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Sappho (1858) par Alexandre Dumas et Sapho, dessin de G Stael

in Galerie historique des femmes les plus célèbres de tous les temps et de tous les pays.

 

 

 

 

 

 

 

page de titre du livre Galerie historique des femmes (Garnier Frère 1858, format 19 cm x 27,5 cm épaisseur 35 mm, couverture cartonné) et

DESSIN GRAVE DE G. STAAL (page 287 du livre Galerie historique des femmes, 1858) :

En bas de la gravure nous pouvons lire :

"Staal del                                                      Impr. F. Chardon aimé, 30 r. Hautefeuille, Paris             Fis Holl S.C."


 

 

 

 

 

 

tRappelons brièvement la dynastie des trois Dumas. Le Général Dumas (1762-1806) qui s’illustra sous la Révolution française est fils d’Alexandre Davy de La Paillererie, noble immigré à Saint Domingue et de Marie-Cessette Dumas, esclave noire peut-être affranchie de Saint-Domingue. Mulâtre, le Général Dumas et Marie-Louise Labouret engendrèrent Alexandre Dumas (1802-1870), un quarteron, trop vite orphelin de père. Le romancier « nègre » et sa maîtresse Laure Labay enfanteront Alexandre Dumas (1824-1895), fils légitimé, auteur de La Dame aux Camélias.
Alexandre Dumas père, précurseur des romans historiques dont le plus célèbre est peut-être Les Trois Mousquetaires, journaliste, romancier, propriétaire et rédacteur de journaux a rejoint le Panthéon. Il écrivit des notices sur Sappho, Lucrèce et Jeanne d’Arc éditées dans un livre collectif : Les Etoiles du Monde - Galerie historique des Femmes les plus célèbres de tous les temps et de tous les pays dont ci-dessus la première page et l'illustration sapphique. (Garnier Frères Editeur, 1858). La notice Sappho fut publiée dans l'hebdomadaire Le Monte-Cristo du 7 juillet 1858 avec l'introduction suivante :

« Chers Lecteurs,

Il vient de paraître chez MM. Garnier frères, rue des Saints-Pères, 6, un magnifique volume intitulé : LES ETOILES DU MONDE.
Ces étoiles sont des femmes.
J’ai été chargé de faire la biographie de quatre de ces étoiles.
Lucrèce, Cléopâtre, Jeanne d’Arc et Sappho.
Avec la permission de l’éditeur, la dernière de ces quatre étoiles va passer sous vos yeux.
Je vous raconterai dans une prochaine causerie comme quoi je compte, dans le courant de l’année 1858, aller mesurer moi-même la hauteur du rocher Leucade et vous renseigner péremptoirement à ce sujet. »

in l'hebdomadaire Le Monte-Cristo du 7 juillet 1858.

Cette introduction est suivie de la notice Sappho entoilée ci-dessous d'après un exemplaire du livre Les Etoiles du Monde. Il est à noter qu'Alexandre Dumas offre ici une traduction personnelle du fragment sapphique l'Egal des dieux (la 46ème des cent publiées par Philippe Brunet aux éditions Allia) et qu'il est l'un des rares auteurs du XIXe siècle français à employer l'adjectif "sapphique" avec deux p.

SAPPHO

En face de Scyros, le berceau d’Achille et le tombeau de Thésée, entre Chio, qui se vante d’avoir été la patrie d’Homère, et Lemnos, qui renferme les forges de Vulcain séparée par un simple détroit, au midi et à l’est de l’Eolide, et au nord de la Troade, s’élève l’île de Lesbos, aujourd’hui Metelin.
Dès la plus haute antiquité, Lesbos était célèbre par la bonté des vains et la beauté de ses habitants. On les disait habiles surtout dans l’art de la musique, et la nuit, sans que l’on sût d’où elles venaient, on y entendait passer avec la brise ces harmonies qui ont gardé, du point d’où venait le vent, le nom d’éoliennes.
L’antiquité, qui se rendait compte de tout, qui expliqua le mélodieux Memnon, disait à ce propos que lorsque Orphée fut mis en pièces par les femmes de la Thrace, sa tête et sa lyre furent jetées dans l’Hèbre, que l’Hèbre les roula dans la mer Egée, et que les flots de cette mer les portèrent aux rivages de Lesbos.
C’était les soupirs de cette tête, c’étaient les murmures de cette lyre, que l’on entendait la nuit sur la plage de Mytilène et dans les vallées d’Arisba.
Arion y naquit six cent vingt ans, Alcée six cent seize ans, et Sappho six cent douze ans, avant notre ère à nous.
Le premier était né à Méthymne, les deux autres à Mytilène.
Fils de Neptune et de la nymphe Oncée, Arion inventa le dithyrambe, quitta Lesbos pour Corinthe, et séjourna à la cour de Périandre, qui fut à la fois un sage et un tyran, deux qualifications assez difficile à concilier de nos jours, mais que l’antiquité admettait parfaitement.
Arion suivit Périandre dans ses voyages d’Italie et de Sicile, où il resta après lui. A cette époque, les artistes étaient plus rares que de nos jours, surtout les artistes de la force d’Arion. Il donna des concerts, comme ont fait depuis Listz et madame Pleyel, ces Arions modernes, et, chargé de couronnes et d’or, résolut de revoir Lesbos et d’y jouir tranquillement de ses richesses.
Il s’embarqua donc – l’histoire ne dit point si ce fut à Sybaris ou à Syracuse – sur un bâtiment faisant voile pour Corinthe. Il voulait en passant faire art de son bonheur à son ami le tyran Périandre, que quelques troubles soulevés par son fils avaient ramené dans sa capitale.
Mais en route, confiant comme un artiste, imprudent comme un homme heureux, il montra son or et se vanta de ses richesses. Or il arriva que sous son apparence honnête, le navire que montait Arion était un affreux pirate. Les gens de l’équipage, capitaine en tête, résolurent donc de le tuer.
Arion vit à la mine de ceux qui l’entouraient le danger dont il était menacé. Il désira s’en expliquer avec eux, et eux, en compagnons pleins de franchise, lui annoncèrent qu’il avait encore dix minutes à vivre.
Arion demanda la permission d’employer ces dix minutes à sa guise. La demande n’était point exorbitante ; on était en pleine mer, le condamné ne pouvait fuit. Elle lui fut accordée.
Arion prit sa lyre, posa sur sa tête une couronne de laurier d’or qu’on lui avait donnée à Syracuse, et se plaça sur la poupe du bâtiment comme sur un théâtre.
Il avait entendu raconter à Corinthe qu’Amphion le Thébain, poëte comme lui, avait bâti les murailles de sa ville natale aux sons de sa lyre : si Amphion avait remué des pierres, pourquoi Arion n’attendrirait-il pas des cœurs ?
Il commença. Il chanta un hymne improvisé, les adieux à la patrie d’un enfant qui meurt loin d’elle. Il ferma les yeux et revit comme un songe Méthymne et son temple à Neptune, Sigrium et son promontoire, Pyrrha et son golfe, Arisba et ses montagnes. Il prit congé du ruisseau qui murmure, de la brise qui bruit, du nuage qui passe. Il donna sa dernière pensée à sa mère, son dernier souffle à sa bien-aimée, la dernière vibration de sa lyre à Apollon ; et voyant que rien n’attendrissait les tigres dont il était entouré, il invoqua une dernière fois le dieu de l’harmonie, et s’élança à la mer en serrant sa lyre sur sa poitrine.
Il tomba au milieu d’une troupe de dauphins que ses chants avaient attirés. L’un d’eux lui présenta son dos. Arion s’y assit comme un cheval marin. Il était nuit. Les pirates crurent Arion noyé, et ne le virent pas s’éloigner sur son sauveur.
Quand vint le jour, il était hors de vue du navire.
Le dauphin le déposa au cap Ténare.
Arion traversa toute la Laconie, toute l’Argolide, et arriva à Corinthe. Là, il raconta à Périandre l’aventure du dauphin. Le récit était assez incroyable. Aussi Périandre n’y voulut-il pas croire, en sa qualité de sage, et, en sa qualité de tyran, fit-il mettre Arion en prison.
Sur ces entrefaites, les pirates, poussés par la tempête sur les côtes du Péloponèse, répandirent eux-mêmes dans Corinthe e bruit de la mort d’Arion : pendant une nuit sereine, en se penchant imprudemment sur la galerie du navire, le poëte, distrait comme un poëte, était tombé à la mer.
On ne l’avait point revu, quelque effort que l’on eût fait pour le sauver.
Alors Périandre commença de croire au récit d’Arion ; il manda devant lui le capitaine de la galère, lui fit redire le conte inventé pour lui, puis au moment où il jurait par les dieux de la vérité du récit, il fit apparaître Arion.
Arion fit sur le narrateur l’effet que faisait le dieu apparaissant dans la machine à a fin de la pièce antique.
Epouvanté comme à la vue d’une ombre, le pirate avoua tout.
Périandre commença par faire restituer à Arion toutes ses richesses, et fit mettre en croix les pirates.
Quant à Arion, reconnaissant du service que lui avait rendu le dauphin mélomane, il éleva au cap Ténare, à l’endroit même où il avait posé le pied sur la terre ferme, une statue à son dauphin.
Ce monument existait encore du temps d’Hérodote et de Pausanias.
Deux pièces restent d’Arion, contestées toutes deux :
L’hymne d’action de grâce donné sous son nom dans Brunck, et un fragment lyrique qui se trouve dans Elien.
Alcée vient après Arion.
Il vivait dans la quarantième-quatrième olympiade. Nous avons dit qu’il était, ainsi que Sappho, de la ville de Mytilène.
Comme Corinthe, Lesbos était gouvernée par un sage et par un tyran. Ce tyran-sage, ou ce sage-tyran, se nommait Pittacus.
En sa qualité de poëte, Alcée n’aimait pas les sages et détestait les tyrans.
Il fit des vers contre Pittacus. Pittacus l’exila.
Horace parle de ces vers :

                                Alcaei minaces Camoenae,

« Les vers menaçants d’Alcée. »

Les voici :

Sous le myrte amoureux je cacherai mon glaive :
Alors qu’Harmodius, comme Aristogiton,
O sainte égalité, je poursuivrai ton rêve,
Et près de leurs doux noms je graverai mon nom.

Non, vous n’êtes pas morts ; la terre vous possède,
O généreux martyrs ! sur des bords étrangers,
Vous habitez avec le puissant Diomède
Et le fils de Thétis, Achille aux pieds légers.

Que votre gloire soit du monde révérée,
Noble Aristogiton, vaillant Harmodius ;
Vous dont le sang scella l’alliance sacrée
Des équitables lois et des saintes vertus.

Par malheur, le courage d’Alcée ne répondait pas à son génie, et il suivit mal l’exemple des deux héros qu’il avait chantés. Exilé, il suscita une guerre à Pittacus, et s’arma contre lui. Mais, au premier choc, il prit la fuite, ce qui ne l’empêcha point d’être fait prisonnier.
Pittacus lui pardonna.
Peut-être eût-on oublié cette première faiblesse d’un grand poëte, mais, combattant contre les Athéniens, il se sauva de nouveau, et, pour courir plus vite cette fois, jeta son épée et son bouclier.
Les Athéniens, vainqueurs, les suspendirent dans le temple de Minerve.
Cinq cents ans plus tard, non loin de là, Horace en fit autant.
Comme on a pu le voir à travers notre traduction, le vers d’Alcée, abondant, simple et splendide, avait un grand rapport avec le vers d’Homère.
Horace, après nous avoir parlé des vers menaçants d’Alcée, dit encore de lui :

Et te sonantem plenius aureo,
Alcaee, plectro.

« Et toi, Alcée, qui tires de si beaux sons de ton archet d’or. »

Essayons de donner une idée des vers d’Alcée, lorsque, au lieu d’attaquer les rois ou de glorifier la liberté, il chantait Bacchus :

Buvons, amis, buvons, avant cette heure sombre
Où la main d’un esclave allume les flambeaux :
A mon avis, le jour est préférable à l’ombre,
Comme un tapis de fleurs au marbre des tombeaux.

Bacchus, le joyeux fils du maître du tonnerre,
Nous a donné le vin pour noyer nos ennuis :
Versez le vin, amis, et buvons à plein verre ;
Le dieu du jour vaut bien la déesse des nuits !

Du nectar de Lesbos rafraîchissons notre âme ;
Le souffle ardent du Chien dévore nos moissons ;
On ne respire plus de l’air, mais de la flamme ;
On entend gémir l’herbe et craquer les buissons.

C’est le moment, amis, de boire à toute haleine :
Buvons, amis, buvons ! du vin, encor du vin !
De vignes seulement plantons montagne et plaine,
C’est plaire aux dieux ! la vigne est un arbre divin.

 

D’autres citations nous entraîneraient trop loin, et nous devons, limités comme nous sommes, nous réserver pour Sappho.
On ignore comment Alcée mourut.
Les fragments qui nous sont conservés, et dans lesquels j’ai pris au hasard les deux traductions que l’on vient de lire, ont été conservés par Athénée et Suidas, et recueillis par Henry Estienne à la suite de son Pindare.
Arrivons à Sappho, à la femme en l’honneur de laquelle Lesbos battit monnaie comme pour une reine.
Sept villes se sont disputé l’honneur d’avoir donné le jour à Homère ; le père de Sappho est désigné par les anciens sous huit noms différents.
Les voici : Simon, Eunomnius, Euryguis, Ecritus, Semus, Camon, Etarchus et Scamandronymus.
Sa mère se nommait Cleïs.
Comme presque tous les habitants de Lesbos, ses parents se livraient au commerce. Elle-même épousa un riche marchand de l’île d’Andros.
Il se nommait Cercala, et mourut jeune, la laissant veuve avec une fille.
Quoique Socrate la nomme la belle Sappho, la tradition, la probabilité, même veut qu’elle n’ait pas été jolie. Petite et brune, peut-être avait-elle, comme Cléopâtre, le charme au lieu de la beauté.
Cependant ses vers prouvent qu’elle fut plus d’une fois dédaignée.
Son mari mort, elle se livra tout entière à la poésie. Elle eut une école de jeunes adeptes dont les noms sont parvenus jusqu’à nous.
Ecole de poésie qu’on l’accusa de convertir en école d’amour.
« Elle aimait, dit Longepierre, de toutes les façons qu’on peut aimer. »
Il nous reste d’elle une ode à une femme, près de laquelle le Pastor Corydon de Virgile est tout simplement de glace.
Qu’on nous permette de traduire cette ode, même après Delille, même après Boileau.
Les traductions de ces deux poëtes, si vantées qu’elles soient, nous paraissent non-seulement manquer de couleur antique, mais insuffisantes comme ardeur lesbienne.
Voici celle de Boileau :

Heureux qui près de toi pour toi seule soupire,
Qui jouit du bonheur de t’entendre parler,
Qui te voit quelquefois doucement lui sourire !
Les dieux dans son bonheur peuvent-ils l’égaler ?

Je sens de veine en veine une subtile flamme
Courir par tout mon corps sitôt que je te vois ;
Et, dans les doux transports où s’égare mon âme,
Je ne saurais trouver de langue ni de voix.

Un nuage confus se répand sur ma vue ;
Je n’entends plus ; je tombe en de douces langueurs ;
Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,
Un frisson me saisit ; je tremble, je me meurs.


Voici celle de Delille :

Heureux celui qui près de toi soupire,
Qui sur lui seul attire ces beaux yeux,
Ce doux accent et ce tendre sourire !
Il est égal aux dieux.

De veine en veine une subtile flamme
Court dans mon sein sitôt que je te vois,
Et dans le trouble où s’égare mon âme,
Je demeure sans voix.

Je n’entends plus ; un voile est sur ma vue ;
Je rêve et tombe en de douces langueurs.
Et sans haleine, interdite, éperdue,
Je tremble, je me meurs.


Voici celle que nous risquons après ces deux maîtres. Elle aura au moins, à défaut d’autre mérite, celui d’une plus grande fidélité :


Assis à tes côtés, celui-là soupire,
Ecoutant de ta voix les sons mélodieux,
Celui-là qui te voit, ô rage ! lui sourire,
Celui-là, je le dis, il est l’égal des dieux !

Dès que je t’aperçois, la voix manque à ma lèvre,
Ma langue se dessèche et veut en vain parler ;
Dans mes tempes en feu j’entends battre la fièvre,
Et me sens tout ensemble et transir et brûler.

Plus pâle que la fleur qui se soutient à peine,
Quand le Lion brûlant la sécha tout un jour,
Je tremble, je pâlis, je reste sans haleine,
Et meurs, sans expirer de désir et d’amour !


Ses élèves bien-aimées, ses adeptes chéries se nommaient Atthis, Andromède, Télésippe, Mégare, Éridna, Cydna, Anactone, Anagara, Gongyla, Eunica et Damaphyle.
Au reste, à part les vers que l’on nous a conservés de l’ardente lui-même a été mal écrit jusqu’au moment où l’on a retrouvé la médaille d’Érésos.
Il est vrai qu’il y avait aussi une Sappho à Érésos ; mais celle-là était une simple courtisane, sans renommée, pour laquelle Lesbos n’eût point frappé monnaie.
Nous ne nous inquiétons donc point des recherches historiques, qui n’on fait que rendre la position plus obscure, et nous suivrons la légende sapphique.
Cette légende raconte que Vénus, pour se venger des vers merveilleux qu’elle faisait en se trompant d’adresse, lui inspira un irrésistible amour pour Phaon, en même temps qu’elle envoyait à Phaon pour Sappho une répulsion qui ressemblait à la haine.
Phaon était non-seulement le plus beau des Lesbiens, mais encore il avait, outre la beauté, reçu de Vénus elle-même le don d’inspirer l’amour à toutes les femmes.
Racontons la fable charmante de Phaon de Mitylène.
Phaon commandait une galère. Une femme indigente était assise sur la plage ; elle fait signe au beau capitaine, et lui demande de lui faire l’aumône de son passage du promontoire de Mallœra au cap Malée.
Phaon l’envoie prendre dans son canot et la dépose où elle désirait aller.
Là les haillons tombent, la vieille disparaît, et Vénus se révèle resplendissante de jeunesse et de beauté.
Maintenant, voilà ce que l’on ajoutait : c’est qu’en récompense du service que, sans la connaître, il avait rendu à la déesse, Phaon avait reçu d’elle un vase d’albâtre plein d’un parfum précieux qui donnait la beauté et inspirait l’amour.
Ph aon répandit le vase sur sa tête et devint le plus beau et le plus aimé des Lesbiens.
Sappho aima Phaon. Maintenant, laquelle des deux ? est-ce la Sappho de Mytilène ou la Sappho d’Érésos, la courtisane ou la poëtesse ?
Voici des vers de Sappho qui pourraient bien constater les dédains de Phaon :

Fille de Jupiter, ô Vénus immortelle,
Qui sur un trône d’or gouvernes l’univers,
Ne livre point mon âme à l’angoisse cruelle,
Vénus, perle divine éclose au sein des mers !

Au lieu de m’être hostile, ô déesse, au contraire,
Comme autrefois des cieux à ma prière accours,
Et quitte le palais azuré de ton père,
Toi qui d’Eros, ton fils, connais tous les détours.

Ainsi que je te vis, que je te voie encore,
Pour venir à ma voix, alors que, fendant l’air,
Tes passereaux charmants de leur aile sonore
Faisaient voler ton char aussi prompt que l’éclair…

Ah ! sitôt que tu fus sur la plage posée,
De ta bouche divine un sourire vermeil
Tarit mes pleurs, ainsi que tarit la rosée
Le rayon matinal, sourire du soleil.

Pourquoi m’appelles-tu ? demanda ta voix douce ;
En quels désirs nouveaux s’égare ton ardeur ?
Quel mortel attiré par ta main la repousse ?
Quel cœur refuse donc de répondre à ton cœur ?

Malheur à celui-là qui te fait cette injure,
O Sappho ! car tes dons qu’il refuse aujourd’hui,
Il les demandera demain, je te le jure ;
Mais c’est toi qui demain ne voudras plus de lui.

Oh ! viens donc sans retard, secourable déesse,
A ton pouvoir divin de nouveau j’ai recours.
Vénus, je crie à toi du fond de ma détresse,
Je t’implore à genoux, accours, Vénus, accours !

Ce fut sans doute au milieu de ce désespoir que, pour donner un aliment à son âme, Sappho entra avec Alcée dans la conspiration contre Pittacus. Nous avons dit qu’Alcée pris, Pittacus lui fit grâce ; mais il exila les deux poëtes. Alcée et Sappho se réfugièrent en Sicile.
Est-ce pour la part qu’elle prit part à cette conspiration ou pour son talent viril qu’Horace l’appelle mascula, la masculine ?
Maintenant, était-ce Alcée ou bien Phaon que Sappho suivait en Sicile ?
Voilà encore un point sur lequel les historiens diffèrent. Etait-ce la Sappho de Mytilène ou la courtisane d’Érésos dont le statuaire Sélamon fit une statue que Verrès vola au Prytanée de Syracuse ?
Par malheur, la statue est perdue ; mais, à notre avis, et peut-être est-ce un avis de poëte, toute cette charmante tradition de Sappho de Mytilène punie de ses erreurs par l’indifférence de Phaon ne peut s’appliquer à la Sappho d’Érésos.
Cette dernière ne faisait de vers ni à Vénus, ni aux jeunes hommes, ni aux jeunes femmes ; celle-là, prêtresse de l’amour et vouée au culte de son dieu, ne s’en écartait pas pour suivre les traces de cet autre amour creux, insensé, idéal, que l’on reproche à Sappho de Mitylène, et que non-seulement les vers que nous avons traduits, mais d’autres encore, accusent depuis deux mille cinq cents ans.
Ces vers ne sont plus que des fragments brisés, mais pleins de grâce toujours, auxquels on ne peut pas, à cause de leur peu de suite, attacher des rimes.
Voici donc la traduction en prose de ces fragments :

« Les dédains de la tendre et délicate Gyrine ont enfin décidé mon cœur pour la belle Mnaïs… »

« L’amour agite mon âme comme le vent agit les feuilles des chênes sur les montagnes… »

Je le volerais sur le sommet élevé de vos montagnes, et je m’élancerais entre tes bras, toi pour qui je soupire. »

« Tu m’enflammes… tu m’oublies entièrement, ou tu en aimes un autre plus que moi… »

« Mets des couronnes de roses sur tes beaux cheveux, cueille avec tes doigts délicats les branches de l’aneth… »

« La jeune beauté qui cueille des fleurs me paraît encore plus charmante et plus belle. »

« Je vais chanter maintenant des airs mélodieux qui feront les délices de mes amantes. »

« J’ai dormi délicieusement pendant mon songe dans les bras de la charmante Cythérée… »

Ovide et Horace d’ailleurs, de deux mille ans plous rapprochés que nous de Sappho, confirment la tradition.
Le premier dans son Héroïde, ne fait-il pas dire à Sappho, s’adressant à Phaon :
« Au prix de toi, ni Anactone, ni Cydna au cou blanc, ni Atthis aux séduisants regards, ne sont rien à mes yeux ! »

Enfin, ce qui nous paraît encore plus concluant que tout cela, c’est que si Phaon eût affaire à la belle courtisane d’Érésos, au lieu d’être aimé de la petite et noire Sappho, il n’avait aucun motif pour repousser les caresses de cette ravissante créature, qui avait une célébrité non-seulement dans l’île de Lesbos, mais dans toute la Grèce.
Puis ce n’était qu’à cet esprit aventureux, qu’à ce cœur ardent, que pouvait venir cette idée de tenter le saut de Leucade, que Vénus avant elle avait seule tenté pour oublier Adonis.
Mais Vénus était déesse ; Vénus en se jetant à la mer rentrait dans l’élément où elle était née, tandis que Sappho craignait tant ce dernier et éternel sommeil, qu’elle a émis cette profonde pensée :
« La mort est le plus grand des maux, et les dieux en ont jugé ainsi, car autrement ils mourraient, et les dieux sont immortels. »
Leucade, situé sur la côte occidentale de la Grèce, n’est séparé du continent que par un détroit. Le promontoire à pic du haut duquel on se précipitait se dresse près de l’Ithaque, en face de Céphalonie, et sa hauteur était telle qu’il était rare qu’il n’apparût pas aux marins couronné de nuages et enveloppé d’éclairs.
Quel beau piédestal pour Sappho, et qui donc aurait le courage de le lui enlever ?
Ce fut au sommet du pic Acéraunien qu’elle apparut un soir aux rouges lueurs du soleil couchant, avec sa tunique blanche relevée au-dessus du genou et sa lyre dorée à la main.
Elle devait mettre de l’élégance jusque dans sa mort, celle qui avait dit : «
« Comment cette femme grossière et sans art peut-elle charmer ton esprit et enchaîner ton cœur ; elle ne sait pas même laisser flotter avec grâce les plis de sa robe ? »
Elle s’approcha du bord, mesura l’abîme du regard, frissonna, pâlit, puis, les pieds sur la limite du précipice, levant les yeux au ciel, elle soupira son hymne de mort, dernier chant du cygne, suprême soupir du poëte.
Puis, au moment où s’éteignait la dernière note de sa voix, la dernière vibration de sa lyre, elle se détacha doucement du rocher, et, sa lyre fidèle sur sa poitrine, elle se laissa tomber dans la mer.
Les pêcheurs qui attendaient au bas du rocher pour sauver la vie de ceux qui tentaient le saut terrible, cherchèrent vainement le corps de la noble femme : il avait disparu pour jamais dans les profondeurs de la mer.
On disait de Sappho qu’elle avait retrouvé la lyre d’Orphée.
Nul, pas même Virgile, n’a retrouvé la lyre de Sappho !


ALEXANDRE DUMAS.

isir)

in Les Etoiles du Monde Galerie historique des Femmes les plus célèbres de tous les temps et de tous les pays pages 287 à 300. Garnier Frère, Editeurs 1858. et in l'hebodomadaire Le Monte-Cristo du 7 juillet 1858.

 

Bibliographie :
- Edith Mora : Sappho histoire d'un poète et traduction intégrale de l'oeuvre (n'intègre pas dans sa bibliographie cette notice dumassienne).

- Philippe Brunet : L'Egal des dieux cent versions d'un poème de Sappho (la taduction de Dumas est la 46 ème des cent proposées).

-Joan Dejean Sapho Les Fictions du Désir 1546-1937 (Hachette Livre 1994) n'inclut pas dans sa biographie la notice de Dumas mais fait référence à Filles, Lorettes et courtisanes 1843, Lévy

-
Liens lesbiens :
http://www.dumaspere.com site officiel de la société des amis de Dumas ; http://jad.ish-lyon.cnrs.fr/documents/dumas regroupe les journaux de Dumas.

 

 

 

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