"Lesbos ou Mytilène" par Charles Auguste Sainte-Beuve (1804-1869),

article paru dans le quotidien Le Globe du 04/12/1824.

 
 

 

LESBOS OU MYTILENE

À mesure que la révolution de la Grèce s’étend et refoule les Turcs hors d’Europe, des noms perdus depuis des siècles sortent de l’oubli, des lieux d’antique mémoire reparaissent sur la scène du monde, et à chaque victoire des Hellènes nous reconquérons un souvenir. Déjà nous n’en sommes plus aux îles qui avoisinent l’Attique et la Morée ; la lutte est au delà ; c’est aux rivages d’Asie qu’elle est reportée : Chio, Samos, ont eu leur part récente de combats et de désastres ; aujourd’hui c’est le tour de Mytilène. Qu’est-ce que Mytilène ? et d’abord quelle est sa place dans la Grèce.
Véritable frontière de l’Archipel à l’Orient, au nord de Chio, au sud de la Troade, en face des lieux où fut le royaume d’Attale, cette île n’est séparée de l’Asie que par un long détroit arrondi comme son rivage ; l’Asie la déborde et, pour ainsi dire, la domine de toutes parts ; ses deux villes principales regardent l’Asie. C’est en effet par cette position des lieux et cette dépendance de situation que s’explique en partie la destinée de Lesbos.
Jamais cette île n’eut beaucoup d’influence dans la Grèce, même au temps de sa prospérité. Trop amie des plaisirs et de la mollesse pour aspirer à un rôle politique, elle a pu produire de grands hommes, mais non un grand peuple. Rien d’ailleurs de ce qui peut illustrer ne lui manque ; c’est la patrie de Sapho, d’Alcée, de Terpandre et d’Arion. Les Lesbiens étaient fort amoureux du chant ; ils racontaient que la tête d’Orphée, lorsqu’il eut été massacré en Thrace par les Bacchantes, était venue aborder dans leur île. Arion était un musicien, qui, dans un naufrage, sut intéresser les dauphins à son infortune, et Terpandre un autre musicien, qui ajouta trois cordes à la lyre. Alcée et Sapho florissaient à Mytilène, capitale de l’île. Le premier, lâche guerrier, citoyen factieux, fut poète sublime ; il chanta les combats qu’il avait désertés, et sa patrie qu’il avait troublée, et tira de nobles pensées d’un cœur corrompu : c’est trop peu pour sa gloire, ce fut aussi trop peu pour son bonheur ; amant passionné de Sapho, il ne reçut d’elle que des railleries amères et d’obstinées mépris. Cette femme diversement célèbre n’est pas sans reproche elle-même ; comme la plupart des femmes célèbres, peut-être plus calomniée que coupable, elle eut du moins le tort d’enfreindre les lois de la pudeur en en révélant les mystères. Elle aima Phaon, et elle chanta sa flamme dans des odes brûlantes, dont une seule, venue jusqu’à nous et traduite par Boileau, suffit pour absoudre ce poëte de l’insensibilité dont on l’accuse. Mais de tous les hommes qu’a produits Lesbos, nul n’est comparable à Pittacus ; il a sur eux l’ascendant de la vertu sur le génie.
Dans sa jeunesse il avait délivré Mytilène, sa patrie, de la domination d’Athènes, et avait reçu de ses concitoyens le souverain pouvoir ; il ne l’exerça que pour établir des lois justes et morales qui le mirent au rang des sages. Quand il jugea sa mission accomplie, il quitta le trône et redevint citoyen, mais son exemple et ses lois furent perdus pour sa patrie ; le génie de l’Asie la subjuguait. Comme la fortune de Lesbos n’était pas fondée sur la domination ni sur les armes, elle subsista jusqu’aux derniers temps de la Grèce antique, sous les Romains, cette île continuait d’être l’école du plaisir et le théâtre d’aventures galantes. L’auteur de Daphnis et Chloé place la scène du roman à Mytilène.
Cette ville, au sud-est de l’île, était entre deux ports ; des bras de mer, appelés Euripes, la traversaient, et des ponts de marbre établissaient la communication de ses quartiers divers : ce devait être un peu Venise, pour l’aspect comme pour les mœurs. Depuis lors, Lesbos subit toutes les révolutions qui partirent de l’Asie ou de l’Occident. Elle appartint assez longtemps aux croisés, et fut un fief chrétien de l’empire latin. A cette époque, les pèlerins y abordaient en foule ; les chevaliers chantaient des ballades aux châtelaines dans la patrie de Sapho ; et Shakespeare, qui appelle quelque part Thésée duc d’Athènes, aurait pu, en anticipant de quelques siècles, appeler Pittacus baron de Mytilène. Cette transition bizarre de l’état antique à l’état moderne dura encore trop peu. Lesbos tomba sous les mains des Turcs : dès lors tout y a dépéri ; Mytilène et Mithymma, les deux villes principales de l’île, sont devenues les chefs-lieux de deux diocèses, sous le nom de Castro et de Molivo, misérables villages qui ne rappellent leur splendeur passée que par des ruines. Les champs ont cessé d’être cultivés. Une coutume singulière, qui n’a dû guère favoriser l’agriculture, accorde en dot à la fille aînée l’héritage de la famille, au préjudice des mâles. Enfin la nature du climat a semblé s’altérer avec le génie des habitants ; la paresse et la misère les ont livrés aux maladies, et l’on assure que sous ce ciel si pur on rencontre des villages entiers peuplés de lépreux. Au reste les détails sur la population et l’intérieur de l’île sont peu certains, parce que les voyageurs ont perdu la curiosité de la visiter. De toutes les îles de la Grèce, Lesbos est donc peut-être celle qui gagnera le plus à la révolution nouvelle. Jusqu’à présent elle n’a fait qu’y assister, désormais elle est destinée à y prendre part ; elle a vu de ses rivages le dernier incendie de la flotte turque, comme un signal de sa prochaine délivrance ; puisse bientôt ce grand événement s’accomplir ! Alors, appelée par sa position et par son étendue à devenir un des boulevards de la Grèce, elle se souviendra que la liberté vit de mœurs pures et austères ; elle se préservera cette fois de la contagion de l’Ionie, qui l’a trop longtemps souillée, et elle puisera dans les vertus patriotiques une gloire honorable, qui fera honte à sa célébrité première.



Sainte-Beuve, Le Globe, 4 décembre 1824.

 
	  

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