, mais avant. La déposition d’un témoin, quelquefois d’un enfant, quelquefois d’un esclave, suffisoit, surtout contre les riches et contre ceux qui étoient de la faction des verts. »
Il est singulier que, parmi nous, trois crimes : la magie, l’hérésie et le crime contre nature, dont pourroit prouver, du premier, qu’il n’existe pas ; du second, qu’il est susceptible d’une infinité de distinctions, interprétations, limitations ; du troisième, qu’il est très souvent obscur, aient été tous trois punis de la peine du feu.
Je dirai bien que le crime contre nature ne fera jamais dans une société de grands progrès, si le peuple ne s’y trouve porté d’ailleurs par quelque coutume, comme chez les Grecs, où les jeunes gens faisoient tous leurs exercices nus ; comme chez nous, où l’éducation domestique est hors d’usage ; comme chez les Asiatiques, où des particuliers ont un grand nombre de femmes qu’ils méprisent, tandis que les autres n’en peuvent avoir. Que l’on ne prépare point ce crime, qu’on le proscrive par une police exacte, comme toutes les violations des mœurs, et l’on verra soudain la nature, ou défendre ses droits, ou les reprendre. Douce, aimable, charmante, elle a répandu les plaisirs d’une main libérale ; et, en nous comblant de délices, elle nous prépare, par des enfants qui nous font, pour ainsi dire, renaître, à des satisfactions plus grandes que ces délices mêmes.

 

 


 

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