DU SAPHISME CHEZ M. DUMAS, AUTEUR DU "DIALOGUE ENTRE SAPPHO ET LOUISE LABÉ"  

 

Dans l’avertissement du livre des Œuvres de Louise Labé Lyonnoise (édité par Durand et Perrin à Lyon en 1824), un dialogue imaginaire entre Sappho et Louise Labé est ainsi annoncé :

« Un Dialogue, composé par M. DUMAS, sert de préface : sous une forme, pour ainsi dire dramatique, il fait connoître le caractère de Louise Labé et le genre de son talent, ainsi que les rapports et les différences qui existent entre elle et l’immortelle Sappho ; et il finit par signaler le but qu’on s’est proposé d’atteindre, en reproduisant pour la sixième fois le recueil entier de ses ouvrages. »

Ci-dessous l'intégralité du dialogue :

LOUISE.

Non, non, illustre amie, je n’ai la prétention de vous avoir égalée, ni dans les triomphes de la poésie, ni dans les succès de l’amour.

SAPPHO.

Il me semble, ma chère Louise, que vous ne vous rendez pas assez justice. Si j’ai été nommé la dixième Muse, vous avez passé vous-même pour une Muse fort aimable ; et quoique nous soyons nées à plus de deux mille ans d’intervalles, on vous a justement comparée à moi. Lyon, sous ce rapport, n’a rien à envier à Lesbos.

LOUISE.

Mais vos concitoyens ont gravé sur leur monnoie leur admiration pour vous, en y gravant votre image. Les poètes et les écrivains de la Grèce et de l’Italie vous ont célébrée à l’envi, et Silanion vous éleva une statue en Sicile.

SAPPHO.

Si vous n’avez eu ni des statues, ni des médailles empreintes de votre figure, c’est dans les cœurs que vous avez pris place. Italiens, François, Espagnols, tous les beaux esprits de votre siècle ont, suivant leur langage, fait retentir de vos louanges les échos du sacré vallon. Vous ne pouvez pas en disconvenir, car vos propres écrits en font fois. Dans une de vos élégies, ne dites vous pas à votre amant dont vous ne recevez aucune nouvelle :

Si toutefois, pour estre enamouré
En autre lieu, tu as tant demeuré,
Si say je bien que t’amie nouvelle
Aura le renom d’estre telle,
Soit en vertu, beauté, grace et faconde,
Comme plusieurs gens savans par le monde
M’ont fait à tort, ce croy je, etre estimée.
Mais qui pourra garder la renommée ?
Non seulement en France suis flatée,
Et beaucoup plusn que ne veux, exaltée.
La terre aussi que Calpe et Pyrénée
Avec la mer tiennent environnée,
Du large Rhin les roulantes areines,
Le beau païs auquel or’ te promeines
Ont entendu (tu me l’as fait à croire)
Que gens d’esprit me donnent quelque gloire.

Ce que les gens d’esprit faisoient sous François Ier, ils le font encore sous Louis XVIII. J’apprends même qu’aujourd’hui, plus de deux siècles et demi après votre mort, quelques-uns de vos concitoyens vous érigent un nouveau monument, aux applaudissement du bon goût.

LOUISE.

Je viens de l’apprendre aussi, et ma modestie en rougit. Ce monument est la réimpression de mes œuvres légères. Ce sont les vôtres que la postérité regrette et que la presse réclame.

SAPPHO.

Il est vrai que l’on m’admire un peu sur parole.

LOUISE.

Votre gloire n’en a pas moins acquis le mérite et la force de la chose jugée. Vos hymnes, vos ode, vos élégies, et quantité d’autres pièces, composées par vous, la plupart sur des rhythmes que vous avez introduits vous-même, sont toutes brillantes d’expressions heureuses et riches, dont vous faisiez présent à la langue. Rien n’égale les couleurs, l’harmonie et la hauteur de votre poésie lyrique.

SAPPHO.

Sur quoi donc porte un jugement si favorable ? sur deux pièces seules que vous trouvez dans le petit recueil de celles d’Anacréon. En vérité, c’est être célèbre à bon marché. Pour vous, Louise, le bagage de votre gloire, s’il n’est immense, est du moins plus considérable, et l’on va voir éclater de nouveau le feu, l’esprit et la délicatesse de vos compositions dans cette édition lyonnoise, qui ne s’engloutira pas, j’en suis sure, dans les gouffres de notre Léthé.

LOUISE.

Si quelque chose me le fait espérer, c’est que l’équité publique pèsera sans doute dans sa balance les difficultés du temps où j’écrivois ? Alors les lettres commençaient à renaître sans ce beau pays de France, qui restera la capitale du monde ; les savans s’ensevelissoient dans la poussière des bibliothèques, comme pour préparer les succès des siècles suivants ; mais aucune femme n’avoit encore manié le pinceau, le burin ou la lyre.

SAPPHO.

Elles s’en sont bien dédommagées depuis.*

*Ce n'est sans toute pas une épigramme que Sappho veut faire. De notre temps, Mesdames de Staël, de Genlis, de Flahaut, Cottin, Bourdic-Viot, Dufrénoy, Desbordes-Valmore, d'Hautpoul, de Mandelot, Amable Tastu, Bernier, Gay, Souza, Montolieu, et tant d'autres, ont prouvé que le beau sexe a la main assez forte et assez habile pour cultiver avec succès le domaine de la littérature. La peinture peut s'enorgueillir justement des Lebrun, des Fragonard, des Benoit ; et parmi les statuaires, il nous sera permis de citer ici, avec une certaine fierté nationale, Mme de Sermézy, de l'académie de Lyon, artiste fort distinguée, à laquelle on doit le Platon, et beaucoup de compositions charmantes d'une moins grande dimension. Cette dame joint à son talent une instruction immense et une modestie qui en augmente le prix. Elle peut montrer à Louise Labé que l'érudition n'est pas perdue dans le sexe et dans la patrie de la Belle Cordière.

LOUISE.

Vous, contemporaine et rivale d’Alcée dans les beaux jours de la Grèce, vous avez été jugée sans avoir beaucoup d’indulgence, et l’on ne craint pas de s’égarer en suivant l’opinion unanime d’Aristote, de Démétrius, de Denys, de Cicéron, d’Horace, de Plutarque et de Longin. D’ailleurs, le peu d’écrits qui nous reste de vous prouve suffisamment avec quelle force de génie vous nous entraînez, lorsque vous décrivez les charmes, les transports et l’ivresse de l’amour.

SAPPHO.

Ah ! l’amour, l’amour, chère Louise. C’est l’être infini, la lumière pure, la source de la vie. L’amour est l’étoffe de la nature que l’imagination a brodée.

LOUISE.

Halte-là, Sappho. Ce n’est pas du grec, c’est du Voltaire que vous citez, et vous me dérobez une image qui appartiendroit tout naturellement à ma ville natale. N’importe, au nom d’amour, je le vois, vous retrouvez votre enthousiasme et la chaleur de vos tableaux. Dominée, comme la Pythie, par le dieu qui vous agitoit, vous jetiez sur le papier des expressions enflammées. Vos sentiments y tomboient comme une grêle de traits, comme une pluie de feu qui va tout consummer. Dans vos écrits, tous les symptômes de cette passion s’animent et se personnifient, pour exciter les plus fortes émotions de l’âme*. S’il falloit rappeler des exemples transportées dans notre langue…

* Barthélemi, Voyage du jeune Anacharsis, chap. III.

SAPPHO.

Oui, je sais que votre Boileau et de votre Delille m’ont fait l’honneur d’être mes interprètes.

LOUISE.

N’ont-ils pas assez bien rendu votre éloquence du sentiment ?

SAPPHO.

Mais vous-même, si je me trompe, vous paroissez avoir bien connu les impressions, les effets et le délire de l’amour ; et, sur ce point encore, il n’est pas certain que la Lesbienne l’emporte sur la Lyonnoise. Sans parler de votre charmante allégorie du Debat de la Folie et d’Amour, que votre imitateur La Fontaine n’a pu faire oublier, vous donnez, dans plus d’un passage, l’essor à la passion la plus vive :


SONNET VIII

Je vis, je meurs : je me brule et me noye.
J’ay chaut estreme en endurant froidure :
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ay grans ennuis entremeslez de joye :

Tout à coup je ris et je larmoye,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure :
Mon bien s’en va, et à jamais il dure :
Tout en un coup je seiche et je verdoye

Ainsi Amour inconstamment me meine :
Et quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis quand je croy ma joye estre certeine,
Et estre au haut de mon desiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

 

SONNET XVIII

Baise m’encor, rebayse moy et baise :
Donne m’en un de tes plus savoureus,*
Donne m’en un de tes plus amoureus :
Je t’en rendray quatre plus chaus que braise.

Las, te pleins tu ? ça que ce mal j’apaise,
En t’en donnant dix autres doucereus.
Ainsi meslans nos baisers tant heureux
Jouissons nous l’un de l’autre à notre aise,

Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soy et son ami vivra.

*Il faut espérer que les érudits nous apprendront quels baisers préféroit Louise Labé. Il y a je ne sais quelle religion attachée à certaines parties du corps : le revers de la main, par exemple, se présente au baiser... ; mais si nous appliquons le baiser aux yeux , nous semblons pénétrer jusqu'à l'âme et le toucher.

LOUISE.

Il est vrai que ce morceau est assez animé. Mais je n’oubliois pas que :

La pudeur fut toujours pour la première des grâces.

Craignant de l’avoir effarouchée et d’avoir éveillé la médisance, je me hâtois de me justifier en invoquant l’amour lui-même :

Permets m’Amour penser quelques folies :

Toujours suis mal, vivant discrettement,
Et ne me puis donner contentement,
Si hors de moy ne fais quelque saillie.


SAPPHO.

Ainsi, suivant l’usage, c’étoit l’amour qui vous rendoit coupable, et c’étoit lui qui vous servoit d’excuse.

LOUISE.

Peut-être avant-nous eu tort de tant nous occuper de l’amour. Comme on ne connoissoit pas assez les détails de notre vie, on a conformé nos actions à nos discours, et, par nos vers trop érotiques, nous avons aiguisé contre nous les armes de l’envie.

SAPPHO.

Il est certain qu’elle ne nous a ménagées ni l’une ni l’autre. Et l’envie qui s’attache aux noms illustres, meurt, à la vérité, mais laisse après elle la calomnie qui ne meurt pas.

LOUISE.

Envie ou calomnie, la mort et le temps n’ont pas effacé la tache imprimée sur votre conduite ; car la poésie sapphique n’a pas seule reçu votre nom.

SAPPHO.

Un de nos meilleurs écrivains en a fait la remarque judicieuse : de grandes indiscrétions suffisent pour flétrir la réputation d’une personne exposée aux regards du public et de la postérité. La chaleur de mes expressions a servi la haine de quelques femmes puissantes humiliées de ma supériorité. Vous voyez qu’ici-bas on parle sans feinte modestie.


LOUISE.

Continuez, je vous prie : j’attache beaucoup de prix à voir réhabiliter votre mémoire. Il est temps de confondre les odieuses imputations dont elle étoit souillée.

SAPPHO.

Eh bien ! chez nous autres Grecs, la sensibilité étoit extrême. Les liaisons les plus innocentes empruntoient souvent le langage de l’amour. Que n’a-t-on pas dit du sage Socrate et de ses élèves ? J’aimois avec excès mes disciples, parce que je ne pouvois rien aimer autrement ; je leur exprimois ma tendresse avec la violence de la passion, et voilà tout.


LOUISE.

Comment ! voilà tout ! Vous n’auriez pas eu d’amants ? Les sens n’auroient eu su vous aucune empire, et la chimère de Platon….

SAPPHO.

Ah ! cet amour sacré de la liberté fut sans doute mon premier titre à la vénération de mes concitoyens.

LOUISE.

Lorsqu’on cherche à se soumettre des esclaves, est-il convenable de prêcher la liberté ? Pour moi, je ne me suis jamais mêlée d’affaires publiques. J’ai toujours cru que les hommes aimoient mieux voir une quenouille dans les mains d’Hercule, que d’entendre des théories politiques dans la bouche d’une femme.

SAPPHO.

Voilà justement pourquoi on n’a point frappé de monnoie à votre effigie, ni dressé votre statue sur les bords du Rhône et de la Saône.

LOUISE.

Oui mais votre monnoie n’a plus de cours, votre statue de Sicile est en poudre, vos écrits même ont disparu, et, comme vous l’avez dit vous-même, ma patrie consacre en ce moment à ma gloire un sixième monument que le temps ne sauroit détruire.

SAPPHO.

Rendez-en grâces à cet art merveilleux, inconnu de mon siècle, qui changera progressivement la face du globe, en assurant la liberté des peuples et l’immortalité des bons rois.

 


 

 
 
 
 
 

 

 
 
 

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Bibliographie :
- Sappho Les Fictions du Désir 1546-1937 par Joan DeJean traduit de l'anglais (Etats-Unis) par François Lecercle éd. Hachette Supérieur, 1994.
 
 
 
- Histoire de La Poésie Française en six volumes par Robert Sabatier, Ed. Albin Michel, 1975.
 

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