Précis de la vie de Sapho par Madame la Princesse Constance de Salm (1767-1845)

 

Madame de Salm écrivit un Précis de la vie de Sapho et Sapho tragédie mêlée de chants, en trois actes et en vers représentée pour la première fois, sur le théâtre de la rue de Louvois, le 14 décembre 1794, musique de J-P. E. Martini. Dans son avant-propos de ses Œuvres complètes (Didot, 1842, Tome 1, p. XIIJ) , l'aristocrate féministe écrivaine nous apprend :

"Constance de Salm par Girodet-Trioson del. 1814 B. Roger Sc." in Œuvres complètes de Mme la Princesse Constance de Salm (Didot,1842). Cliquez sur l'œuvre pour grand format.

« La tragédie lyrique de Sapho a été mon premier grand ouvrage ; je l’ai faite dans les moments les plus désastreux de la terreur. Le besoin que l’on éprouvait alors de se chercher de fortes distractions, et de s’isoler, en quelque sorte, au milieu des dangers dont on était environné, me fit naître l’idée de cet ouvrage, que je fis avec tout l’enthousiasme de la jeunesse et de la poésie. Il m’occupa pendant près d’un an. Il était terminé avant le 10 thermidor, et il fut représenté peu de temps après. Cette pièce dont le célèbre compositeur Martini avait fait la musique, obtint, comme on peut le voir dans tous les journaux du temps, le plus brillant succès ; elle eut plus de cent représentations, et elle fut aussi jouée dans plusieurs villes des départements et chez l’étranger ».
 
Œuvres complètes (Didot, 1842, Tome 1, p. XIIJ)

« Quant à la comtesse d’Haupoul, la princesse de Salm, Fanny de Beauharnais, elles ne furent que des poétesses de salon. » commente Jean Larnac, auteur d’une Histoire de la littérature féminine en France (éditions Kra, 1929), qui décrit tout au long de son étude les difficultés que rencontrèrent les femmes pour avoir droit à l’instruction et à la citoyenneté.

De fait, Constance de Salm est une fidèle de l’Almanach des Muses, revue annuelle de 1765 à 1833, qui collecte toute la poésie parue dans l’année écoulée ou publie directement des poèmes inédits de jeunes talents, hommes ou femmes.

Christine Planté, directrice de l’étude Femme Poètes du XIXe siècle (Presses Universitaires de Lyon, 1998) présente Constance de Salm en ces termes :

« Fille des lumières, raisonneuse, analytique et attachée à une clarté qu’elle veut caractéristique de l’esprit français, elle fait preuve d’une ironique incompréhension devant la révolution romantique. L’intérêt principal de son œuvre, dont l’écriture paraît aujourd’hui très datée, réside dans l’analyse lucide des enjeux et des conséquences de la Révolution française pour les femmes. Très sensible aux formes nouvelles de misogynie qui apparaissent alors et veulent en particulier interdire aux femmes l’accès à la culture, Constance de Salm cherche au contraire à les faire bénéficier des Lumières de la Raison. Elle affirme fermement leur droit à l’expression littéraire et politique, et leur appartenance à un espace culturel commun, en se réclamant d’un principe de solidarité entre femmes de façon pour son temps originale et novatrice. »

 

Dans l'écrit suivant, Constance de Salm fait-elle preuve d’une si « ironique incompréhension devant la révolution romantique» ? (vol. 2, p. 307 de ses Œuvres complètes, Firmin Didot, 1842) :

« J’ajouterai cependant, que je n’ai jamais pu comprendre que, romantique ou classique, on pût, en travaillant, suivre un système quel qu’il fût. L’auteur qui veut se faire un nom, a devant les yeux le grand tableau de la nature, celui de la société, celui de l’esprit humain dans ses immenses variations : c’est là qu’il doit chercher ses inspirations suivant ses goûts et ses facultés ; c’est du moins là que j’ai toujours cherché les miennes, et je dois dire que l’expérience m’a convaincue que c’est le seul moyen, non-seulement d’être toujours soi, et de donner à ses ouvrages un caractère quelconque, mais de se créer une source inépuisable d’observations, de sensations et de sentiments. »

Traversant deux siècles - elle fêta ses 33 ans en 1800 - et deux courants littéraires, classique et romantique, Constance de Salm se définit, dans le même texte, certes « admiratrice de Corneille » mais se veut aussi un être fier, indépendant et ouvert au monde.

La tragédie Sapho mise en musique par Martini (plus tard entoilée) est précédée d’un Précis de la vie de Sapho ci-dessous édité. Avec humilité, la princesse écrivaine concède qu'elle ne rapporte que les écrits d'écrivains "plus ou moins dignes de foi." La vie et l'oeuvre énoncées de Sapho, personnage historique, comme celles des autres célébrités des sociétés archaïques sont nourries d'hypothèses, de "blancs", d'incertitudes, de projections et inspirent librement la romancière.

 

Précis de la vie de Sapho.


Sapho, femme célèbre par ses talents pour la poésie, naquit à Mytilène, capitale de l’île de Lesbos, environ six cents ans avant l’ère vulgaire. Les détails de son existence ne sont point parvenus jusqu’à nous d’une manière assez sûre pour pouvoir être offerts ici comme faits historiques. On ne peut que chercher à fixer les idées, en rappelant ce qu’en on dit quelques écrivains plus ou moins dignes de foi. Ce qui paraît certain, c’est le mariage qu’elle contracta, presque au sortir de l’enfance, avec un des plus riches habitants de l’île d’Andros, dont elle devint veuve peu après : ce fut sans doute alors que son imagination ardente lui fit faire le premier pas dans une carrière où il est difficile de s’arrêter. Elle sentait vivement, elle exprima de même, et devint par là l’objet de l’admiration de plusieurs poëtes de son temps ; et celui de la critique de beaucoup d’autres ; car l’orgueil des hommes est aussi vieux que le monde, et ce n’est pas sans un véritable chagrin qu’ils se voient exposés au danger de trouver des rivales dans un sexe où ils ne cherchent que des admiratrices.
Cependant la renommée de Sapho avait parcouru la Grèce ; les femmes qui se sentaient des dispositions pour la poésie s’empressèrent de se rendre auprès d’elle pour recevoir ses leçons. Erinne, Eunice, Thélésile, et quelques autres qui ont acquis de la célébrité, étaient de ce nombre ; de jeunes filles de Lesbos suivirent leur exemple, et il résulta de là une espèce d’académie, source dans laquelle les ennemis de Sapho puisèrent les moyens de ses consoler de ses succès : ne pouvant dénigrer ses talents, ils dénigrèrent ses mœurs, et ce ne fut qu’à cette condition qu’ils la laissèrent jouir d’une réputation à laquelle ils avaient fait une tache ineffaçable.
Mais l’amour devait encore ajouter à ses malheurs et à sa célébrité. Phaon, jeune homme d’une beauté extraordinaire, parut à Mytilène, et inspira à Sapho la passion la plus vive. Il paraît qu’il n’en sentit pas tout le prix, et que cet amour malheureux porta un extrême désordre dans le cœur de Sapho. Elle se livra sans réserve au triste plaisir de chanter ses peines, et laissa, par là, à la postérité des ouvrages qui attestent à la fois la force de sa passion et celle de son génie. Mais Phaon, peu sensible à tant d’amour, ayant quitté Lesbos, et enlevé, dit-on, une de ses élèves, son désespoir ne connut plus de bornes ; elle suivit son infidèle jusqu’en Sicile, et là, rebutée encore par lui, elle se résolut à tenter la funeste épreuve du Saut de Leucade, que quelques exemples semblables avaient rendu fameux. Personne n’ignore qu’elle en fut la victime, comme cela devait être, et que ses ennemis eurent enfin à triompher et de sa faiblesse et de son courage. (I)
Sapho, à ce qu’il paraît, n’était pas régulièrement belle, mais le feu et la grâce qui animaient ses écrits étaient sans doute répandus sur sa physionomie. Ses concitoyens, pour lui témoigner leur admiration, firent graver son image sur leurs monnaies. Les Grecs la surnommèrent la dixième Muse, et donnèrent son nom à une sorte de vers qu’elle avait inventés. C’est sur ce rythme qu’elle a composé la plupart de ses ouvrages ; peu sont parvenus jusqu’à nous ; mais l’hommage que lui rend Ovide, l’Hymne à Vénus, citée par Denys d’Halicarnasse, et l’Ode que Boileau a traduite d’après Longin, suffisent pour donner une idée de ses grands talents.
C’est dans ce sujet simple, mais beau et attendrissant, moitié romanesque et moitié historique, que j’ai puisé cette espèce de tragédie qu’un compositeur célèbre a enrichie de tous les charmes de la musique (2)
Je serai satisfaite, si ce premier essai de mes talents dramatiques, fruit d’une année de travail, est lu avec autant d’intérêt qu’il a été entendu (3).

(I) L’île de Leucade est située dans la mer Ionienne. A l’une des extrémités de cette île est un rocher très-élevé, et fort avancé dans la mer, sur lequel était un temple dédié à Apollon ; les prêtres qui le desservaient publiaient, pour l’accréditer, que les amants qui se précipiteraient de ce rocher dans la mer, recouvreraient leur première indifférence, s’ils avaient le bonheur d’échapper à la mort. L’exemple de Sapho, et de plusieurs autres dont l’amour avait égaré la raison, prouve trop le succès qu’eut cette imposture inhumaine.
L’auteur d’Anacharsis assure que ce ne fut point pour suivre Phaon que Sapho quitta Mytilène et se rendit en Sicile, mais pour fuir une persécution dirigée contre elle. Le savant M. Visconti va plus loin : il prétend qu’il a existé deux Sapho, dont l’une était une courtisane, et que c’est à cette dernière que se rapporte la catastrophe du saut de Leucade. Ces conjonctures peuvent n’être pas dénuées de fondement ; mais ce qui est hors de doute, c’est que la renommée de Sapho devait égaler celle des poëtes les plus célèbres de son temps, puisque son nom, ses ouvrages, et le récit de sa fin tragique, ont traversé tant de siècles pour arriver jusqu’à nous.
Anacharsis, tom. II, chap. III, et les notes sur ce chapitre ; et l’Iconographie grecque par E. Q. Visconti.
(2) Martini est auteur de la musique de l’Amoureux de quinze ans, du Droit du seigneur, etc., etc.
(3) Cette pièce a eu plus de cent représentations.

 

Lettre manuscrite originale de Janvier 1809 de Constance de Salm relative à sa tragédie lyrique Sapho vendu sur site d'enchère le 1/12/2009 pour un montant de 58,57 euros (texte illisible, enchères perdues).

source : site d'enchère le 1/12/2009

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- Œuvres complètes de Madame la Princesse Constance de Salm. Paris, Librairie de Firmin Didot Frères, rue Jacob N° 56. Arthus Bertrand, Libraire, Rue Hautefeuille, N° 23. 1842.
- Sous la direction de Christine Planté : Femme Poètes du XIXe siècle, une anthologie (Presses Universitaires de Lyon, 1998)
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