D'après Mlle Clarisse Bader (1840-1902) le chef-d'oeuvre de Sappho est la honte de sa vie

 

Le dictionnaire Larousse du XXe siècle en six volumes (1928) offre une courte notice sur Mle Clarisse Bader :

« femme de lettres française, née à Strasbourg (1840-1902). Elle s’est surtout occupée d’étudier le sort de la femme dans le monde antique et moderne : la Femme dans l’Inde antique (1864) ; la Femme biblique (1865) ; la Femme grecque (1871) ; la Femme romaine (1877) ; la Femme française dans les temps modernes (1884) ; le Duc de Nemours (1896) ; etc."

Etait-elle féministe comme je puis l’entendre aujourd’hui ? Non, car elle prône l’éducation de la jeune fille et fait l’éloge de la femme, gardienne du foyer, soumise aux lois de la société phallocrate. Cet extrait de son ouvrage la Femme française dans les temps modernes (1884) vous en convaincra :

 

« Ces femmes, qui ont exercé dans la littérature une action civilisatrice, ces femmes ont-elles su être les femmes du foyer ? Oui, beaucoup d'entre elles, et ce sont celles qui m'intéressent le plus. Que Sappho ait dû sa gloire aux strophes qui ont gardé au travers les siècles la brillante empreinte d'une passion criminelle, je le déplore, mais ce n'est pas elle que je cherche dans le groupe des neuf muses terrestres de la Grèce ; c'est Erinne, la vierge modeste qui célèbre sa quenouille. Ce que je cherche encore dans les lettres helléniques, ce sont les pages dont on a reporté l'honneur aux Pythagoriciennes, et qui, tout apocryphes qu'elles puissent être, contiennent des réflexions si justes et si profondes sur les attributions respectives de l'homme et de la femme, sur les devoirs domestiques de celle-ci, sur les lumières que l'instruction lui donne pour mieux remplir sa mission.
Chez les Romains, ce qui me charme, ce n'est ni la Lesbie de Catulle, ni la Cynthie de Properce, ni la Corinne d'Ovide, ni la Délie de Tibulle, ces trop séduisantes inspiratrices de l'amour. Mais je m'arrête avec émotion devant le groupe sévère et charmant des femmes que j'ai nommées les Muses du foyer [Voir la Femme romaine.] »

Dans l'esprit de Mlle Bader, la "passion criminelle" de Sappho est-elle son amour mythique pour Phaon ou son amour pour Atthis ou Anactoria ? Elle fait référence à l'amant Phaon (dans sa note 8). Sa pruderie, ses croyances catholiques lui interdisent de traduire l’ode à l’Aimée de Sappho. Pour elle, l'objet d'amour de "l'Ode à l'aimée" est-il un homme ou une femme ? Mlle Bader consulte Boissonade et Redarez-Saint-Rémy (1852). Ces auteurs transforment l'objet aimé de l'ode sapphique I en homme. Mlle Bader qui est helléniste s'apperçoit-elle que ces traducteurs travestissent le texte et trompent le lecteur ou bien la simple passion pour l'homme Phaon est-elle une atteinte à sa morale chrétienne ? Qui sait ? Ainsi contrairement à Mme Dacier ou aux traducteurs de son époque, Clarisse Bader serait-elle intellectuellement entière : préfèrerait-elle la censure à la distorsion interprétative de l’œuvre sapphique où l'objet aimé est changé de sexe pour satisfaire la morale ambiante (Lire la traduction de Mme Dacier). La question demeure ouverte.

Pour néanmoins faire goûter la poésie lyrique de Sappho, Mlle Bader traduit sans aucune fidélité au texte grec et de manière très romantique cinq fragments sapphiques.

LA FEMME GRECQUE
ETUDE DE LA VIE ANTIQUE
PAR MLLE CLARISSE BADER

Chapitre VI


ŒUVRES DES FEMMES DANS LA POESIE, DANS LES ARTS,
ET DANS LES SCIENCES MORALES

(page 383 à 390)


Les neuf muses terrestres. – Sappho. L’île de Lesbos. Portrait de Sappho d’après une médaille mytilénienne. Caractère de la poétesse et de ses chants. Ode à la rose. Sapho et sa fille. Sapho et Alcée. Difficulté de réhabiliter la Muse lesbienne. Opinion de Sappho sur la fortune. Ses vers à une femme ignorante. Gloire de Sappho. – Erinne. Sa pure renommée. Ode à Rome, poëme restitué à Mélinno. – Télésilla. – Myrtis, institutrice de Pindare ; et Corinne, rivale de poëte. – Nossis. – Praxilla. – Anyté. – Moero. – Autres poétesses : Cléobuline ; Mégalostrata, chantée par Alcman ; etc. ; Irène et une inscription grecque.

Artiste. Cora et l’invention de la plastique. Femmes peintres : Timarète, Irène, etc. ; Lalla de Cyzique et une peinture de Pompéi.

Prosatrices. Les Pythagoriciennes Théano, Damo, Arignoté, Périctioné et Phintys. Lettres de Théano sur divers sujets de morale. Fragments de livres dus à Théano, à Périctionné, à Phintys, et concernant les sciences morales.

Conclusion de l’ouvrage.

Non moins que dans l’histoire, les Eoliennes et les Doriennes manifestèrent dans les lettres, les remarquables facultés qu’avait développées leur éducation. C’est surtout parmi elles que nous trouverons les poétesses, qui furent nommées par le poëte Antipater les neuf Muses terrestres.

Nous sommes dans une île de l’Archipel, île dont le sol paraît reposer sur une base volcanique. Que de contrastes dans l’aspect de Lesbos ! A l’occident, parmi les sombres déchirures de la côte, s’étend la colline d’Erèse dont le froment eût été digne des dieux si les Immortels ne se fussent nourris d’ambroisie ; et sur les coteaux de la même colline, les vignes qui donnent le meilleur vin de la Grèce, inclinent jusqu’à terre leurs pampres opulents.
A l’intérieur de Lesbos, même opposition dans le caractère du paysage. Les montagnes, sombres toujours, se revêtent de forêts ou restent nues et désolées. Après des vallons égayés par des tamaris et des lauriers-roses, et où les peupliers bordent les ruisseaux, le voyageur rencontre avec effroi les rocs et les torrents.
Mais sur la côte orientale, celle qui regarde es belles rives de l’Ionie et où se trouve Mytilène, tout sourit au regard. Les coteaux qui descendent jusqu’à la mer, sont couverts de blés, d’oliviers, d’orangers et de myrtes. Ici, doucement hospitalière, l’île ouvre au navigateur son golfe immense, coupe d’azur où ondulent les flots dorés de la lumière, et que ceint gracieusement une couronne de forêts et de montagnes. L’air est pur et doux ; et néanmoins, même dans cette ravissante contrée, les vents déchaînés soufflent parfois la mort (1).
Telle est la patrie de Sappho, cette femme dont le génie tour à tour ardent et placide, réunit tous les contrastes du sol où il se déploya.
Née à Mytilène (612 av. J.-C.), dans la plus belle partie de l’île, Sappho grandit dans cette atmosphère de poésie, d’art et d’amour, où nageait Lesbos, Lesbos qui croyait être l’héritière d’Orphée, Lesbos qui établissait entre ses filles des concours de beauté !
Sappho chanta, elle aima ; et trop souvent son génie ne fut que l’écho de ses passions.
Quoique petite et brune, elle était belle. Si les médailles mytiléniennes qui la représentent (2), reproduisent exactement sa figure, sa physionomie correcte et souriante respirait, non le trouble et l’égarement du cœur, mais la sérénité de l’esprit. La tête, coiffée du saccos, a un embonpoint qui ne dérange pas l’harmonie des traits, mais qui leur donne un caractère plus gracieux qu’idéal. Le regard, il est vrai, est intelligent et beau, mais il lui manque la flamme divine (3). Ce portrait seul témoignerait que Sappho pensa plus à la terre qu’elle ne rêva du ciel.
C’est à la terre, en effet, qu’elle s’attacha. Elle décrivit les charmes de la nature : l’aurore qui éveille l’activité matinale, le soir qui ramène au foyer les hommes et les troupeaux ; la nuit éclairée par la douce lueur de la lune. Elle se plut à entendre la source qui bruit sous les pommiers odorants. Elle admira la rose, la rose qui devait symboliser sa poésie dans la Couronne de Méléagre (4), et dont elle devait elle-même ceindre les fronts des Muses (5), plus habituées jusqu’à lors au chaste laurier d’Apollon qu’à la fleur de Vénus.

« Si Dieu avait voulu attribuer la royauté aux fleurs, il aurait couronné la belle rose. La rose est la parure de la terre, l’éclat du feuillage, l’œil des fleurs, la rougeur qui colore les prés, une beauté étincelante ; elle exhale l’amour, elle est l’hôte de Vénus, elle se pare de ses feuilles parfumées, s’enorgueillit de ses mobiles pétales ; le pétale sourit au zéphir (6). »

C’est encore sur la terre que s’arrête Sappho soit que, dans ses épithalames, elle chante l’hymen païen ; soit qu’elle découvre les blessures de son cœur et que, pour attirer l’objet de sa passion, elle implore le secours de Vénus, sa souveraine. Jeune et veuve, nul frein ne la retint dans ses coupables attachements, pas même la pensée de sa fille, cette Cléis qu’elle aimait si tendrement :

« J’ai une belle enfant, d’une élégance semblable à celle des fleurs dorées, Cléis, ma Cléis chérie. En échange d’elle, je ne voudrais ni de toute la Lydie, ni de l’aimable Ionie (7)»

On a voulu disculper la mémoire de Sappho (8); on a dit qu’une femme méprisable n’eût pas osé reprocher à son frère d’avoir affranchi une courtisane (9); qu’elle n’eût pas été nommée par Alcée : « couronnée de violettes, chaste Sappho aux doux sourire (10); » qu’elle n’eût pas inspiré à un homme aussi léger, l’amour timide qui se lit dans ce dialogue que cite Aristote :

« Je veux dire quelque chose, mais la honte m’arrête, » disait Alcée à Sappho. Et la poétesse répondait : « Si la passion des choses bonnes ou belles te possédait, ni la crainte de dire quelque chose de mal ne troublerait ta langue, ni la honte tes regards ; mais tu parlerais de ce qui est juste (11). »

On a ajouté que la réponse même de Sappho était celle d’une femme honnête, et que d’ailleurs ses contemporains ne lui imputèrent jamais les souillures que dévoilèrent des écrivains postérieurs. A l’honneur de notre sexe, nous voudrions croire que la plus illustre des poétesses ne fut pas la plus coupable des femmes ; malheureusement ce qui nous reste de ses neuf livres, témoignerait encore contre elle à défaut d’autres accusateurs. Pour que Sappho fût réhabilitée, il faudrait retrancher de ses poésies cette ode qui est le chef-d’œuvre de son talent, mais la honte de sa vie. Malgré la célébrité de ce fragment poétique, on nous permettra de ne pas le traduire dans cette œuvre écrite par une femme et consacrée à la femme.
Nous aurons d’autant moins d’indulgence pour Sappho que le sentiment moral n’est pas toujours absent de ses œuvres. En faisant le mal, elle connaissait cependant le bien. Elle n’ignorait point que seule la beauté immatérielle n’exerce pas une impression éphémère. Si elle aimait la mollesse, elle prétendait que ce goût n’entravait pas en elle l’élan du bien et du beau. Si l’opulence lui semblait précieuse, elle disait toutefois : « La richesse sans la vertu n’est pas une innocente voisine ; mais le mélange de l’une et de l’autre est le suprême degré du bonheur (12). »
Enfin, si les croyances et les mœurs où fut élevée Sappho, ne purent lui donner la notion de la vie éternelle, elle comprit du moins que les jouissances du luxe étaient passagères. C’est avec une juste fierté qu’elle s’adresse ainsi à une femme ignorante : « Morte, tu seras gisante dans le tombeau. Ta mémoire n’existera pas pour la postérité, car tu n’as pas joui des roses des Piérides ; mais obscure, tu erreras dans les demeures d’Adès, voltigeant sur le sol des aveugles ombres (13). »
Et voyant des femmes se glorifier de leur fortune et de leur santé, Sappho leur dit que le bonheur qu’elle devait aux Muses, était le seul qui fût réel et désirable, et que son souvenir survivrait à sa mort (14).
La postérité ne fût pas avare pour la poétesse qui avait compté sur elle. Nous avons vu ses compatriotes graver leur monnaie à son image. La Grèce l’honore comme une dixième Muse, lui élève des statues jusqu’en Sicile ; et comme pour un souvenir de son ode à une femme ignorante, les épitaphes qui lui sont consacrées dans l’Anthologie, rappellent que si ses cendres reposent dans le tombeau, ses poëmes ont conquis l’immortalité (15).
Toutefois, parmi les élèves que la Muse éolienne groupa autour d’elle, il en est une qui éveilla chez les poëtes grecs un sentiment plus respectueux et plus tendre que celui qu’ils éprouvèrent pour Sappho : c’est Erinne (16), la vierge modeste. Abritée par l’ombre du foyer, filant ou tissant, elle méditait, à l’insu d’une mère sévère, le poëme où elle chanta l’un des instruments de son labeur, la quenouille !
Si le temps avait épargné ces vers, il eût été intéressant de les comparer à ceux que Théocrite écrivit sur le même sujet, et que nous avons traduit plus haut.
L’œuvre d’Erinne était composée en hexamètres qui furent égalés à ceux d’Homère. Autant Erinne était inférieure à Sappho dans la poésie lyrique, autant elle lui fut jugée supérieure dans les hexamètres de la Quenouille.

(...)


Notes de l'auteur Clarisse Bader (1871)

(I) Pour la description de Lesbos, cf. L. Lacroix, Iles de la Grèce.
(2) Voir Visconti, Iconographie grecque, tome I, planche 3.
(3)Telle est, sans doute, l’expression qu’un sculpteur avait donnée à Sappho dans cette statue que décrivit Démocharis, Anthologie de Planude. Pour l’Anthologie, nos indications se réfèrent à la traduction de M. Dehèque.
(4) L’un des Anthologistes
(5) Clément d’Alexandrie, Le Pédagogue, II, 8
(6) Achille Tatius, De Clitophon, et Leucip. Amoribus. Nous avons traduit ce fragment sur le texte grec publié par M. Redarez-Saint-Rémy, Les Poésies de Sappho, Paris, 1852.
(7) Lyrici graeci, curante Boissonade, sapf??? µ??, Le texte grec qui est incomplet, ne contient pas le nom de l’Ionie, nom que nous écrivons d’après l’exemple de M. Villemain, Essais sur le génie de Pindare.
(8) Disons ici que ce ne fut pas la poétesse Sappho qui aima Phaon. L’anecdote du saut de Leucade se rapporte à une autre Sappho, Lesbienne aussi, mais née à Erèse, et postérieure à la première. Visconti, Iconographie grecque.
(9) Hérodote, II, 135.
(10) Lyrici graeci, curante Boissonade, Parsiis, 1825, ;a??a??? ?? Une tradition rapporte que Sappho fut compromise dans la conspiration d’Alcée contre Pittacus, tyran de Mytilène, et qu’elle se réfugia en Sicile.
(11) Lyrici graeci, curante Boissonade, ???a???, ?d Sapf??? ?? .
(12) Lyrici graeci, curante Boissonade, Sapf??? ?? ‘ .
(13) Joannis Stobaei Florilegium ad manuscriptorum fidem emendavit et supplevit Thomas Gaisford. Lipsiae, 1823-1824 (ou 1827 avec les Lectiones Stobenses a Friderico Jacobs congestae) , pe?? ?f??????? , Lyrici graeci, curante Boissonade, Sapf??? ?? p??? ?pa?de?t?? ???a??a.
(14) Villemain, Essais sur le génie de Pindare.
(15) Anthologie, Christodore de Coptos, Les statues de Zeuxippe ; Asclépiade ; Léonidas ou Maléagre ; Antipater de Sidon, anonyme.
(16) Erinne était née dans la ville ionienne de Téos ; mais ayant vécu à Mytilène, elle est considérée comme Lesbienne. Dehèque, Anthologie, notices.


 

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- La Femme grecque étude de la vie antique par Mlle Clarisse Bader ouvrage courronné par l'Académie Française Deuxième Edition Paris Librairie Académique Didier et Cie, Libraire-Editeur 35, quai des Augustins, 35. 1873.( Première édition 1871)

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