SAPHO, ÉLÉGIE ANTIQUE (1823) PAR ALPHONSE DE LAMARTINE (1790-1869)

 

(I) Présentation sommaire par Saphisme.com : Alphonse de Lamartine, un po.po. romantique français

(II) des commentaires et un résumé par saphisme.com du poème lamartinien

(III) le sens du poème d'après Glenn W. Most dans son article "Réflexions de Sappho" (III)

(IV) Sappho, élégie antique (1823)

(V) portrait de Sapho de Lesbos sur La cheminée des poètes au Château de Saint-Point


I

ALPHONSE DE LAMARTINE, UN "PO.PO." ROMANTIQUE FRANÇAIS

Victor Hugo, Léopold Senghor, Georges Pompidou ou le très contemporain François Bayrou, quatre hommes forts en lettres classiques sont également des politiques. Alphonse de Lamartine n'échappa pas à cette double vocation de POète POlitique français. L'auteur des Méditations Poétiques (1820) et de Jocelyn (1836) fut l'heureux élu pour un siège immortel à l'Académie française en 1828 et candidat malheureux pour un "lit" à la Chambre des Députés en 1831. Élu néanmoins député de Bergues en 1833, réélu à Bergues et à Mâcon en 1837, éphémère ministre des Affaires étrangères et chef effectif du Gouvernement provisoire en 1848, Lamartine fut candidat battu à la présidence de la République en décembre 1848 contre Cavaignac et le prince Louis-Napoléon. Alors que la publication de son premier recueil Méditations Poétiques (1820) marque le début du romantisme français, la fin de la deuxième République française (1848-1852) et l'avènement du Second Empire (1852-1870) achevèrent sa carrière politique. Afin de survivre financièrement, le politique poète écrivit dès 1856 un Cours familier de Littérature qui paraîtra mensuellement jusqu'à sa mort en 1869.


II

COMMENTAIRES ET RÉSUMÉ DU POÈME DE LAMARTINE :

Sapho, élégie antique

"Sapho, élégie antique" appartient au second recueil "Nouvelles Méditations" de Lamartine, publié en 1823. Pour mieux nous imprégner de ce long poème, reformulons les 194 vers élégiaques et découvrons en le sens.

Le chant saphique lamartinien s'adresse à la déesse de la beauté Vénus (Aphrodite en grec à laquelle Sappho voue un culte), au dieu marin Neptune, aux filles toujours vierges de Lesbos qui accompagnent Sapho, à l'amant Phaon, l'ingrat, le cruel dont elle tomba soudainement et cruellement amoureuse, celui qu'en mourant Sapho nommait encore !

Par la voix du poète politique romantique, Sapho la poètesse de l'île égéenne de Lesbos se lance dans un dernier monologue au sommet de la falaise de Leucade, île située dans la mer ionienne. Ce célèbre lieu géographique saphiste cité par Baudelaire dans Lesbos n'est nullement nommé tout le long de l'élégie de Lamartine. Cependant au 191e vers lamartinien, Sapho demande à ses compagnes de rapporter à Phaon, l'être aimé et indifférent :

191   "Dites-lui... qu'en mourant je le nommais encore !..."

Alphonse de Lamartine choisit de ne pas nommer Leucade, le lieu légendaire de la mort de Sapho, et de chanter en revanche les noms d'appel à la vie : Lesbos, terre de naissance de la poétesse et Phaon, l'être aimé, "amour méconnu". Baudelaire dans le poème Lesbos fera exactement le contraire : iI citera Leucade et taira le nom de Phaon qualifié de "brutal". Ce détail nous paraît symptômatique d'une vision radicalement différente du mythe de Sapho. Lamartine occulte Leucade et les amours féminines de Sappho tandis que Baudelaire pointe Leucate et les amours lesbiennes. Le poète des Fleurs du Mal "veille au sommet de Leucate" "Pour savoir si la mer" (...) "Un soir ramènera vers Lesbos, qui pardonne,/ Le cadavre adoré..."

"De Sappho qui mourut le jour de son blasphème,
Quand, insultant le rite et le culte inventé,
Elle fit son beau corps la pâture suprême
D'un brutal (...)"

"Car Lesbos entre tous l'a choisi sur la terre (Baudelaire)... pour chanter le secret de ses vierges en fleurs...

Chez Lamartine, les "filles de Lesbos" (immanquablement et traditionnellement "vierges") ne sont pas des lesbiennes aux mœurs homosexuelles mais des habitantes de l'île qui forment un chœur aux fonctions de confidente et de pleureuse, les alexandrins 24, 25 et les suivants en témoignent :

65    Redoublez vos soupirs ! redoublez vos sanglots !
        Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !

Le vers précédant 66 se répète aux lignes 120 et 164. Ce refrain lancinant de la douleur et de l'humiliation de ne point être aimé de Phaon contribue au lyrisme, à la dramaturgie et à la fin suicidaire.

Dès le début du poème, dès "l'aurore", "Sapho debout sur le rivage" annonce son suicide en évoquant la légende qui voudrait que ce saut (de Leucade) soit un remède revivifiant contre les maux de l'amour.

20    “Je ne viens pas chercher dans tes ondes propices
        Un oubli passager, vain remède à mes maux !
        J'y viens, j'y viens trouver le calme des tombeaux !”

Aux vers 30 à 34, Lamartine offre l'une des cent (et mille) versions du poème de la poétesse antique Sappho, "L'égal des Dieux". Dans ce poème célèbre de l'antiquité traduit du grec en français pour la première fois par Jean-Antoine du Baïf, Sappho décrit de manière sublime les symptômes physiques du coup de foudre amoureux. Tandis que les textes antiques font de Phaon un batelier, un passeur, un rayon de soleil (Phaéton, fils présomptueux du dieu Soleil), le poète politique par la voix de Sapho l'imagine sportif performant aux jeux olympiques antiques, lanceur de disque ou noble cavalier (v. 41-54). À défaut d'être "son épouse", Sapho se serait contentée d'être sa parente (v. 55-56), son "esclave" (v. 92), sa guerrière prête à mourir pour lui (v. 103-108). Malgré tous les chants d'amour à l'adresse de Phaon, la poétesse ne peut se faire aimer de son dieu des stades et celui-ci ne sait quels bonheurs il perd (v. 75-90). De "honte" et de colère, Sapho brise sa lyre, symbole de sa gloire poétique, instrument de musique accompagnant ses hymnes d'amour (v. 125-136) qui lui rapelle trop cette passion non partagée. Tandis qu'elle rêve le plus total anéantissement de ses sentiments, de son corps et de sa poésie jusqu'à l'oubli total de son nom ; Sapho espère, prise d'un dernier délire amoureux, que Phaon lui tende les bras et "sauve sa victime". Cet espérance n'est que mirage et fantasme :

180   " Ni des traits de l'Amour, ni des coups du destin,
         "Misérable Sapho ! n'ont pu sauver ta vie !
         " Tu vécus dans les Pleurs, et tu meurs au matin !

et Sapho dit un long "Adieu chère Lesbos à Vénus consacrée !", en évoquant sa patrie et le culte vénusien.

UN SENS PARMI D'AUTRES DU POÈME

Le vers 8 est poignant : "j'ai méconnu l'amour, l'amour punit mon crime". La méconnaissance de l'amour est un crime impardonable qui insuffle la douleur et la mort mais qui donne aux poètes (Lamartine ou Sappho) le souffle du génie poétique.

60   Je composai pour lui ces chants pleins de douceur,
        Ces chants qui m'ont valu les transports de la Grèce :
        Ces chants, qui des Enfers fléchiraient la rigueur,
        Malheureuse Sapho ! n'ont pu fléchir son cœur,

Même si les poètes détruisent de rage, d'humiliation ou d'indifférence leur lyre et déchirent leurs manuscrits, il en reste toujours des fragments (sapphiques ou lamartiniens) qui au-delà de leur mort assouvissent leurs espoirs d'immortalité et d'amour éternel.

À Paris le 09 mai 2004, signé Arvicola


III

Le sens du poème d'après Glenn W. Most dans son article "Réflexions de Sappho"

Pour citer ce document
Glenn W. Most, «Réflexions de Sappho», LHT [En ligne], N° 5, LHT, mis à jour le : 10/01/2009, URL : http://www.fabula.org/lht/5/93-most.
Revue LHT


 

IV

SAPHO

ÉLÉGIE ANTIQUE

(1823)

1      L'aurore se levait, la mer battait la plage ;
        Ainsi parla Sapho debout sur le rivage,
        Et près d'elle, à genoux, les filles de Lesbos
        Se penchaient sur l'abîme et contemplaient les flots :

5            Fatal rocher, profond abîme !
              Je vous aborde sans effroi !
        Vous allez à Vénus dérober sa victime :
        J'ai méconnu l'amour, l'amour punit mon crime.
        Ô Neptune ! tes flots seront plus doux pour moi !
10    Vois-tu de quelles fleurs j'ai couronné ma tête ?
        Vois : ce front, si longtemps chargé de mon ennui,
        Orné pour mon trépas comme pour une fête,
        Du bandeau solennel étincelle aujourd'hui !
        On dit que dans ton sein... mais je ne puis le croire !
15    On échappe au courroux de l'implacable Amour ;
        On dit que, par tes soins, si l'on renaît au jour,
        D'une flamme insensée on y perd la mémoire !
        Mais de l'abîme, ô dieu ! quel que soit le secours,
        Garde-toi, garde-toi de préserver mes jours !
20    Je ne viens pas chercher dans tes ondes propices
        Un oubli passager, vain remède à mes maux !
        J'y viens, j'y viens trouver le calme des tombeaux !
        Reçois, ô roi des mers, mes joyeux sacrifices !
        Et vous, pourquoi ces pleurs ? pourquoi ces vains sanglots ?
25    Chantez, chantez un hymne, ô vierges de Lesbos !

        Importuns souvenirs, me suivrez-vous sans cesse ?
        C'était sous les bosquets du temple de Vénus;
        Moi-même, de Vénus insensible prêtresse,
        Je chantais sur la lyre un hymne à la déesse :
30    Aux pieds de ses autels, soudain je t'aperçus !
        Dieux ! quels transports nouveaux ! ô dieux ! comment décrire
        Tous les feux dont mon sein se remplit à la fois ?
        Ma langue se glaça, je demeurais sans voix,
        Et ma tremblante main laissa tomber ma lyre !
35    Non: jamais aux regards de l'ingrate Daphné
        Tu ne parus plus beau, divin fils de LatoneLéto en grec, mère d'Apollon et d'Artémis ;
        Jamais le thyrse en main, de pampres couronné,
        Le jeune dieu de l'Inde, en triomphe traîné,
        N'apparut plus brillant aux regards d'Erigone.
40    Tout sortit... de lui seul je me souvins, hélas !
        Sans rougir de ma flamme, en tout temps, à toute heure,
        J'errais seule et pensive autour de sa demeure.
        Un pouvoir plus qu'humain m'enchaînait sur ses pas !
        Que j'aimais à le voir, de la foule enivrée,
45    Au gymnase, au théâtre, attirer tous les yeux,
        Lancer le disque au loin, d'une main assurée,
        Et sur tous ses rivaux l'emporter dans nos jeux !
        Que j'aimais à le voir, penché sur la crinière
        D'un coursier de I'EIideÉtat grec où étaient situées Olympie et une plaine réputée pour sa production chevaline aussi prompt que les vents,
50    S'élancer le premier au bout de la carrière,
        Et, le front couronné, revenir à pas lents !
        Ah ! de tous ses succès, que mon âme était fière !
        Et si de ce beau front de sueur humecté
        J'avais pu seulement essuyer la poussière...
55    Ô dieux ! j'aurais donné tout, jusqu'à ma beauté,
        Pour être un seul instant ou sa sœur ou sa mère !
        Vous, qui n'avez jamais rien pu pour mon bonheur !
        Vaines divinités des rives du Permessetorrent de la Boétie (Gr. continentale) ses eaux consacrées à Apollon et aux Muses inspirent les poètes,
        Moi-même, dans vos arts, j'instruisis sa jeunesse ;
 60   Je composai pour lui ces chants pleins de douceur,
        Ces chants qui m'ont valu les transports de la Grèce :
        Ces chants, qui des Enfers fléchiraient la rigueur,
        Malheureuse Sapho ! n'ont pu fléchir son cœur,
        Et son ingratitude a payé ta tendresse !

65    Redoublez vos soupirs ! redoublez vos sanglots !
        Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !

        Si l'ingrat cependant s'était laissé toucher !
        Si mes soins, si mes chants, si mes trop faibles charmes
        A son indifférence avaient pu l'arracher !
70    S'il eût été du moins attendri par mes larmes !
        Jamais pour un mortel, jamais la main des dieux
        N'aurait filé des jours plus doux, plus glorieux !
        Que d'éclat cet amour eût jeté sur sa vie !
        Ses jours à ces dieux même auraient pu faire envie !
75    Et l'amant de Sapho, fameux dans l'univers,
        Aurait été, comme eux, immortel dans mes vers !
        C'est pour lui que j'aurais, sur tes autels propices,
        Fait fumer en tout temps l'encens des sacrifices,
        Ô Vénus ! c'est pour lui que j'aurais nuit et jour
80    Suspendu quelque offrande aux autels de l'Amour !
        C'est pour lui que j'aurais, durant les nuits entières
        Aux trois fatales sœursfuries romaines ou Érinyes ou Euménides grecques, déesses (Tisiphone, Mégère et Alecto) qui punissent les crimesadressé mes prières !
        Ou bien que, reprenant mon luth mélodieux ,
        J'aurais redit les airs qui lui plaisaient le mieux !
85    Pour lui j'aurais voulu dans les jeux d'Ionie
        Disputer aux vainqueurs les palmes du génie !
        Que ces lauriers brillants à mon orgueil offerts
        En les cueillant pour lui m'auraient été plus chers !
        J'aurais mis à ses pieds le prix de ma victoire,
90    Et couronné son front des rayons de ma gloire.

        Souvent à la prière abaissant mon orgueil,
        De ta porte, ô Phaon ! j'allais baiser le seuil.
        Au moins, disais-je, au moins, si ta rigueur jalouse
        Me refuse à jamais ce doux titre d'épouse,
95    Souffre, ô trop cher enfant, que Sapho, près de toi,
        Esclave si tu veux, vive au moins sous ta loi !
        Que m'importe ce nom et cette ignominie !
        Pourvu qu'à tes côtés je consume ma vie !
        Pourvu que je te voie, et qu'à mon dernier jour
100  D'un regard de pitié tu plaignes tant d'amour'
        Ne crains pas mes périls, ne crains pas ma faiblesse ;
        Vénus égalera ma force à ma tendresse.
        Sur les flots, sur la terre, attachée à tes pas,
        Tu me verras te suivre au milieu des combats ;
105  Tu me verras, de Mars affrontant la furie,
         Détourner tous les traits qui menacent ta vie,
         Entre la mort et toi toujours prompte à courir,..
         Trop heureuse pour lui si j'avais pu mourir !
         "Lorsque enfin, fatigué des travaux de Bellone,déesse de la Guerre, femme ou sœur de dieu de la Guerre Mars
110   " Sous la tente au sommeil ton âme s'abandonne,
         " Ce sommeil, ô Phaon ! qui n'est plus fait pour moi,
         " Seule me laissera veillant autour de toi !
         " Et si quelque souci vient rouvrir ta paupière,
         " Assise à tes côtés durant la nuit entière,
115   " Mon luth sur mes genoux soupirant mon amour,
         " Je charmerai ta peine en attendant le jour !
         Je disais; et les vents emportaient ma prière !
         L'écho répétait seul ma plainte solitaire ;
         Et l'écho seul encor répond à mes sanglots !
120   "Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !
         "Toi qui fus une fois mon bonheur et ma gloire!
         "Ô lyre ! que ma main fit résonner pour lui,
         " Ton aspect que j'aimais m'importune aujourd'hui,
         " Et chacun de tes airs rappelle à ma mémoire
125   " Et mes feux, et ma honte, et l'ingrat qui m'a fui !
         " Brise-toi dans mes mains, lyre à jamais funeste !
         " Aux autels de Vénus, dans ses sacrés parvis
         " Je ne te suspends pas !(1) que le courroux céleste
         " Sur ces flots orageux disperse tes débris !
130   " Et que de mes tourments nul vestige ne reste !
         " Que ne puis-je de même engloutir dans ces mers
         " Et ma fatale gloire, et mes chants, et mes vers !
         " Que ne puis-je effacer mes traces sur la terre !
         " Que ne puis-je aux Enfers descendre tout entière !
135   " Et, brûlant ces écrits où doit vivre Phaon,
         " Emporter avec moi l'opprobre de mon nom !
         "Cependant si les dieux que sa rigueur outrage
         " Poussaient en cet instant ses pas vers le rivage ?
         " Si de ce lieu suprême il pouvait s'approcher ?
140   " S'il venait contempler sur le fatal rocher
         " Sapho, les yeux en pleurs, errante, échevelée,
         " Frappant de vains sanglots la rive désolée,
         " Brûlant encor pour lui, lui pardonnant son sort,
         " Et dressant lentement les apprêts de sa mort ?
145   " Sans doute, à cet aspect, touché de mon supplice,
         " Il se repentirait de sa longue injustice ?
         " Sans doute par mes pleurs se laissant désarmer
         " Il dirait à Sapho : Vis encor pour aimer !
         " Qu'ai-je dit ? Loin de moi quelque remords peut-être,
150   " A défaut de l'amour, dans son cœur a pu naître :
         " Peut-être dans sa fuite, averti par les dieux,
         " Il frissonne, il s'arrête, il revient vers ces lieux ?
         " Il revient m'arrêter sur les bords de l'abîme ;
         " Il revient !... il m'appelle... il sauve sa victime!...
155   " Oh ! qu'entends-je ?... écoutez... du côté de Lesbos
         " Une clameur lointaine a frappé les échos !
         " J'ai reconnu l'accent de cette voix si chère,
         " J'ai vu sur le chemin s'élever la poussière !
         "Ô vierges ! regardez ! ne le voyez-vous pas
160   " Descendre la colline et me tendre les bras ?...
         " Mais non ! tout est muet dans la nature entière,
         " Un silence de mort règne au loin sur la terre :
         " Le chemin est désert !... je n'entends que les flots...
         " Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos ! "
165   "Mais déjà s'élançant vers les cieux qu'il colore
         " Le soleil de son char précipite le cours.
         " Toi qui viens commencer le dernier de mes jours,
         " Adieu dernier soleil ! adieu suprême aurore !
         " Demain du sein des flots vous jaillirez encore,
170   " Et moi je meurs ! et moi je m'éteins pour toujours !
         " Adieu champs paternels ! adieu douce contrée !
         " Adieu chère Lesbos à Vénus consacrée !
         " Rivage où j'ai reçu la lumière des cieux !
         " Temple auguste où ma mère, aux jours de ma naissance
175   " D'une tremblante main me consacrant aux dieux,
         " Au culte de Vénus dévoua mon enfance !
         " Et toi, forêt sacrée, où les filles du Ciel,
         " Entourant mon berceau, m'ont nourri de leur miel,
         " Adieu ! Leurs vains présents que le vulgaire envie,
180   " Ni des traits de l'Amour, ni des coups du destin,
         "Misérable Sapho ! n'ont pu sauver ta vie !
         " Tu vécus dans les Pleurs, et tu meurs au matin !
         " Ainsi tombe une fleur avant le temps fanée !
         " Ainsi, cruel Amour, sous le couteau mortel.
185   " Une jeune victime à ton temple amenée,
         " Qu'à ton culte en naissant le pâtre a destinée,
         " Vient tomber avant l'âge au pied de ton autel !

         "Et vous qui reverrez le cruel que j'adore
         " Quand l'ombre du trépas aura couvert mes yeux,
190   " Compagnes de Sapho, portez-lui ces adieux !
         " Dites-lui... qu'en mourant je le nommais encore !

         "Elle dit, Et le soir, quittant le bord des flots,
         " Vous revîntes sans elle, ô vierges de Lesbos !"

 

 


 

(V) Sapho de Lesbos sur "La cheminée des poètes" au Château de Saint-Point peinte par son épouse Mary Ann Birch :


 

Note 1 de saphisme.com :

Difficile de ne pas songer à la fameuse strophe lamartinienne du poème Le Lac :
" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !"

retour au vers 125


 
      

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