DU LESBIANISME CHEZ HENRI CANTEL DANS SON RECUEIL "AMOURS ET PRIAPEES"  

 

Henri Cantel a publié en 1869 Amours et priapées, un recueil tiré à cent cinquante exemplaires composé de soixante-dix sonnets dont sept poèmes frappés d'érotisme lesbien franc ou allusif : Les Tribades, La Louve, Aline, Volupté, Le Clitoris, Conseil, Columbatim.

 
L'œuvre libertine des poètes du XIXe siècle réunie par l'érudit Germain Amplecas retient les Tribades du recueil Amours et Priapées. Nos informations sur ce poètereau sont minces :

Louis Perceau note dans l'œuvre libertine qu'il " n'a rien trouvé sur Henri Cantel ". Dans L'histoire de la poésie française, Robert Sabatier l'inclut dans sa liste de "quelques individualités de petits romantiques traditionnels en retard" et date sa naissance en 1830. Maurice Allem annote dans les œuvres poétiques d'Alfred de Musset : "Henri Cantel et Musset se sont rencontrés dans un cénacle de jeunes gens. Henri Cantel, écrivain oublié, publia dans la Revue des Deux Mondes de 1854 à 1863 deux nouvelles et quelques poésies dont la première, le 1/8/1854, est intitulée Stances à Alfred de Musset. Dans ces stances, la Muse des Nuits se plaint que son poète la délaisse". Maurice Allem cite l'épigramme suivant attribué à Musset :

A HENRI CANTEL
O vous, du Pinde enfant gâté,
Que les neuf sœurs ont allaité
Et promené par la lisière,
Qui, malgré leur sagesse austère
Et leur vieille virginité,
Par elles, vous êtes vu père
Avant l'âge de puberté ;
Attendant l'immortalité,
Buvez dans la source féconde
Du plaisir et de la gaîté,
Pour orner et charmer le monde,
N'attend pas la majorité.

 

La correspondance de Baudelaire contient une lettre d'Honfleur datée du 25 février 1859 adressée à Henri Cantel, collaborateur de la Revue française, lui demandant de transmettre un message à Hyppolyte Babou dont il n'a pas l'adresse. " Quand votre tirage sera fait, ne m'oubliez pas " écrit encore Baudelaire, politesse minimale entre littérateurs édités. Claude Pichois note : " Cantel est un des premiers disciples de Baudelaire, à qui, dès 1853, dans l'Eclair, il a dédié un sonnet " païen ", Les Lèvres. Il lui a adressé le 21/7/1859 une lettre dans laquelle il disait son admiration pour Les Fleurs du mal... ". Cette admiration baudelairienne se retrouve dans son sonnet Le Clitoris où les " héroïnes d'amour ", " prêtresses d'art pur " sont " des chercheuses d'infini ". Enfin dans son Anthologie historique des lectures érotiques, Jean-Jacques Pauvert cite le peu d'ouvrages d'Henri Cantel : Impressions et Visions chez Poulet Malassis en 1859, préface de H. Babou, "un poème galant". Le Mouchoir, en 1868, des Poèmes du Souvenir en 1876, et Le Roi Polycarpe, moeurs du temps, en 1879.

Dans Amours et Priapées, mysogine ou malheureux à cause de quelques femmes (?), Henri Cantel justifie son recueil :

Mon luth plus chaste, ailleurs, fut un écho de l'âme,
Et dans l'azur des cieux, j'ai cueilli d'autres vers ;
Mais pour me consoler du mal que fait la femme,
J'ai voulu la chanter sur un rythme pervers...

Ainsi un blason féminin et quelques poèmes audacieux réveillent nos amours lesbiennes : Les Tribades, La Louve, Aline, Volupté, Le Clitoris, Conseil, Columbatim :

 

LES TRIBADES
(D'après une gravure)

Les filles de Lesbos dorment entrelacées,
Comme deux jeunes fleurs sur un même rameau ;
Elles dorment ! Leur sein éblouissant et beau,
Se gonfle au souvenir de leurs folles pensées.

D'un mutuel amour leurs lèvres caressées
Semblent prêtes encor pour un baiser nouveau ;
Et demain dans ce lit, voluptueux tombeau,
Le plaisir rouvrira leurs corolles lassées.

Leur corps n'est entouré d'aucun voile jaloux ;
J'écoute soupirer leur souffle, et je me penche
Pour mieux voir les contours de leur nudité blanche.

Mais je ne suis qu'un homme, et je pleure à genoux :
Sur elles, pour tromper ma flamme inapaisée,
Mon désir verse à flots sa brûlante rosée.

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Les trois sonnets suivants : La Louve, Aline et Volupté sont un hymne à la perversité dans l'animalité : la louve est lesbophile, le poète aux fantasmes zoophiles convoque chez la bête, la louve romaine de Romus et Romulus, des amours lesbophiles. Sorte de petit chaperon rouge érotique lesbien, la louve à l'âme humaine veut mourir d'amour pour l'enfant Aline, "blonde vierge en fleur et demi-nue".

LA LOUVE

Les yeux creux, Léona, plus pâle que la lune,
Tout les jours, erre seule, au hasard et remplit
Les sentiers et les bois de sa plainte importune.

La solitude accroît encor son infortune,
La nuit, elle soupire et déserte son lit,
Pour rafraîchir au vent sa gorge ardente et brune.

Quel est son mal ? Elle aime ! Elle aime et veut mourir,
Car elle sait le gouffre où se débat son âme :
L'objet de son amour, horreur ! c'est une femme
Dont pour elle les bras ne doivent pas s'ouvrir ?

Elle sèche et languit, elle crie aux étoiles :
" Toi que j'aime aujourd'hui, que j'aimerai demain,
Vierge, oh ! viens, sois à moi ! Mes lèvres et ma main
De ta virginité déchireront les voiles ! "

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ALINE

Aline sommeillait. Un matin, Léona,
Voyant la blonde vierge en fleur et demi-nue,
Dans ses veines sentit sa force inconnue
Courir, comme la foudre éclatant sous la nue.

Sa folle passion soudain se déchaîna ;
Elle trembla, rougit, pâlit. Ivre et farouche,
Elle enlaça sa proie, et lui ferma la bouche
D'un baiser. Lors l'enfant se dressa sur sa couche !

" Aline, mon cher cœur et mon rêve adoré,
Va ! ne crains rien, c'est moi, ta Léona ! Je t'aime
Et brûle d'infuser mon amour en toi-même !

Mes lèvres vont cueillir ton fruit tant désiré ! "
La victime, n'osant fuir l'œil noir qui la couve,
Se taisait sous les dents puissantes de la louve.

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VOLUPTE

Léona l'entoura de ses jambes, baisa
Ses yeux, sa chevelure et sa langue vermeille.
La vierge, dont le cœur en souriant s'éveille,
A ces souffles de feu par degrés s'embrasa.

Suçant les boutons durs de sa gorge pointue,
La louve sur son corps promenait tous ses doigts ;
On eût dit qu'elle avait vingt lèvres à la fois...
Aline se pâmait à ce jeu qui la tue.

- " Ouvre ta cuisse blanche et ronde, mon enfant ;
Ton clitoris, blotti dans sa toison dorée,
Veut les tendres fureurs d'un baiser triomphant ! "

Ivre de volupté, mais non désaltérée,
Léona savourant son virginal trésor,
A la coupe d'amour, le soir, buvait encor.

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Le blason et sonnet suivant est retourné comme pour mieux lire la perversité baudelairienne de ses chercheuses d'infini. L'art pur qui n'est autre que la poésie et l'érotisme a pour prêtresses des portes drapeaux de l'amour -normatif- qui appellent l'invincible amant auquel manque l'e muet ou le phallus :


LE CLITORIS

Le clitoris en fleur, que jalousent les roses,
Aspire sous la robe, à l'invincible amant ;
Silence, vent du soir ! taisez-vous, cœurs moroses !
Un souffle a palpité sous le blanc vêtement.

Béatrix, Héloïse , Eve, Clorinde , Elvire ,
Héroïnes d'amour, prêtresses de l'art pur,
Chercheuses d'infini, cachez-vous de l'azur !

D'astre en astre montez, aux accents de la lyre
Loin des soupirs humains ; plus haut, plus haut encor,
Volez, planez, rêvez parmi les sphères d'or !

Le printemps fait jaillir les effets hors des causes ;
La lune irrite, ô mer ! ton éternel tourment,
Et le désir en flamme ouvre amoureusement
Le clitoris en fleur qui jalouse les roses.

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Ici l'érotisme saphique est effleuré grâce à ces colombes et tourterelles, couples femelles vierges aux ailes entrelacées qui du berceau (métaphore de la naissance) jusqu'à la tombe (métaphore de la mort), se donneront au bien-aimé.

CONSEIL

Sous les berceaux ou sur les tombes,
Colombes,
Soupirez et becquetez-vous !

Entrelacez, ô tourterelles !
Vos ailes
Pour dormir dans vos nids si doux !

Vierges toute en fleur, qu'effarouche
le jour,
l'amour
Rit dans ton coeur, rit sur ta bouche

Ouvre aux baisers du bien-aimé
Ton âme
O femme !
Tes bras et ton sein parfumé !

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Dans ce sonnet, deux serpents, animaux froids et sataniques, s'entrelacent. Fantasme erroné du voyeur-poète empreint de préjugés qu'il tente de combattre : "ce sont des cygnes", représentant de la blancheur et de la pureté, "précieuses de Sodome" qui ne peuvent néanmoins que souffrir "loin de l'homme". Si elles ne sont pas les représentantes du Mal, elles ont mal loin du mâle : à la damnation biblique de Sodome et Gomorrhe, elles sont condamnées.

COLUMBATIM

Dans ce lit, aux molles clartés
Tombant d'une lampe d'albâtre,
Voyez s'entrelacer, s'ébattre
Deux serpents, deux jeunes beautés.

Des serpents ! non ce sont des cygnes
Par la grâce et par la fraîcheur,
L'aile frémit en sa blancheur,
Brisant les ombres et les lignes.

Pourquoi ces soupirs, ces sanglots,
Couple ardent, dont le sein palpite ?
La fureur de Sapho t'agite :

Ensemble vous videz à flots
Vos coupes de chair, loin de l'homme,
O précieuses de Sodome !

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Tout et Rien sur Sappho de Lesbos

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musée lesbien

sexualité et saphisme. Ici dessin d'Ange et Damnation

 
   
Bibliographie :

 

- L'oeuvre libertine des poètes du XIXe siècle, réunie par M. Germain Amplecas, illustrations originales de Paul-Emile Bécat, préface de Jean Cabanel, Georges Briffaut Editeur, 1951.
- Anthologie historique des lectures érotiques de Sade à Victorai 1791-1904 par Jean-Jacques Pauvert, Stock/Spengler, 1995 (page 608).
- Histoire de la poésie française en 9 volumes par Robert Sabatier, Albin Michel, 1975.
- Baudelaire, Correspondance, introduction, chronologie, notices, notes et variantes par Claude Pichois, éditions Gallimard, La Pléiade,1973.
- Oeuvres poétiques d'Alfred de Musset, présentées et annotées par Maurice Allem, éditions Gallimard, La Pléiade.


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Page entoilée le 28/06/2003 et mise à jour le 28/06/2003

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