Les poésies de Sappho traduites par E.-P. Dubois-Guchan in La Poésie Grecque (1873)

 
Etienne-Prosper Dubois-Guchan ( ?- ?) est le traducteur de Tacite (1848) et l’interprète de Poésies légères dans La Pléiade grecque (1873) et La Pléiade latine (1877) éditées par le Libraire Firmin-Didot. Dans La Pléiade Grecque, Dubois-Guchan présente à la suite des odes et des épigrammes d'Anacréon, les Poésies de Sappho : 21 pièces sapphiques. Le poème intitulé Passion est recueilli par Philippe Brunet comme la 51ème version de L’Egal des Dieux (éditions Allia, 1998), poème de Sappho de Lesbos conservé grâce au Traité du Sublime du Pseudo-Longin datant probablement du Ier siècle après Jésus-Christ. (présentation inachevée)
 

Table des poésies de Sappho traduites par E.-P. Dubois-Guchan (1873) :

- Hymne à Vénus - Sur la Rose - A Vénus - Mélancolie - Consolations - Sappho sur elle-même - Epigramme - Passion - Epitaphe de Pélagon - Epitaphe de Timas - Myrtho - Offrande à Vénus - Le Songe - A Mnaïs - La Violence - L'ingratitude - La Mort - Chant nuptial - L'or - Rêverie - Epitaphe de Sappho.

 
	  

Hymne à Vénus

Fille de Jupiter, immortelle Vénus,
A qui tous les secrets de l’amour sont connus ;
Des cieux que tu remplis, écoute ma prière !
N’accable pas mon cœur sous le poids des chagrins ;
Mais plutôt descendant, souriante & légère,
En char vermeil, du palais de ton père,
Viens, Vénus, & vers moi tourne tes yeux sereins !
Tes charmants passereaux, de leurs ailes rapides,
Franchirent de l’éther les espaces liquides,
Laissant, derrière toi, l’Olympe radieux,
Lorsqu’un jour j’entendis ta parole divine
Me demander quels soins, quels pensers anxieux
T’appelaient du faîte des cieux ;
Et quels nouveaux désirs brûlaient dans ma poitrine ?

« - Qui donc, me disais-tu, résiste à ton amour,
Sappho ?… Celui qui fuit ne peut manquer, un jour,
De laver, de ses pleurs, cette mortelle injure.
Il refuse tes dons, ma fille ? il t’en fera ;
Il te blesse ? ah ! bientôt qu’il songe à sa blessure !
Il gémira de sa morsure,
Et ce rebelle amant lui-même s’offrira. »

O reviens puissante déesse,
Reviens ; allége ma détresse.
Prête-moi ce charme vainqueur,
Qui fait imposer la tendresse,
Egaler l’ivresse à l’ivresse,
Attirer & soumettre un cœur !


Sur la Rose

« Si Jupiter voulait donner une
reine aux fleurs. »

Si Jupiter voulait, pour les fleurs, une reine,
La rose deviendrait bientôt leur souveraine ;
De la terre, elle est l’ornement.
Vantons la rose ! est-il une plus belle plante ?
Son odeur est exquise & sa teinte éclatante ;
Tout en elle est charme, agrément.

Elle attire Vénus qui l’aime sans rivale ;
Elle enivre nos sens & l’amour s’en exhale ;
Chaque feuille a son doux attrait.
Le bouton de la rose est une fraîche aurore
Qu’éveille le matin, que la grâce décore,
Qu’effleure le zéphyr discret.

Quand vous ne serez plus qu’une aride poussière,
Votre nom, sans éclat, s’éteindra sur la terre,
Ignoré de vos descendants ;
Le mont Piérius vous refusa ses roses ;
Vos ombres chez Pluton, sans honneur, seront closes ;
Vos mânes vous seront pesants.



A Vénus.

« Viens dans nos repas délicieux
mère de l’amour. »

Nos repas sont délicieux
Viens, près de nous, charme des dieux,
Mère de l’amour adorable !
Remplis, d’un nectar délectable,
Ces coupes, métal précieux,
Et que ton assistance aimable
Rende nos cœurs doux & joyeux !

Vainqueur de toutes les barrières,
L’amour se rit de mes prières,
Il met le trouble en ma raison ;
C’est un vautour, un alcyon .
Vous m’aimiez, entre les premières,
Autrefois, charmant Orion ;
Myrille a vos amours dernières !


Mélancolie.

« La lune & les pléïades sont
déjà couchées. »

La lune dort, & les Pleïades sont couchées,
La nuit est à moitié chemin ;
Les douleurs, sans sommeil, sur moi se sont penchées ;
Dans mon lit je tressaille en vain.
O ma mère, Vénus me possède & m’accable,
Plus d’aiguilles, plus de fuseaux !
Mon amour pour l’ingrat me rend si misérable,
Que si je vis, c’est par mes maux.



Consolation.

« La maison d’un poète ignore les larmes.
- Comment cette femme grossière
peut-elle charmer ton esprit. »


La maison du poète est un séjour tranquille,
Le deuil en est absent, les pleurs en sont bannis ;
Des enfants d’Apollon les pensers infinis,
Font que leur tête est calme & leur âme virile.

Si tu ne le contiens, j’improuve ton courroux ;
Le mépris qui te fait n’est pas sans éloquence ;
Une langue muette a su porter des coups ;
Un éclat est souvent moins sûr que le silence.

Mais comment une femme & grossière & sans goût
Peut-elle, à ce degré, vaincre & troubler ton âme ?
Ses pieds la portent mal ; son geste la diffame,
Et sa robe qui pend fait naître le dégoût.


Sappho sur elle-même.

« Je ne suis point d’un caractère
bouillant. »

Je ne connais point la colère,
Je prise la sérénité.
Je me sens un doux caractère,
Parfois vif, jamais emporté ;
Je fais goûter la volupté,
J’aime une existence facile ;
Au besoin, je serais virile :
Un héros, moins la cruauté.



Epigramme.

« Je ne vous estime pas autant que
vous le voudriez. »

Tu me crois dure, ou sourde à ta prière ;
Mais, franchement, comment remplir tes vœux ?
Sur tes écrits, je dis à ma manière
Ce que tu vaux, mais non ce que tu veux.


Passion

Oui je le crois égal aux dieux
Celui qui près de toi respire ;
Qui s’enivre de ton sourire,
De tes pensers délicieux ;
O bonheur trop fait pour les cieux !…
Pour moi, te voir, brûle mon âme :
Mon sang court en liquide flamme,
Je n’ai plus ni langue, ni voix,
En mes sens il gronde un orage,
La sueur trempe mon visage,
Tout mon corps tremble sous son poids ;
Puis, morne & la lèvre tarie,
Je ne suis qu’une herbe flétrie…
Oh ! j’expire quand je te vois.


Epitaphe de Pélagon.

Sur le tombeau du pêcheur Pélagon,
Son père a mis sa nasse avec sa rame
Ce symbole s’adresse à l’âme ;
De la vie âpre & dure il est une leçon.


Epitaphe de Timas.

La charmante Timas repose en ce tombeau :
Les Parques ont tranché sa vie
Avant que de l’hymen elle ait vu le flambeau :
Sur cette cendre évanouie,
Nous, compagnes de notre amie,
De nos cheveux serrés sacrifiant les flots,
Nous les fimes, alors, tomber sous les ciseaux.



D’APRES DES FRAGMENTS DE SAPPHO

Myrtho.

« Elle détestait plus que la mort
les discours sur l’hymen. »

Charmant amour, ministre de Vénus,
Prête à mes chants des attraits ingénus.

Sur l’horizon déjà blanchit l’aurore
Au brodequin d’azur & d’or trempé ;
L’herbe tressaille & la feuille est sonore ;
L’ombre & le jour planent sur l’œil trompé.

Myrtho s’éveille & sa fraîche paupière
Vers la lueur jette un éclair charmant ;
Mais ses cils blonds que frôle la lumière
Sur son œil bleu retombent lentement.

Reviens à toi, Myrtho, voici ta lyre ;
Chante, il est temps, le jour va resplendir ;
Sur les rameaux la colombe soupire,
Eros t’aimait, il peut se refroidir.

Mais un oiseau qu’à fatigué l’orage,
Moins que Myrtho résiste aux doux concerts ;
Comme elle, il craint le vent & le nuage,
Il ne sait plus s’il est né pour les airs.

Myrtho la belle est le deuil de sa mère,
Point de chansons pour elle, point d’amour,
Point de plaisirs ; & l’hymen à son tour
L’aimable hymen, provoque sa colère.

Charmant amour, ministre de Vénus,
Prête à mes chants des attraits ingénus.


Offrande à Vénus

« Charmante Vénus, je vous ai
envoyé des ornements. »

Belle Vénus, recevez de ma main
Ces ornements aux nuances vermeilles,
Prenez en gré ce travail de mes veilles,
Et que Sappho ne l’offre pas en vain !

Quand la colombe est serve, elle est timide,
Son œil s’éteint, son bec reste entr’ouvert ;
Sur ses doux flancs, pend son aile rapide ;
Son deuil est long, son silence est amer :

Et moi, Vénus, captive aussi comme elle,
Entre mes doigts mon luth ne peut frémir ;
Sa corde est sourde & ma voix est rebelle,
Vénus, Vénus, dois-je longtemps gémir ?


Le Songe

« O virginité perdue, où t’envoles-tu ? »

Ses chants étaient plus doux que le son de sa lyre,
Et sa lyre était un trésor
D’où sortait à son gré la langueur, le sourire ;
Sa lyre valait mieux que l’or.

Je m’endormis aux sons de sa corde argentine,
Je me rêvais dans les halliers
Des ruisseaux murmuraient aux pentes des collines,
J’aspirais la fleur des pommiers.

Quel réveil ! j’étais seule anxieuse, éperdue…
Où donc est-il ? est-ce bien moi ?…
Où vas-tu quand tu fuis, virginité perdue ?
Quand tu pars, qui retourne à toi ?


A Mnaïs

« Les dédains de la tendre &
délicate Gyrine. »

Tes longs & froids dédains, frêle & fière Gyrine,
Ont tourné mes yeux vers Mnaïs ;
Mnaïs est jeune et pure & Mnaïs me domine,
Tout mon cœur pour elle est épris.
Le vent agite moins le feuillage des chênes
Sur le pli des monts rigoureux ;
Il soulève bien moins le sable des arènes,
Que l’amour mes sens orageux.
J’irais, je franchirais les cimes des montagnes,
Je courrais sur les flots amers
Pour Mnaïs la plus belle entre mille compagnes,
Pour Mnaïs aux tendres éclairs !
Mnaïs, que ton front pur soit parsemé de roses !
Laisse flotter tes noirs cheveux !
Cueille ces fleurs d’Aneth qui pour toi sont écloses,
L’aneth odorant & joyeux.
La Belle dont les mains tressent les fleurs charmantes
Est plus belle encor de moitié ;
Quand nous offrons aux dieux des victimes tremblantes,
Sans fleurs, elles feraient pitié.
Sur les rameaux fleuris le rossignol murmure
Pour les bois, ses chants gracieux ;
Mnaïs beauté sans tâche & vous fraîche nature,
Par vous je vis, soyez mes dieux.


La Violence

« Que les vents emportent ceux
qui frappent les autres. »

Frapper le faible est une violence,
Les Emportés sont des tyrans ;
Je voudrais que la main qui commet une offense,
Devint le caprice des vents !


L’Ingratitude

« Ceux à qui je rends des services importants
me font les plus profondes blessures. »

L’Ingrat nous fait une morsure,
Dont le cœur hait le souvenir ;
Et tel qu’il devait me bénir,
Est le plus âpre à ma censure.


La Mort

« Oui c’est un mal de mourir. »

La mort, de nos destins, terme obscur & fatal,
Est-ce un bien ? mais pourquoi dans la mort tan d’alarmes ?
Un bien !… les dieux voudraient s’en assurer les charmes :
Les dieux ne meurent pas, donc la mort est un mal.


Chant nuptial.

« Ils tenaient tous des vases &
faisaient des libations. »

Ils tiennent tous la coupe, ils font des offrandes ;
J’entends les vœux formés pour le nouvel époux.
Mâle et charmant époux, tes attentes sont grandes,
Ton choix est accompli, ton destin sera doux.

Qui vit, à pareil jour, une fille plus belle
Conduite, par l’hymen, vers un amant connu ?
Toi, tu rappelles Mars ; ta taille paraît celle
Du fils de Télamon bravant un glaive nu.

Architectes, haussez les portes qu’il traverse !
Le Gynecée, en fleurs, à l’époux est ouvert.
Voici le blond Vesper ; à l’occident il perce,
Avant que le ciel pur, de voiles soit couvert.

Vesper, dès que tu viens, c’est l’heure fortunée
Où, dans la coupe vide, il faut verser le vin ;
Quand tu luis, la faneuse a fini sa journée
Et, lasse, va s’asseoir aux marges du ravin.

Vesper, tous les mortels que disperse l’aurore
Par tes feux rassemblés aiment à se revoir :
Epoux, l’ombre s’étend ; déjà la nuit se dore,
Elle a vaincu le jour & vu mourir le soir…

C’est l’heure où tout se tait ; taisez-vous, luth sonore !


L’Or.

« L’or est le fils de Jupiter. »

L’or est le fils de Jupiter ;
Il ne craint les vers, ni la rouille ;
Mais combien de mortels il fouille,
Ce métal qui nous est si cher !

Sans la vertu qu’est la richesse ?
Un opprobre ou bien un malheur.
Quel est le comble du bonheur ?
C’est d’unir, à l’or, la sagesse.


Rêverie.

« Luth divin, réponds à mes désirs »

Luth divin, réponds à mes chants,
Deviens harmonieux & tendre :
Grâces, Vénus, faites entendre
A ma voix, d’aimables accents ;
Versez sur moi vos doux présents.
Venez, muses aux têtes blondes :
Quand la lune, au faîte des cieux,
Fait vibrer son front radieux
Sur les étoiles vagabondes,
Timides, ces lueurs profondes
S’enfoncent dans l’éther pieux,
Et n’existent plus pour nos yeux ;
O Vénus, ô Muses, ô Grâces,
Je veux m’abîmer sur vos traces !



Epitaphe de Sappho.
D’après l’anthologie.


Ici repose une noble poussière ;
Celle qui fut Sappho, des femmes la première :
Phaon fut son amour, le luth fut son fuseau,
Quel homme, en poésie, égalerait Homère ?
Quelle femme oserait s’égaler à Sappho ?


Poésies de Sappho par Dubois-Guchan E.-P. (in La Pléiade Grecque, Firmin-Didot, 1873, pp.71-88)

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Bibliographie :
- E.-P. Dubois-Guchan officier de la Légion-d'Honneur et de l'Instruction publique : La Pléiade Grecque Traductions contenant Les Odes et Fragments d'Anacréon - Les poésies de Sappho - Un choix des chefs d'oeuvres grecs d'Ibiscus, Alcée, Bion, Moschus, Bacchylide, Théocrite, Solon ; Les chants de Tyrtée - Un choix de Chants orphiques et d'Hymnes homériques ; Paris, Librairie de Firmin Didot Frères, Imprimerie de L'Institut ; 56, rue Jacob, 56 - M DCCC LXXIII. (1873)

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23/11/2008 et mise à jour le 28/11/2009


Édition sur le web :
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- de textes par des auteurs qualifiés "lesbiens" par abus de langage dans
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- d'une iconographie et d'une pinacothèque dénommées pompeusement "musée lesbien"
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