Dernier Chant de Sappho (1822) par Giagomo Leopardi (1798-1837)

traduit de l'italien par Michel Orcel chez saphisme.com

 

Notre anthologie sapphique est essentiellement franco-française mais difficile à l’heure de l’édification politique de l’Europe où l’égalité, la fraternité et la solidarité sont encore à construire de fermer notre coeur et nos oreilles sapphiques aux langues d’à côté.

Michel Larivière dans son ouvrage Homosexuels et bisexuels célèbres Le Dictionnaire (Deleraz Editions, 1997) résume la vie de Giacomo Leopardi poète italien du début du XIX siècle.

 

« Né dans une famille italienne de petite noblesse, Giacomo, mélancolique, solitaire, d’une santé fragile se passionne pour la lecture dès son enfance. A vingt ans il écrit Discours d’un italien sur la poésie romantique, où il défend les classiques dont il s’est nourri. Il demeure fidèle à cette esthétique en dénonçant le monde moderne dans son premier recueil des Chants, d’un lyrisme et d’une musicalité remarquables. A cette époque il se lie avec le célèbre érudit Pietro Gordani qui devient son protecteur et ami intime. En 1822 Leopardi est accueilli à Rome par un oncle, et fréquente quelques écrivains étrangers. Les rencontres dans la ville éternelle n’atténuent pas son pessimisme qui apparaît dans Les Petites Pièces morales (1824). L’impossibilité pour l’homme de satisfaire ses passions, ou même son simple désir de bonheur, sa condamnation à la souffrance, sont les thèmes récurrents des nouveaux Chants, qui mènent le poète à rejeter le christianisme. En 1830 à Florence, son unique expérience féminine est une amère déception qui va lui inspirer d’autres poèmes. Ce n’est qu’à la fin de sa vie que Léopardi accepte sa véritable nature : à Naples il se lie avec un jeune exilé napolitain, Antoine Ramieri. Ils vivront en couple jusqu’à la mort du plus grand poète italien du XIXe siècle. »

in Homosexuels et bisexuels célèbres Le Dictionnaire (Deleraz Editions, 1997) par M. Rivière

 
	  

NOTE INTRODUCTIVE PAR MICHEL ORCEL

« Composé à Recanati, en sept jours, au mois de mai 1822 (donc avant l’Hymne aux patriarches), cette canzone, toujours représentative d’un hyperclassicisme verbal (poétique du « peregrino »), se présente comme une « extravagance » métrique : la strophe ne compte qu’un septénaire et seuls les deux derniers vers sont rimés. A ce pas de plus vers le « canto » léopardien, qui se libérera bientôt de toute contrainte formelle, correspond la sustance du poème : à travers la voix de Sappho (Leopardi exploite à la fois l’image ovidienne de Sappho « petite et noire » des Héroïdes et le légendaire amour malheureux de la poétesse pour Phaon), c’est la subjectivité même du poète – l’exclusion d’une âme « noble » et « délicate » dans un corps « jeune » et « laid » - qui trouve ici pour la première fois sa pure expression. Un commentaire sur les sources (voir M. Muscetta, Per la poesia italiana, Rome, 1988) évoquerait entre autres les lointaines suggestions du « Dernier chant de Corinne » de Mme de Staël, des Avventure di Saffo d’A. Verri, de l’Ossian de Cesarotti et des traductions italiennes de Gray, sans rendre compte pour autant de la pure et vibrante plénitude de ce chant. »


DERNIER CHANT DE SAPPHO

Paisible nuit, chaste rayon
De la lune couchante, et toi qui pointes
Au-dessus des rochers, par la forêt muette
Messagère du jourVénus , ô délicieusesÔ délicieuses : se rapporte « aux bien-aimées 
              images » (note de saphisme.com) ,
Quand j’ignorais les Erinyes et le destin,
Et bien-aimées images ! Déjà la légère vision
Ne sourit plus aux passions sans espoir.
Nous une étrange gaieté nous ranime
Quand tourne dans le fluide éther
Et par les chants frémissants le flot
Poudreux des Vents, et quand le char,
Le pesant char de ZeusLe pesant char de Zeus : qui selon les Anciens était la cause du tonnerre (Leopardi invoque à ce propos l’autorité d’Horace). , au-dessus de nos fronts ;
Déchire en tonnant l’air ténébreux.
Nous, par les falaises et les vallées profondes,
Nager nous plaît dans les nuages, et la fuite
Vaste des troupeaux effrayés, ou d’un haut
Fleuve à la rive incertaine
Le bruit rageur et triomphant des flots*.

Qu’il est beau, ton manteau, ciel divin ! Tu es belle,
Humide Terre. Ah, de cette
Infinie beauté, aucune part
A la misérable Sappho c'est la première fois de mémoire d'Arvicola que l'épithète misérable est associée à Sappho ! le sort impi et les dieux
N’ont donné. De tes domaines fiers,
O Nature, vile hôtesse importune,
Amante méprisée, vers tes formes
Charmantes, le coeur et les yeux je tends en vain,
Suppliante. Vers moi ne sourit pas
La berge ensoleillée, ni des portes de l’éther**
La blancheur du matin ; ni le chant
Des oiseaux colorésce , ni les hêtres
Murmurants ne me saluent ; et sous les ombres
Des saules inclinés, là où le ruisseau clair
Entrouvre son sein pur, à mon
Pas incertain les mouvantes vagues
Se retirent, dédaigneuses,
Et pressent dans leur fuite les rives parfumées.

Quelle faute, mais quelle folle outrance
Avant le jour natal m’a tachée, pour qu’à ce point
Farouches me soient le ciel et les yeux du destin ?
En quoi ai-je péché, fillette, quand la vie
Méconnaît le mal, pour que privé
De jeunesse et fâné, au fuseau
De l’indomptable Parque s’enroule
Le fil noir de ma vie ? Voix inutiles
Verse ta lèvre : c’est un secret vouloir
Qui meut les destinées. Tout est secret
Hormis notre douleur. Enfants abandonnés,
Nos yeux s’ouvrent aux pleurs, et la raison repose
Dans le coeur des Célestes. O soucis, ô espoirs
Des plus vertes années ! Aux visages, le PèreZeus, le dieu des dieux. ,
Aux visages aimables, un empire éternel
A donné sur les peuples ; par des oeuvres virilesFaut-il comprendre les oeuvres épiques de l’Iliade et l’Odyssée ? (note de saphisme.com). ,
Par la lyre savante ou le chant,
Valeur ne brille pas dans un manteau sans grâce. C-à-d. dans un corps privé de beauté.

Nous mourrons. L’indigne voile étendu sur le solC-à-d. le corps privé de vie.
L’âme nue s’abritera chez Hadès,
Redressant de l’aveugle ordonnateur des sortsle destin.
La faute amère. Et toiSapho s'adresse à Phaon , auquel
Amour durable, et constance, et la vaine fureur
D’un désir inapaisable m’attachèrent,
Vis heureux, si sur la terre être mortel
Vécut heureux. De son avare vaisseau,
Zeus ne me versa pas le vin suave***.
Quand ont péri les illusions, le rêve
De mon enfance. Les jours heureux
De notre temps s’envolent les premiers****.
Viennent les maux, et la vieillesse, et l’ombre
De la mort froide. Voilà, de tant
De palmes espérées, d’erreurs aimées,
Me reste le TartareC-à-d le royaume des morts. ; et ce vaillant génie,
L’emportent la déesse du TénarePerséphone, déesse des Enfers, dont les Anciens situaient la porte au cap Ténare. ,
La berge silencieuse et son opaque nuit.


Notes du traducteur Michel Oncel autres qu'en pointant avec la souris sur


* [...]Le bruit rageur et triomphant des eaux : sans qu’on puisse y trouver une source précise, tout ce tableau tempétueux rappelle l’Osian césarottien.

**[...] ni des portes de l’éther : on a pu rappeler à ce propos la virgilienne « porta caeli » (Georgiques, III, 261, mais Leopardi avait peut-être dans l’oreille les « eteree porte » de la traduction de l’Iliade de V. Monti (V, 1001) - (note du traducteur Michel Orcel).

***Zeus ne versa pas le vin suave : Allusion aux deux jarres, l’une emplie de maux, l’autre de biens, que Zeus, selon Homère (Iliade,XXIV, 527-530) verse sur les mortels. V. Monti avait déjà employé le mot « doglio » (du latin « dolium » : « Stansi di Giove / sul limitar due dogli » (v. 662-663) - (note du traducteur Michel Orcel).

****[...] Les jours heureux / De notre temps s’envolent les premiers : Leopardi « traduit » ici – mais avec quel génie - ! – un passage des Géorgiques (III, 66-69) : « Optima quaeque dies [...] » (« Les plus beaux jours de lâge des malheureux mortels sont les premiers à fuir : à leur place viennent les maladies et la triste vieillesse, puis les souffrances, et l’inclémence de la dure mort nous prend », trad. M. Rat, Paris, 1967).

in Leopardi Chants/Canti Traduction et présentation, notes et bibliographie par Michel Orcel Préface par Mario Fusco © GF Flammarion 2005.


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