Sappho, recueil (1827) de compositions defsinées par Girodet, et gravées par M. Chatillon, son élève ; avec une notice sur la vie et les oeuvres de Sappho, pour servir d'explication aux compositions de Girodet par M. P.- A. COUPIN  

 

 

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NOTICE

SUR LA VIE ET LES ŒUVRES

DE SAPPHO,

POUR SERVIR D’EXPLICATION AUX COMPOSITIONS

DE GIRODET (*)

par M. P.-A. COUPIN


(*) La traduction des odes et fragments de Sappho, que j'ai intercalés dans cette Notice, appartient ; celle en vers, à Girodet, à l'exception de l'ode traduite par Boileau ; et celle en prose, sauf quelques corrections, à Moutonnet Clairfons, qui, en général, a rendu le texte avec assez de fidélité.


L’AMOUR, cette passion à laquelle tout être sensible paie un tribut inévitable ; l’amour et les peines qu’il lui causa, ont contribué, au moins autant que son talent pour la poésie, à donner à Sappho une célébrité que plus de deux mille ans n’ont point encore affaiblie.
Ses vers immortels expriment la situation de son ame, et ils excitent cette sorte de sympathie et d’intérêt que le malheur ne peut manquer de faire éprouver.
Mais était-il donc vrai que la beauté (1), le génie, ne purent garantir Sappho des tourments que l’amour traîne trop souvent à la suite, et qu’elle eut même la douleur de se voir dédaignée ?
Les anciens, qui ont allégorisé toutes nos passions, ont souvent représenté l’amour sous les traits d’un enfant aveugle. Il frappe au hasard, sans s’inquiéter si les traits qu’il lance embrasent des cœurs qui doivent se convenir et s’entendre.
Au reste, la tradition, long-temps contestée, qui nous représente Sappho succombant à la douleur que lui inspiraient les dédains du cruel Phaon, n’a plus de défenseurs ; il est maintenant reconnu qu’il a existé deux Sappho : toutes deux étaient de l’île de Lesbos ; l’une reçut le jour à Mytilène, c’est la poétesse ; l’autre courtisane célèbre, qui vécut deux siècles plus tard, naquit à Érésos.
Il paraît certain que ce fut celle-ci qui poursuivit en vain l’insensible Phaon, et qui, de désespoir, se précipita dans la mer, au promontoire de Leucade ; mais, comme il est dans la nature du génie et de l’amour de faire payer quelques moments d’ivresse, d’une amertume qui empoisonne souvent toute la vie, on ne doit pas être surpris que les poètes et les peintres aient accueilli, et consacré, une tradition qui attribuait à Sappho, la poétesse, des malheurs qui semblent inséparables de l’amour, et dont le génie ne peut pas toujours garantir : ainsi, pendant bien des siècles, le nom de Sappho, rivale d’Alcée et de Pindare, a rappelé, avec de si beaux titres de gloire, des souvenirs douloureux qui lui donnent une sorte de caractère poétique que l’on s’efforcerait en vain d’effacer, et dont on ne peut s’écarter que lorsque l’on écrit pour l’histoire.
C’est donc de cette Sappho poétique dont il faut que je retrace les malheurs, et que je rappelle les écrits, car, c’est elle que Girodet, s’emparant du récit accrédité pendant tant de siècles, nous a représentée se précipitant dans la mer Ionienne, avec la lyre qu’elle avait si long-temps fait retentir de chants immortels.
Les événements et les sentiments que ces chants célèbrent, lui sont-ils tous personnels ? On peut, avec raison, en douter mais, comme, dans la première partie de cette Notice, il s’agit bien moins de l’examen critique de cette question, que d’identifier, pour ainsi dire, la personne de Sappho avec ses écrits, c’est elle que je mets en scène dans toutes les compositions que le peintre leur a empruntés.

Dès ses premières années, l’amour s’empara de Sappho ; elle ne pouvait se livrer aux travaux de son sexe ; c’est ce qu’elle exprime dans les vers dont voici la traduction :

« Je succombe, ô ma tendre mère !
« L’aiguille échappe de mes doigts :
« Soumise à Vénus, à ses lois,
« L’amour m’absorbe tout entière (Pl. 1). »

Girodet

 

Ses parents s’occupèrent de lui trouver un époux ; le jeune homme qu’ils lui avait destiné, et auquel ils dirent en le lui présentant :

« Jamais une jeune fille ne fut égale en beauté à celle-ci, ô mon gendre (Pl. 2) »

était-il celui dont son cœur avait déjà fait choix ?
Girodet ne l’a pas pensé ; car l’amant qui, dans la première composition, épiait le moment de venir lui parler de son amour, se montre, ici, près de la fenêtre, écoutant attentivement l’entretien qui doit décider de son sort. On voit que Sappho n’acceptera pas pour époux celui que ses parents lui présentent ; elle refuse de l’écouter ; mais les motifs de son refus n’ont point échappé aux regards attentifs et inquiets d’une mère : elle appelle Sappho près d’elle, la caresse tendrement, et obtient d’elle l’aveu de son amour. Ses parents s’empressent de seconder ses vœux. Cette fois, au moins, elle aura été heureuse ; elle aura pu suivre les mouvements de son cœur. Bientôt ses noces se préparent ; l’amour la berce mollement de songes heureux ; à son réveil, elle s’écrie :

« J’ai dormi délicieusement, en songe, dans les bras de la charmante Cythérée (Pl. 3)»

Le jour où l’hymen doit allumer ses flambeaux est enfin arrivé ; entourée de ses compagnes, elle prépare ses ajustements. L’une d’elle lui dit :

« Mets des couronnes de roses sur tes cheveux (Pl. 4) »

Son hymen est accompli : si elle est heureuse de posséder celui dont son cœur avait fait choix, elle sent aussi que son époux peut être fier, à son tour, de la posséder. Eh ! pourquoi ne serait-ce pas à lui qu’elle aurait dit :

« Heureux époux ! tes noces sont terminées au gré de tes désirs ; tu possèdes la jeune beauté que tu souhaitais. (Pl. 5) »

N’était-il donc pas permis à Sappho d’avoir la conscience de son propre mérite ?
Au reste, son bonheur ne fut pas de durée : Sappho perdit son époux, et resta veuve fort jeune avec une fille, à laquelle elle avait donné le nom de Cleïs.
Passionné pour la poésie et la musique qu’elle avait enrichies d’un mode nouveau, l’harmonie myxolidienne (2), ce fut alors, sans doute, qu’elle fit ces vers qui lui ont fait donner le nom de dixième muse, et dont il ne nous est parvenu que deux odes entières et quelques fragments ; mais ce qui nous en reste est bien de nature à justifier la célébrité dont elle a joui dans l’antiquité.
Horace a dit en parlant d’elle (3) :
« Temperat Archilochi musam pede mascula Sappho,
« Temperat Alcaeus. »

Cette épithète, mascula, à laquelle on a voulu donner un sens injurieux pour ses mœurs, indique seulement qu’elle avait de la force d’âme ; et elle le prouve quand, voulant consoler un poète malheureux, elle lui dit :

« Le deuil et la consternation ne doivent point régner dans la maison d’un « poète : c’est une faiblesse indigne d ’un élève d’Apollon (Pl. 6). »

Elle éternise par ses vers la mémoire d’un simple pêcheur et celle d’une jeune fille : deux épitaphes, qui ont été conservées, ont fait parvenir jusqu’à nous, et porteront à la dernière postérité les noms du pêcheur Pélagon et de la belle Timas.

« Menisque, père du pêcheur Pélagon, a fait placer sur le tombeau de son fils une nasse et une rame, monuments de sa vie dure et pénible (Pl. 7)»

« Les cendres de la charmante Timas reposent dans ce tombeau. Les parques cruelles tranchèrent le fil de ses beaux jours avant que l’hymen eût allumé pour elle ses flambeaux. Toutes ses compagnes ont pieusement coupé leur belle chevelure sur sa tombe (Pl. 8). »

Enfin, prenant tous les tons, elle célèbre la rose dans les vers suivants :

Si Jupiter, à l’empire des fleurs,
Voulait imposer une reine,
La rose deviendrait des fleurs la souveraine :
Son vif éclat fait pâlir leurs couleurs.
Sa pourpre, sur un vert feuillage,
Brille d’un feu suave et pur,
Comme sur un charmant visage
D’un œil riant le tendre azur.
Dans les cieux, comme sur la terre,
Elle est l’emblème des plaisirs ;
D’Adonis l’amante légère
La caresse de ses soupirs ;
De son bouton le frais calice,
Qui d’amour exhale les feux,
S’ouvre et sourit avec délice
Aux baisers des vents amoureux.
Epanouie, elle rayonne,
Et resplendit de majesté :
C’est l’image de la beauté
Dont le front porte une couronne. (4)

Girodet

 

Mais voici le moment où Sappho, dominée par une passion cruelle, et après avoir éprouvé quelques moments d’agitation, d’espérance et d’ivresse, dédaignée par un homme qui aurait dû être à ses pieds, termina ses jours dans les flots.
Elle a vu le beau Phaon, et ses jours se sont involontairement colorées ; l’amour s’est emparé d’elle de nouveau, et le sommeil fuit loin de ses yeux.

La lune pâlit dans les cieux ;
Déjà sur un autre hémisphère
Des pléïades brillent les feux :
La nuit avance sa carrière,
L’heure propice au doux mystère
Fuit et s’écoule sans retour ;
Bientôt va renaître le jour,
Et je veille encor, solitaire,
Sans amant, mais avec l’amour (Pl. 9).

Girodet

Pour se rendre Vénus favorable, elle envoie déposer à ses pieds des voiles précieux ; elle fait fumer l’encens près de son autel

« Charmante Vénus, je vous ai envoyé des ornements de couleur de pourpre ; ils sont très-précieux ; c’est votre Sappho qui vous offre ces agréables présents (Pl. 10). »

Vénus s’est laissé toucher : de son souffle divin elle a animé le cœur de l’insensible Phaon ; Sappho est heureuse ; maintenant il ne lui manque plus rien : elle reprend sa lyre, elle invoque la muse qui préside à la haute poésie ; elle veut, tout à la fois, charmer celui qu’elle aime, et satisfaire au besoin qu’elle éprouve de parler la langue des dieux :

« Luth divin, réponds à mes désirs, deviens harmonieux ! c’est toi-même, Calliope…. (Pl . 11) »

Ses vœux n’ont pas été infructueux : Vénus et Calliope semblent l’inspirer dans cette ode immortelle dont Plutarque, et Longin après lui, si toutefois il est véritablement l’auteur du Traité du Sublime, nous ont conservé trois strophes que Boileau a bien traduites, et que M. Delille a osé traduire après lui :

Heureux, qui près de toi, pour toi seule respire,
Qui jouit du plaisir de t’entendre parler
Qui te voit quelquefois doucement lui sourire :
Les dieux dans son bonheur peuvent-ils l’égaler ?

Je sens de veine en veine une subtile flamme
Courir par tout mon corps sitôt que je te vois ;
Et, dans les doux transports où s’égare mon ame,
Je ne saurais trouver de langue, ni de voix.

Un nuage confus se répand sur ma vue ;
Je n’entends plus, je tombe en de douces langueurs ;
Et, pâle, sans haleine, interdite, éperdue,
Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs (Pl. 12).

par Boileau Traduction du Traité du Sublime.

Mais ces moments de bonheur et d’ivresse, ces moments d’extase d’une ame qui croit son affection partagée, sont bientôt évanouis : Sappho ne tarde pas à s’apercevoir que Phaon est indigne de son affection ; elle sait qu’il est infidèle , qu’il se livre à une passion basse ; son cœur se révolte à cette idée ; elle voudrait l’oublier, elle voudrait lui témoigner son mépris ; c’est en vain : l’amour la force de s’abaisser jusqu’à lui faire des reproches.

Comment cette nymphe grossière
A-t-elle su charmer tes yeux,
Attirer et fixer tes vœux,
Et captiver ton ame entière ?
Du dieu d’amour la tendre mère
Lui refusa cet heureux don
D’imprimer un mol abandon
Aux plis de sa robe légère,
Et d’inviter l’œil indiscret
A pénétrer un doux mystère.
Pour toi quel est donc son attrait ?
C’est de l’Amour méprise étrange ;
Ou, peut-être, ce dieu se venge
De l’outrage que tu m’as fait (Pl. 13).

par Girodet

 

Cet outrage devait être bientôt suivi d’un abandon complet ; Phaon partit pour la Sicile. Dans son désespoir, Sappho s’adresse à Cythérée :

 

"Sapho implore le secours de Vénus", planche 14 du livre, dessinée par Girodet et gravée par Chatillon (1827).

 

« Immortelle Vénus, lui dit-elle, déesse adorée dans tout l’univers ! fille de Jupiter ; toi qui séduis les cœurs, n’accable point mon ame, je t’en conjure, sous le poids des ennuis et de la douleur. Viens, comme autrefois ; écoute ma prière aussi favorablement que le jour où, quittant le palais doré de ton père, tu descendis sur ton char voluptueux. De charmants passereaux le faisaient voler légèrement du haut de l’Olympe, en agitant leurs ailes rapides au milieu des airs. Leur course achevée, ils s’en retournent soudain. Alors, heureuse déesse, tu me demandes en souriant, de ta bouche divine, ce que j’ai souffert ; pourquoi je t’appelle ; quel remède peut calmer ma raison furieuse, égarée ; quel amant je voudrais posséder, attendrir, arrêter de mes fers ?… » — « Quel ingrat, ô Sappho, cause tes tourments ? Ah ! si l’insensible te fuit, dans peu il te recherchera ; s’il ne t’a point encore fait de présents, il t’en offrira ; s’il ne t’aime pas, il t’aimera bientôt au gré de tes désirs. » — « Descends donc, ô Vénus, délivre-moi de mes ennuis cruels ! Achève, couronne ton ouvrage : accorde à mon cœur tout ce qu’il souhaite ; prends toi-même ma défense. »

par Moutonnet de Clairfons

Vénus entend les plaintes de Sappho ; elle quitte Paphos ou les bosquets de Gnide ; elle accourt, descend de son char d’ivoire, et vient consoler sa prêtresse (Pl. 14), sur ce même rivage que le cruel Phaon venait de quitter. Les paroles et les douces caresses de la déesse font rentrer l’espérance dans l’ame de Sappho ; elle part, elle vole à son tour vers les bords fortunés de la Sicile ; mais, cette fois, les destins, plus puissants que Vénus, plus puissants que Jupiter lui-même, en avaient autrement ordonné : Phaon fut inflexible. Sappho au désespoir, et ne pouvant chasser de son cœur l’image d’un être si peu digne de tant d’affection, de tant d’amour, s’éloigne ; elle revient en Grèce, elle nourrit des idées funestes : elle se dirige vers Leucade, fuyant les acclamations que sa présence fait naître ; elle y arrive, s’assied sur le bord du précipice (Pl. 15), et là, après avoir jeter un dernier regard douloureux sur sa destinée, la vie lui étant devenue insupportable, elle se précipite dans les flots (Pl. 16) où s’éteignent, tout à la fois, l’amour cruel qui lui avait fait détester la vie, et le génie qui l’a immortalisée.

Maintenant il me reste à dire ce que l’on sait de positif sur la vie de Sappho la Mytilénienne ; car, ainsi que je l’ai déjà dit, il a existé une autre Sappho ; une médaille récemment apportée de la Grèce, et que possède M. d’Hauteroche, ne laisse aucun doute sur ce point. Celle-ci, dont parle Élien, était une courtisane célèbre, qui paraît avoir vécu plus tard. Cette homonymie a fait attribuer à la poétesse des aventures qui appartiennent à la courtisane.

Sappho naquit à Mytilène, environ 612 ans avant Jésus-Christ. Hérodote dit que son père s’appelait Scamandronyme ; qu’elle avait trois frères, nommés Charaxus, Eurygius et Larychius. Le premier fut célèbre par la prodigalité qu’il montra envers Rhodopis, courtisane d’une grande beauté, qu’il trouva en Égypte, et contre laquelle Sappho dirigea des vers sanglants qui ne nous ont pas été conservés.
Elle épousa Cercola, en eut une fille, nommée Cleïs, comme son aïeule maternelle, et resta veuve fort jeune.
Elle était contemporaine et rivale d’Alcée, qui suscita dans sa patrie des troubles civils auxquels il paraît qu’elle prit part ; c’est au moins ce que l’on peut conclure des marbres d’Oxford, qui annoncent qu’elle fut exilée ou qu’elle s’enfuit [en grec] de Mytilène, 596 ans avant Jésus-Christ, âgée seulement de seize ans.
Elle se réfugia en Sicile : les mêmes marbres l’annoncent d’une manière positive. Tout prouve qu’elle y acquit une grande célébrité, puisque les Syracusains lui élevèrent dans leur prytanée une statue, exécutée en bronze par Silanion, et dont Cicéron vante la beauté dans son quatrième discours contre Verrès.
Pline fait mention d’un portrait que Léon avait fait de Sapho, et Christodore nous a laissé la description d’une autre statue de Sappho qui était placée dans les Thermes de Zeuxippe, à Constantinople.
Aucun de ces monuments n’est parvenu jusqu’à nous ; mais on connaît ses traits, d’abord par une médaille que possède l’empereur d’Autriche ; ensuite par un portrait, auquel était joint son nom, peint sur un vase récemment trouvé dans les ruines d’Agrigente, et publié par M. Steinbuchel, directeur du cabinet de Vienne ; enfin, par la description qu’en a laissée Damocharis.
D’après cet écrivain, Sappho avait une peau très-unie, sans le secours de l’art, et un embonpoint qui n’était pas excessif.
Ce dernier caractère est d’accord avec la tête représentée sur la médaille ou monnaie mytilénienne. Cette tête à une coiffure à laquelle les anciens ont donné le nom de mitra, et qu’ils ont souvent employée pour les muses ; or, on sait que l’antiquité l’avait associée au chœur de ces déesses.
Il paraît qu’Alcée fut épris d’elle ; mais que la passion qu’il éprouvait était d’une nature indigne de Sappho. C’est ce qui résulte d’un court dialogue conservé par Aristote. Alcée disait à Sappho :

« — Je voudrais vous confier quelque chose, mais la pudeur m’en empêche. »

« — Si vous n’aviez que le désir d’exprimer des choses honnêtes, votre langue ne tremblerait pas pour me les apprendre, la sainte pudeur ne troublerait pas vos yeux ; car jamais elle ne décourage une intention pure. »

Cette réponse semblerait annoncer une rigueur de mœurs bien opposée à cette dissolution dont on veut l’accuser.
A la vérité, le vers d’Horace que cite M. Marcellus dans sa Notice sur Sappho, et que j’ai rapporté plus haut, ne prouve rien ; le texte même s’oppose au sens qu’on voudrait lui donner ; mais on est obligé de reconnaître, par les écrits de Sappho, qu’elle ne fut pas étrangère au déréglement que l’on reproche aux Lesbiennes. Au reste, je dirai, à l’occasion de Sappho, ce que j’ai dit dans le Discours préliminaire que j’ai mis en tête de l’Anacréon de Girodet ; que, pour être juste, il faut juger les anciens, non d’après nos idées, mais d’après l’état de leur civilisation ; autrement nous pourrions bien regarder comme déshonnête ce qui ne l’était pas de leur temps.
Voilà tout ce que l’on sait de positif sur Sappho.
Quant à son amour pour Phaon, et à la mort violente qui l’aurait suivi, tout paraît prouver que ce n’est pas elle qui a ressenti cette passion, et que sa mort a été naturelle. Il est vrai que Ménandre, et, après lui, Strabon, disent que Sappho fut la première à faire le saut de Leucade ; mais Hérodote, qui vivait avant Ménandre, et qui nous a conservé quelques détails sur Sappho, ne parle pas de cette circonstance. On peut donc croire qu’ils voulait parler de Sappho l’Érésienne. Héphestion avait fait l’histoire du saut de Leucade ; et dans l’extrait que Photius nous en a conservé, il n’est question ni de l’une ni de l’autre des deux Sappho. On pourrait dire, sans doute, que l’abréviateur n’a pas conservé ce qui les concernait ; mais d’autres preuves viennent à l’appui de l’opinion contraire à celle long-temps adoptée. D’abord Antipater de Sidon et Pinytus, qui ont laissé, le premier, une épigramme relative au tombeau de Sappho, le second, une épitaphe pour ce tombeau, ne font aucune mention de cette mort causée par le désespoir ; Antipater suppose, même, que Sappho a été ensevelie dans sa terre natale, où on lui aurait érigé un monument ; enfin Nymphis dit positivement que Sappho d’Érésos aima passionnément Phaon.
M. Marcellus rappelle, d’après Hermesianax, que Sappho aima Anacréon ; il aurait dû faire remarquer que notre poétesse, si elle vivait encore lorsque le chantre des amours vint au monde, avait quatre-vingt-deux ans ; dès-lors l’assertion d’Hermesianax, qui vivait plus de deux siècles après Sappho, devient une fable.
Si les événements de la vie de Sappho ne nous sont connus que d’une manière incomplète, au moins il nous reste quelques-uns de ses écrits, et ils sont bien de nature à justifier la grande célébrité dont ils ont joui dans l’antiquité comme chez les modernes.
On voit par le grand nombre d’écrivains qui ont cité des vers de Sappho, qu’elle était très en honneur chez les anciens. C’est à cette circonstance que nous devons le peu qui nous a été conservé d’elle.
Antipater de Sidon, Apostolius, Aristote, Athénée, Ausonne, Cicéron, Christodore, Damocharis, Démétrius de Phalère, Denys d’Halicarnasse, Élien, Eustathe, Hermesianax, Hérodote, Horace, Longin, Macrobe, les marbres d’Arundel, Ménandre, Nymphis, Ovide, Pinytus, Platon l’épigrammatiste, Pline, Plutarque, Pollux, Strabon, Stobée, Achille Tatius, contiennent des indications sur notre poétesse, ou des vers qui lui sont attribués.
Chez les modernes, Mad. Dacier, Wolf, Barthélemy, Visconti, et MM. Marcellus et d’Hauteroche, ont recueilli ses écrits, ou tâché d’éclaircir les difficultés que présente l’histoire de sa vie.
Je reprocherai à M. d’Hauteroche, qui a publié, dans la Biographie universelle, une excellente Notice sur la Sappho d’Érésos, consacrée en grande partie à celle de Mytilène, d’avoir dit qu’Hérodote entre dans les moindres particularités sur la vie, les écrites et la famille de notre poétesse, et qu’il se complaît à raconter les plus légères circonstances qui lui sont relatives. Hérodote se borne à indiquer le lieu de la naissance de Sappho, à nommer son père et ses trois frères, à dire qu’elle a écrit des poésies, et qu’elle a d échiré Rhodopis dans ses vers.


Notes de l'auteur P.-A. Coupin (Notice sur la vie et l'oeuvre de Sappho, 1827) :

(1) Beaucoup de biographes et d'écrivains de l'antiquité ont prétendu que Sappho était petite, brune, et dépourvue de beauté ; mais j'ai pour moi l'autorité de Plutarque, qui, dans sa Dissertation intitulée : de l'Amour, l'appelle la belle Sapho.

(2) Plutarque, Dialogue sur la Musique, chap. 25.

(3) Epist., XIXX, lib. I, ad Maecenatem.

(4) Nous ne connaissons ce morceau que par la traduction en prose qui en a été faite par Achille Tatius, évêque grec, qui vivait vers le 3e ou 4e siècle.


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