Sapho sur le rocher de Leucade par J.-H. Hublin (1812)  

 
Dans son recueil Poésies diverses (in-8, Stapleaux, Bruxelles, 1812), Jean-Hubert Hublin, membre de la société de littérature de Bruxelles, de l’Athénée de Vaucluse, et correspondant de la Société d’Emulation de Liège, nous offre le poème Sapho sur le rocher de Leucade.

S A P H O

SUR LE ROCHER DE LEUCADE.

C'EN est donc fait : dans tes flots, ô Neptune !
Je vais trouver la fin de mes tourmens.
J'y vais éteindre, et mes transports ardens,
Et le flambeau d'une vie importune.
O toi ! dont je n'ai pu supporter la froideur,
Phaon ! vois les effets de ta haine implacable :
Et si tout sentiment n'est pas mort dans ton coeur,
Donne au moins une larme à mon sort déplorable.
Et repens-toi de ta rigueur.
Le voici ce rocher, cette orgueilleuse cime,
Dernier espoir des amans malheureux.
La mer offre a mes veux son effrayant abîme,
J'entends, mugir ses flots impétueux.
Tout, mon sang s'est glacé ; mon orne est défaillante,
Eh ! qui peut voir ce précipice affreux
Sans éprouver la crainte et l'épouvante ?

INGRAT Phaon ! comment as-tu pu me quitter ?
Par quelle puissance funeste,
Perfide, me hais-tu, quand mon amour me reste ?
Ah ! c'est à toi, Vénus, que je dois l'imputer.
Tu m'as ravi les talens et les charmes
Qui d'un amant parjure avaient séduit les yeux ;
Et signalant sur moi ton courroux odieux,
Tu n'as voulu me laisser que mes feux,
Que mes feux méprisés, mes regrets et mes larmes.
Eh bien ! tourne sur moi tes regards furieux :
Je brave en ce moment, ta haine et ta vengeance,
Et mon fatal amour, et la terre et les cieux.

POUR les infortunés la mort n'a rien d'affreux ;
De tous nos maux elle est la délivrance,
Le malheureux, sans doute, a le droit de mourir.
Si ma raison condamne un trépas volontaire,
La nature m'invite à cesser de souffrir.
En usant du pouvoir de finir ma misère,
A la loi du destin, je ne fais qu'obéir.
Mourons et quittons sans frémir
Le pénible fardeau d'une existence amère.
Eh ! quel bien fais-je sur la terre ?
Que lui fait mon amour, mes tourmens, mes malheurs ?
Hélas ! je ne sais plus que répandre des pleurs,
Et des accens de mes longues douleurs
Fatiguer l'écho solitaire.


LYRE, de mes chagrins triste dépositaire,
- Toi qui calmais, par les sons les plus doux ,
Mes sens tumultueux et mes transports jaloux,
Rends encor la paix à mon ame.
Tu n'exprimeras plus mes accens douloureux ;
Tu ne m'entendras plus te parler de ma flamme ;
Ce jour est le dernier de mes jours malheureux.

DOUCE compagne de ma vie,
Lyre , dont les accords touchans
Ont nourri ma mélancolie,
Mêle à mes lugubres accens
Ta sombre et plaintive harmonie.
Hélas ! sans mon fatal amour
J'aurais honoré ma patrie ;
Mais l'ingrat qui me sacrifie ;
Me ravit la gloire et le jour.

PHAON ! lorsque des Dieux la prompte messagère
De Sapho sonnera la mort,
Du repentir la voix amère
Te fera déplorer mon sort ;
Oui, d'une amante abandonnée
Ton coeur plaindra la destinée.
Mais sois en paix , je ne t'accuse pas
D'être l'auteur de mon trépas.
T'aimer, mourir pour toi, dut être mon partage.
Soumis aux lois de la Nécessité,
Nos sentimens ne sont pas notre ouvrage.
Adieu, Phaon : conserve ta beauté,
Cet éclat séduisant qui tourmenta ma vie.
Pour moi , ma carrière est remplie,
Et je vais dans les flots chercher l'éternité.

 

Jean-Hubert Hublin Poésies Diverses (1802).

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Jean-Hubert Hublin : Poésies diverses (in-8, Imprimerie d'Adolphe Stapleaux, Bruxelles, 1812)

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