UN CERTAIN LESBIANISME DANS LES CHANSONS EROTIQUES

DE PIERRE-JEAN DE BERANGER ILLUSTREES PAR ROJAN

 

 

Aquarelle de Rojan in Béranger, Chansons Galantes, éditions de la Belle Etoile, 1937.
 
 
 
Les chansons érotiques de Béranger :
 

Les deux soeurs ou le cas de conscience,..... La Souris,....... Sermon d'un Carme, ...............Les Culottes

 

Seule la chanson Les deux soeurs ou le cas de conscience relève du lesbianisme ici conventuel et par jeu de mots sororal. Le chansonnier attaque ironiquement le silence et l'hypocrisie des hommes d'Eglise à propos de la sexualité. Mais là encore le lesbianisme n'échappe pas au refrain phallocratique : "mais au fond ce n'est rien, je le sens bien, mais au fond ce n'est rien".

LES DEUX SŒURS OU LE CAS DE CONSCIENCE

Zoé, de votre sœur cadette,
Que voulez-vous entre deux draps ?
Que sans chemise je me mette ?
Fi ! ma sœur, vous n'y pensez pas.
Mais à vos fins vous voilà parvenue,
Et vous baisez ma gorge nue ;
Vous me tiraillez,
Vous me chatouillez,
M'émoustillez ;
Mais au fond ce n'est rien,
Je le sens bien ;
Mais au fond ce n'est rien.

Pour vous en prendre à notre sexe,
Avez-vous mis l'autre aux abois ?
C'est peu que votre main me vexe,
Vous usez pour vous de mes doigts :
La tête aux pieds la voilà qui se couche ;
Ciel ! où mettez-vous votre bouche ?
Ah ! pour une sœur ,
Quelle noirceur !
Quelle douceur !
Mais au fond....

Rougirions-nous ? je le demande,
Si nos amants pouvaient nous voir ?
Pourtant il faut que je vous rende
Le plaisir que je viens d'avoir.
Je m'enhardis ; car jamais, que je ne sache,
Je n'ai baisé d'homme à moustache.
Ah ! nous jouissons
Et des garçons
Nous nous passons.
Mais au fond...

Ne croyez pas que je contracte
Ce goût déjà trop répandu,
C'est bon pour amuser l'entr'acte
Quand le grand acteur est rendu.
Ce que je crains, ô sœur trop immodeste,
C'est d'avoir commis un inceste ;
Peut-être est-ce un cas
Dont nos prélats
Ne parlent pas
Car au fond ce n'est rien,
Je le sens bien ;
Car au fond ce n'est rien.

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Que fait sur un site lesbien La Souris ? La Souris est d'abord libertine, dit le chansonnier. La Souris -qui a peur du chat tueur et dévoreur de souris- sourit à Lise, jeune et craintive -autant dire vierge- qui a peur de l'animal, souris souriante et qui veut se blottir contre Elle, Lise, souris qui désire faire son trou chez elle, Lise et dans elle pour continuer à vivre. La souris qui se protège des félins pénètre dans Lise et la "grignote" et la "dévore" de l'intérieur. Fantasme me direz-vous de dévoration et de viol pour se protéger d'une destruction ? Jeune et craintive, Lise s'évanouit mais le chansonnier l'invite à se "Laissez faire"... Souris, femme violeuse ou harceleuse en recherche d'abris et de protection excite les cris de Lise pour "cause aussi légère"... En cette légèreté, le chansonnier relève la légèreté des rapports lesbiens mais également cautionne la pénétration mâle car la souris pour Béranger est une douce représentante animalière du phallus et le Matou est le représentant castrateur dont tout homme a peur. Mais la souris souriante sait que Lise, jeune et craintive redoute tant les souris (mères) que les phallus (pères), Lise le sait mais fait comme si... Dans sa peur qui redouble Lise fuit, mais en vain... Le sexe féminin n'est-il pas un havre de paix pour nous tous...verges, foetus, mains, souris libertine ou arvicolas...

 

LA SOURIS

Lise, jeune et craintive
Redoute les souris ;
Une souris bien vive
Vient exciter ses cris
Pour cause aussi légère
Le bruit me paraît fou.
Lise, laissez-la faire :
Elle cherche son trou.

Dans sa peur qui redouble,
Lise fuit, mais en vain,
La souris qui se trouble,
Lui saute dans la main
La belle, en criant, serre
Cet animal filou.
Lise, laissez...

Mais l'effroi la domine,
Lise s'évanouit
La souris libertine
Gagne alors son réduit
Cette souris, ma chère
Ne craint plus le matou :
Lise, laissez-la faire,
Elle a trouvez son trou
.

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Le sermon du Carme est "inspiré" de l'ordre religieux de Notre-Dame du Mont Carmel, mont situé en Palestine, qui abrite les carmes et les carmélites. Le dictionnaire érotique de Pierre Guiraud nous apprend qu'en terme argotique ou érotique, "le bougre est un terme traditionnel et forme ancienne de bulgare, peuple qui avant les italiens avait une réputation de sodomites. Le bougre est aussi l'hérétique". Ce dictionnaire précise à propos du coït anal :

"Une passion contre-nature : Goûts contre nature, plaisir anti-physique, divorcer avec la nature, goûts particuliers, non-conformisme, jonction prohibée... Et des images religieuses du type : changer de religion, communier sous les deux espèces... Expresssion de la malédiction divine qui pèse sur la sodomie (tant homosexuelle qu'hétérosexuelle) que l'Eglise assimile à une hérésie et punit comme telle. Il n'est pas inutile de relever que, réciproquement, les hérétiques ou les apostats (ceux qui renoncent à leurs voeux) sont presque toujours accusés de ce péché : bougres (i. e. bulgares), cathares, vaudois templiers..."

Dans ce Sermon d'un Carme, le chansonnier choisit l'expression "goût suspect" et "goûts étranges" qui riment avec "péchés infects" et "anges". Il fait ici allusion à la sodomie homosexuelle et les jeunes filles gardent avec ces hommes à hommes leur virginité. Ainsi, malgré les discours des "Sapho de nos jours", personne ne peut croire que seules les tribades fassent "la guerre à l'amour" !!! Le carme n'en conclut pas moins qu'il veut bien être le dernier homme survivant des feux de Gomorrhe, sauveur de l'humanité... Ainsi avec ironie, Béranger n'en critique pas moins l'homosexualité masculine et féminine...

 

SERMON D'UN CARME
SEUL MANUSCRIT TROUVE
DANS L'UNE DES MAISONS DE CET ORDRE
QU'ON DEVAIT S'EMPRESSER DE RETABLIR
AINSI SOIT-IL

Un carme, à ses ouailles,
Tous gens de goût suspect,
Disait : Corbleu ! canailles,
Vos péchés sont infects
Eh ! fi ! fi ! fi ! fi ! fi !
Est-ce ainsi qu'on vous fit ?

O Bulgares ! vous êtes
Atteints et convaincus
De faire des cornettes
Et jamais de cocus !
Eh ! fi ! fi ! fi ! fi ! fi !
Est-ce ainsi qu'on vous fit ?

Vous tombez dans le schisme,
Et c'est, en vérité,
Prendre le paganisme
Par le vilain côté
Eh ! fi ! fi ! fi ! fi ! fi !
Est-ce ainsi qu'on vous fit ?

Du ciel vos goûts étranges
Font votre exclusion :
Vous perdriez les anges
De réputation.
Eh ! fi ! fi ! fi ! fi ! fi !
Est-ce ainsi qu'on vous fit ?

Avec vous, fille sage,
Perdant ainsi son droit,
Fait de son pucelage
Une bague à son doigt.
Eh ! fi ! fi ! fi ! fi ! fi !
Est-ce ainsi qu'on vous fit ?

Qui ne juge aux harangues
Des Sapho de nos jours
Que ces mauvaises langues
Font la guerre aux amours ?
Eh ! fi ! fi ! fi ! fi ! fi !
Est-ce ainsi qu'on vous fit ?

Quand vous fuyez ces dames,
Seul, que ne puis, hélas !
Suffire à tant de femmes !
Je ne vous dirais pas :
Eh ! fi ! fi ! fi ! fi ! fi !
Est-ce ainsi qu'on vous fit ?

Si des feux de Gomorrhe
Rien ne peut nous sauver,
Qu'en moi Dieu voie encore
Un homme à conserver.
Eh ! fi ! fi ! fi ! fi ! fi !
Est-ce ainsi qu'on vous fit ?

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Dans cette chanson, la femme portant pantalon chercherait à plaire aux femmes... Ce texte paillard constate l'évolution de la condition féminine : la femme "aime à se mettre en homme, parce que ça lui fait plaisir !" Les chansons de Béranger pronent le plaisir d'éros et la liberté avec taquinerie, humour et gaieté. L'écrivaine George Sand (1804-1876), la peintre animalier Rosa Bonheur (1822-1899) parmi d'autres luttèrent dans leur vie quotidienne pour la liberté de la femme. Si aujourd'hui une femme en pantalon n'est plus suspectée de lesbianisme, le chemin vers l'égalité sociale des sexes est encore plein d'embûches... en France et sous bien des contrées… Mais ne nous méprenons pas, Béranger est pour la liberté de la femme... une femme libre et consentante aux plaisirs de ces messieurs...

LES CULOTTES,
CHANSON EN MANIERE D'ORDURE,

Faite par ce polisson de Gilles, dessus Mamselle Zirzabelle
qui aime à se mettre en homme, parce que ça lui fait plaisir.

Zirzabelle, est-c' ben vous que j' vois ?
J' vous r'connaissons à vot' minois ;
Est-c' encor' mamsell' qu'on vous nomme ?
Vous voilà costumé' zen homme.
C't habit raplatit vos appas,
C'qu'aujourd'hui vous n'étalez pas !
Rien d' moins gênant zavec vous qu'une cotte.
Mamselle, ôtez donc, ôtez votre culotte :
Mamselle, ôtez donc votre culotte.

Changez de sesque c'est fort mal
Quand on n'est plus dans l' carnaval ;
P't-être aussi qu' vous changez d' manière,
Et qu'aux femmes vous voulez plaire ;
Ce s'rait deux bons goûts à la fois,
J' vous crois fait' pour en avoir trois.
Mais, d'queq'côté qu'on vous porte une botte,
Mamselle, ôtez donc, ôtez votre culotte :
Mamselle, ôtez donc votre culotte.

Comme l'amour rend zinconstant !
J'finis par trouver ça piquant.
Permettez que j' vous déboutonne...
Mais, jarni, ne vient-il personne ?
On peut nous voir de c'te façon,
Et vous prendre pour un garçon ;
Pour qu'on n' dis 'pas qu'j'ai changé de marotte,
Mamselle, ôtez donc, ôtez votre culotte :
Mamselle, ôtez donc votre culotte.

Dépêchez, ou j' vais par-dessus
Vous fair' un' boutonnière' de plus :
Mais v'là que j' vous tache, mamselle,
C'est la faute de vot' bertelle ;
Plus qu'mon amour elle tenait ;
Bonsoir, j'ai remis mon bonnet.
Sans étrenner, r'mettez tout dans la hotte,
Mamsell', remontez, remontez vot' culotte ;
Mamselle, remontez votre culotte.

Mesdam' s, la morale est mon fort ;
Or donc, notre habit vous fait tort.
Ne prenez c' costume nuisible
Que pour tromper, si c'est possible,
Les homm's impurs qui sont l'effroi
Des jolis garçons comme moi.
Autrement qu' ça dit l'saint père aux dévotes,
Mes dam's ne mettez qu' la main dans les culottes,
Ne mettez qu' la main dans les culottes.

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Bibliographie :
- Dictionnaire des oeuvres érotiques, domaine français, préface de Pascal Pia, Mercure de France, 1971. (p. 97)
- Les livres de l'Enfer par Pascal Pia, Fayard, 1998. (p.127 à 129)
- Anthologie historique des lectures érotiques de Sade à Victoria 1791-1904 par Jean-Jacques Pauvert, Stock/Spengler, 1995 (pages 251-252).
- Histoire de la poésie française en 9 volumes par Robert Sabatier, Albin Michel, 1975 (tome 5, p. 477 à 480)
- Béranger Chansons Galantes ornées de 16 aquarelles par Rojan, Editions de la Belle Etoile, Paris, 1937, exemplaire n° 232 sur 1500 exemplaires imprimés sur vélin Navarre.
- Dictionnaire érotique par Pierre Guiraud, Payot, 1993.
- Oeuvres poétiques de Mme DUFRENOY précédées d'observations sur sa vie et ses ouvrages, par M. A. Jay avec portrait, fac similé et gravures. Paris, Moutardier, Libraire-Editeur, 1827.

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Page entoilée le 28/06/2003 et mise à jour le 28/06/2003

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