Poésies de Sapho traduites par de La Roche-Aymon (1882)

 

Ancien professeur de rhétorique, M. de La Roche-Aymon traduit en vers Anacréon et Sapho chez A Quantin, Imprimeur-Editeur (1882) avec des illustrations de Paul Avril. Après sa brève notice sur Sapho, de La Roche Aymon offre une traduction latinisée : les dieux grecs sont latinisés, l’Aphrodite de Sapho devient Vénus à l’égal des traducteurs des XVI au XIXe. Il présente trois parties : les deux célèbres odes, trois Inscriptions, vingt-sept fragments soit un total de trente deux fragments. André Lebel traduisit en 1895 cent six fragments.


Dès la seconde phrase de sa courte notice, l’auteur en bon phallocrate s’attache au physique de la poétesse. Il croit en l’existence de deux Sapho, la poétesse et la courtisane qui se suicide au saut de Leucade. Il qualifie le premier vers de la cinquième strophe de l’Ode à l’Aimée, annonceur « d’un changement de tableau ». En fait, la suite du poème est perdue, Ci-dessous la notice suivi des fragments sapphiques.

Dans son "abrégé bibliographique chronologique" européenne in Sappho histoire d'un poète, Edith Mora n'a pas relevé ce traducteur contrairement à Joan DeJean dans "Chronologie de la présence de Sappho en France" in Sapho Les Fictions du désir 1546-1937.

 

SAPHO

Il reste très peu de choses des compositions de Sapho que ses contemporains surnommèrent la dixième Muse. Cette femme ne se reconnaissait point par sa beauté, si l’on en croit les anciens. Elle n’était ni grande ni petite, elle avait les yeux gros, mais aussi vifs et aussi brillant que son teint était brun. Toutefois le charme de son esprit compensait bien ce qui lui manquait du côté de la nature. Sa supériorité lui attira l’inimitié des femmes de son pays, et peut-être cherchèrent-elles à la décrier dans ses moeurs qui n’étaient pas certainement de la plus grande pureté. Néanmoins nous pensons avec plusieurs auteurs que l’histoire du saut de Leucade convient à une autre Sapho, courtisane célèbre, quoique les courtisanes se donnent peu la mort par amour.
Sapho naquit à Mytilène, 612 ans environ avant J.-C. Plusieurs raisons autorisent des doutes sur l’exactitude de cette date, mais nous n’avons à établir ici aucune discussion chronologique. D’après l’opinion la plus commune, elle eut pour père Scamandronymus et pour mère Cléis. Mariée jeune à un homme très riche, nommé Cercala, elle resta veuve de bonne heure avec une fille qu’elle aimait tendrement et qui s’appelait comme son aïeule.
Sapho avait composé neuf livres d’odes, plusieurs livres d’épigrammes, des élégies, des épithalames, sans compter beaucoup d’autres poésies. Denys d’Halicarnasse nous a conservé intacte l’ode à Vénus. Nous devons à Longin le commencement de l’ode à la Femme Aimée (tel est son titre dans les Fragments des lyriques grecs), qu’on a mal à propos selon nous, prétendu avoir été adressé à Phaon. On ne peut raisonnablement l’expliquer en admettant cette hypothèse. Elle nous paraît plutôt l’expression d’une violente jalousie, à la vue d’un acte dont nous ne définissons ni la nature ni les effets sur elle. Le premier vers de la cinquième strophe semble nous annoncer un changement de tableau, mais malheureusement nous n’avons que celui-là.
Ces deux odes et les fragments que nous avons recueillis dans un grand nombre de scoliastes nous montrent une femme ardente, vive et passionnée ; mais ils nous laissent voir aussi que Sappho n’était pas étrangère aux grands et nobles sentiments du coeur humain.

ODES

A VENUS

Reine aux temples nombreux, immortelle Aphrodite,
Fille de Jupiter, au regard séducteur,
Dans les ennuis d’amour je t’en supplie, évite
De me briser le coeur.

Viens à moi, si jamais tu reçus ma prière ;
Jadis d’un coeur brûlant je t’exposerai les voeux ;
Tu m’entendis, tu vins, désertant de ton père
Le séjour radieux.

Sur ton char emportée, au milieu de l’espace,
Au gré de tes oiseaux vites comme l’éclair,
Tu traversas la nuit et ton auguste face
M’apparut dans l’éther.

A peine près de moi, bienheureuse déesse,
Ta bouche, qu’animait un sourire immortel,
Me demanda quelle est la douleur qui m’oppresse
Et pourquoi cet appel ;

Dans les transports ardents de mon âme insensée,
Si de séduire un coeur j’ai formé le dessein,
Si d’un amour nouveau concernant la pensée,
Je me consume en vain.

Si l’objet de tes voeux, me dis-tu, te délaisse,
Ou si de tes faveurs il méconnaît le prix,
De toi, sans l’obtenir, qu’il réclame sans cesse
L’offre que tu lui fis.

Viens près de moi, bannis le chagrin qui m’oppresse
Des désirs s’élevant sans trêve dans mon coeur,
De mes nombreux amours, bienheureuse déesse,
Sois l’appui protecteur.


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II

A LA FEMME AIMÉE

Il me paraît être l’égal des dieux,
Cet homme, qui penché sur ta bouche vermeille,
Enivré de la voix qui frappe son oreille,
Te dévore des yeux.

Tu lui souris d’un sourire enchanteur.
Cette vue, augmentant le mal qui me domine,
Dans le frémissement qui règne en ma poitrine
Fait tressaillir mon coeur.

Ma voix se tait dans ma bouche, et mes sens
Brillent d’un feu subtil glissant de veine à veine ;
Mon oeil voilé s’éteint, et je perçois à peine
Quelques bourdonnements.

Mon corps se noie en de froides sueurs ;
Un tremblement nerveux m’agite tout entière,
Et, pâle comme l’herbe arrachée à la terre,
Je sens que je me meurs.

Au désespoir, il me faut tout oser......


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INSCRIPTIONS


I

AU BAS D’UNE STATUE

Si tu le veux savoir, à mes pieds tu peux lire
Ce que muette enfant, je ne pourrais te dire :
A Diane aux yeux éclatants
M’a vouée Aristo, ma mère,
Femme d’Hermolaîs, mon père.
Daigne, déesse tutélaire,
De tes biens combler nos parents.

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II

SUR LE TOMBEAU DE PELAGON

A son fils Pélagon, son vieux père dédie
Ses filets du pêcheur, instruments de sa vie

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III

SUR LA JEUNE TIMAS

Dans ce lieu gît Timas qui pour lit nuptial
Obtint la froide sépulture ;
Ses compagnes en deuil, sous le tranchant métal
Firent tomber leur chevelure.

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FRAGMENTS

I

A ATHIS

L’Amour brisant toute barrière,
Devient le tyran de mon coeur ;
C’est un oiseau plein de douceur,
Mais qui nous rend la vie amère.
Maintenant vous me haïssez,
Un autre aujourd’hui vous possède,
Athys, et vous me délaissez
Pour volez auprès d’Andromède.


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II

A SA MERE

Je ne puis, ô ma douce mère,
Tenir ma navette à la main,
Car, à mon amant tout entière,
Je subis de Vénus le pouvoir souverain.

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III

L’ATTENTE

La lune aux regards s’est cachée ;
La Pléiade est à moitié cours ;
L’heure de la nuit fuit toujours,
Et je l’attends, seule couchée.

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IV

SUR SA FILLE

Ma fille étale aux yeux une beauté parfaite ;
C’est mon amour aux cheveux d’or ;
Ne m’offrez pas pour ce trésor
Même des Lydiens la fortune complète.

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V

SUR L’HYMENEE

Hyménée ! hyménée ! Artiste qu’on décore
Mieux le lit nuptial. Haussez la porte encore !
Voici, pareil à Mars, venir l’époux heureux
N’approchant moins des hommes que des dieux.

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VI

ELLE ENVOIE A VENUS LES OBJETS
DE SA POUPEE

Les ornements de ses cheveux,
Ses voiles, je te les adresse ;
Des amours puissantes déesse,
Montre-toi propice à mes voeux.

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VII

A VENUS

A nos repas, à nos festins,
Dans nos coupes, verse à ma table
De ton nectar les flots divins ;
Comble d’une joie ineffable
Tes chers convives et les miens.
O déesse des amours, viens !

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VIII

LIBATION NUPTIALE

Chacun debout, la coupe en main,
En faveur de l’époux élevait sa prière,
Versant à l’envie sur la terre
Des coupes débordant de vin.

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IX

SUR ANACREON

C’est toi, Muse au trône éclatant,
Qui dit les paroles brûlantes
De cet hymne aux femmes charmantes
Que chante de Téos le vieillard séduisant.

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X

A ALCEE

Et dans ton coeur vit un chaste désir,
Et si ta bouche ignore l’imposture,
Avec un oeil plein de droiture
Tu peux m’aborder sans rougir

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XI

FORTUNE ET SAGESSE

La fortune sans la sagesse,
C’est une hôtesse sans valeur ;
Que l’une avec l’autre se presse,
Et vous aurez le vrai bonheur.

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XII

CONTRE LES MECHANTS

Avec Admète apprends à rechercher les bons ;
Aime-les. Des méchants fuis l’approche funeste.
Que toujours dans ton coeur cette vérité reste :
Que pour haïr le bien ils ont mille raisons.

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XIII

SUR LA LUNE

Devant la lune et sa lumière
Disparaît votre éclat brillant,
Astres des nuits, quand elle éclaire
De son disque arrondi la terre,
Ainsi qu’une lampe d’argent.

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XIV

CONTRE UNE FEMME

Avec toi sur la froide pierre
Descendra la mémoire entière,
Ici-bas perdue à jamais ;
Car tu n’as pas cueilli les roses
Qu’on voit sur les pierres écloses ;
Et de Pluton, veuve d’attraits,
Tu parcourras le sombre empire
Sans qu’un mort daigne le sourire.

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XV

SUR LA ROSE

Si Jupiter aux fleurs assignait une reine,
La rose deviendrait leur belle souveraine ;
De la terre riche ornement,
Des plantes et des fleurs elle est l’oeil éclatant ;
De la verte prairie elle est l’émail brillant ;
Elle plaît à l’amour, à Vénus qu’elle attire,
Et son tendre bouton vermeil
S’entr’ouve au baiser du soleil ;
Ravie elle paraît sourire
Aux caresses du doux Zéphire.

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XVI

CONTRE UNE JEUNE FILLE

En la maintenant en prison,
Ses parents avaient droit de dire
Que ses propos et son sourire
N’étaient digne que de Pluton.

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XVII

Je veux à mes côtés le beau Ménon assis ;
Les festins n’ont pour moi de valeur qu’à ce prix.

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XVIII

Saisissant aussitôt une coupe remplie,
Mercure verse aux dieux les flots de l’ambroisie.

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XIX

Et maintenant de mes amantes
Je dirai les grâces charmantes

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XX

Une vie agréable offre joie et douceur ;
Mais à l’éclat de l’or je préfère l’honneur.

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XXI

SUR SAPHO

SAPHO
O ma virginité qu’êtes-vous devenue ?
LA VIRGINITE
Je suis loin, sans jamais pouvoir l’être rendue.

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XXII

Sa joue est pure comme l’or,
Et sa voix est plus douce encor.

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XXIII

Sous l’effort de l’amour s’agitent tous mes sens,
Ainsi que les fôrets se courbent sous les vents.
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XXV

Si la mort n’était pas un mal,
Les dieux auraient voulu céder au coup fatal.

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XXVI

Pour la beauté juger, il la faut voir des yeux ;
Mais le bien par lui-même est beau dans tous les lieux.

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XXVII

De l’amour, dans mes bras, pour savourer l’ivresse,
Il te faut, mon ami, retrouver la jeunesse.

 

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