DU PLAISIR EN MARGE DU VICE LESBIEN PÉDOPHILE CHEZ "UNE NÉGRESSE" DE STÉPHANE MALLARMÉ  

 

 

Dans son survol littéraire du lesbianisme, la journaliste écrivaine Maryse Querlin, auteur de l'essai "Femme sans hommes, 1964, cite "l'après-midi d'un faune" de Mallarmé mais tait "une Négresse, par le démon secouée", un badinage de Stéphane Mallarmé publié, entre autres, dans L'Œuvre libertine des poètes du XIXe siècle .

 

IMAGE GROTESQUE (Les Lèvres roses)

Une négresse, par le démon secouée,
Veut goûter une triste enfant aux fruits nouveaux,
Criminelle innocente en sa robe trouée,
Et la goinfre s’apprête à de rusés travaux :

Sur son ventre elle allonge en bête ses tétines,
Heureuse d’être nue, et s’acharne à saisir
Ses deux pieds écartés en l’air dans ses bottines,
Dont l’indécente vue augmente son plaisir ;

Puis près de la chair blanche aux maigreurs de gazelle,
Qui tremble, sur le dos, comme un fol éléphant,
Renversée, elle attend et s’admire avec zèle,
En riant de ses dents naïves à l’enfant ;

Et dans ses jambes quand la victime se couche,
Levant une peau noire ouverte sous le crin,
Avance le palais de cette infâme bouche
Pâle et rose comme un coquillage marin.

Le Nouveau Parnasse Satyrique (1866)

UNE NEGRESSE ...

Une négresse par le démon secouée
Veut goûter une enfant triste de fruits nouveaux
Et criminels aussi sous leur robe trouée
Cette goinfre s’apprête à des rusés travaux :

A son ventre compare heureuses deux tétines
Et, si haut que la main ne le saura saisir,
Elle darde le choc obscur de ses bottines
Ainsi que quelque langue inhabile au plaisir.

Contre la nudité peureuse de gazelle
Qui tremble, sur le dos tel un fol éléphant
Renversée elle attend et s’admire avec zèle,
En riant de ses dents naïves à l’enfant ;

Et, dans ses jambes où la victime se couche,
Levant une peau noire ouverte sous le crin,
Avance le palais de cette étrange bouche
Pâle et rose comme un coquillage marin.

Poésies de Mallarmé (1887)

 

Dans une lettre adressée à Cazalis en mars 1865, Mallarmé écrivit : « Demande à Armand Renaud des vers que je lui ai griffonnés et dont il a parfaitement senti la cruauté […]. Je les destine, avec deux autres que j’ai en tête, au Parnasse Satyrique de Malassis sous le nom de : Tableaux obscènes. »

Correspondances et manuscrits déduisent que La Négresse fut écrite à Tournon en 1864 ou 1865 sous l’influence de l’ami et poètereau Albert Glatigny qui avait fourni des pièces pour le recueil érotique Le Parnasse Satyrique. Autre version, l’Image grotesque (Les Lèvres roses) fut publié en 1866 dans Le Nouveau Parnasse Satyrique du dix-neuvième siècle suivi d’un Appendice au Parnasse Satyrique par l'éditeur baudelairien Poulet-Malassis. Ce poème fut repris sous le titre : La Négresse dans les Poésies de Mallarmé en octobre 1887 à LA REVUE INDEPENDANTE.

Pourquoi fut-il retiré en 1899 dans l’édition posthume des œuvres de Mallarmé chez Edmond Deman, préparée et disposée par le poète lui-même âgé de 56 ans ? Henri Mondor et G. Jean-Aubry (édition La Pléiade, 1989) notent que « des scrupules extrêmes avaient probablement dicté la suppression de cette pièce, dans une édition relativement courante ». En revanche, dans les éditions classiques Garnier, Yves-Alain Favre offre une réponse peut-être plus mallarméenne : « A l’exception de cette dernière image (dont on trouve l’écho dans Fêtes Galantes de Verlaine ; « Les Coquillages »), le poème est trop descriptif et trop « plastique ». Si Mallarmé ne l’a pas conservé dans l’édition Deman, ce n’est pas, comme on le dit souvent, par crainte de choquer et par scrupule de décence ; il a senti, scrupule d’orgueil esthétique, que ce poème trop direct et trop net, ne correspondait pas à sa poétique de la suggestion. » Entre cette autocensure au motif de décence ou d’esthétique, rappelons que La Négresse est un poème de jeunesse spécialement destiné à un recueil érotique. Ainsi, les raisons énoncées se complètent-elles avec justesse.


Le Robert de la langue française, 2001, indique : "nègre négresse. Veilli et péjoratif (terme raciste, sauf lorsqu'il est employé par les Noirs eux-mêmes). Personne de race noire (...)
nom féminin Populaire vieux une négresse (1862) : une bouteille de vin rouge."

A l'article négro est insérée la remarque suivante : "Lorsque nègre était d'un usage normal, négro n'était que familier. A présent que nègre lui-même est devenu, au moins dans certains emplois ( voir Nègre), péjoratif et raciste (remplacé par Noir), négro est insultant et raciste."

La Négresse, terme péjoratif reconnu politiquement incorrect seulement aujourd’hui ; l'incipit "Une négresse par le démon secouée" écrit en 1864 ou 1865 et l’oxymore de "criminelle innocente" en disent peut-être long sur les fantasmes et les pensées projetés sur l’Afrique, d’un jeune poète de l’empire français colonial. La négresse est animalisée en une "bête" ogresse ; "les deux tétines", mamelles de certains mammifères, comparées au ventre accentuent l'animalité et le volume des chairs ; la scène ventrue accroît également sa goinfrerie tant érotique qu'alimentaire. La négresse est encore animalisée en "un fol éléphant" et grâce à la "peau noire sous le crin". Le crin, poils du pubis s'apparenterait à la queue de l'animal. Jambes en l’air bottées, "bottines" assimilées à des sabots de mammifère ongulé, "langue inhabile au plaisir" de la chair et des mots... soulignent la bête obscène qui parle petit nègre, qui rit et présente à l’enfant « le palais de cette étrange bouche, pâle et rose comme un coquillage marin », métaphore du sexe de l'animal faite négresse.

La gazelle, mammifère d’Afrique ou d’Asie ongulé au même titre que "le fol éléphant" se rapporte dans La Négresse, première version, à la nudité peureuse « d’une triste enfant ». Dans "Les lèvres roses", seconde version du poème, la gazelle nomme la maigreur de la chair blanche "d'une enfant triste». La force (libidinale) de l’Afrique serait donc représentée par une adulte "vorace" , "rusée", "aux dents naïves", bottée, licencieuse, couchée sur le dos et la faiblesse de l’Occident serait symbolisée par une enfant à la "chair blanche", "victime", maigre, nue, "peureuse" et douce comme une gazelle.

L’image géopolitique classique d’une Afrique sauvage, faible fournisseuse d’esclaves et d’un Occident civilisé, fort riche en maîtres esclavagistes est ici renversée : le continent africain serait le continent fort, représentation poétique de l’éros de la femme, continent noir, inconnu, mystérieux, monstrueux, fou, démoniaque ("par le démon secoué") jusqu’au point de se complaire (elle "s’admire avec zèle", elle rit) dans un lesbianisme pédophile, ultime perversion et sauvagerie d’un continent sauvage et extrême. L’exotisme de cette perversion n’est possible dans l’esprit du poète que si la femme est elle-même exotique, donc noire. L’Occident est ici une enfant happée dans la « bouche infâme, palais » vulvaire de l’africaine. Petite fille blanche, la triste enfant représente l’impuissance de l’homme poète victime de l’éros incommensurable de la femme.

 

Mallarmé est un poète à la lecture difficile. Aussi, je vous apporte ici la glose de Pierre Beaussire qu’il précède de la note suivante.

"Ces brefs commentaires n’ont pas d’autre objet que de mettre quelque peu en évidence la signification des poésies de Mallarmé. Ils ne prétendent aucunement épuiser celle-ci, car elle est susceptible d’interprétations aussi variés qu’il y a d’esprits capables de sentir et de réfléchir. On ne donne point ici une explication du texte, mais simplement un essai de restitution dans le langage courant de la pensée que contient ou de l’état que traduit chaque poëme. On ne se flatte point d’apprendre quoi que ce soit à qui que ce soit. Ces commentaires ne peuvent d’ailleurs avoir qu’une valeur toute négative. Car toute interprétation d’un poème, quelle qu’elle soit, en restreint aussitôt le sens et même en abolit la portée. La vérité d’un poëme est inséparable de sa forme : elle fait corps avec la magie des images et la musique des mots. C’est à dire qu’elle réside dans l’unité ou l’accord de l’émotion et de la vision qu’il suscite, - dans la profondeur des résonances qu’il éveille en nous. Elle n’est et ne peut jamais être réductible à des idées. Le poëme est absolu : il est un tout, un monde en lui-même, plein et pur comme le silence. On n’y peut rien ajouter, on n’en peut rien tirer qui ne le ruine ou ne le nie dans son essence."

P.B.


"Cette fleur profonde qui contient, résume, expose tout le mystère de la femme, il faut bien que le poëte la produise dans sa nudité : signe et organe de la volupté, le sexe féminin est le terme sombre et fascinant de la visée du mâle, l’obsédante image de son péril essentiel. Il apparaît ici sous la forme de ce qu’il est réellement : celle de la faim, du désir qui dévore et détruit ! Car il s’ouvre comme un gouffre vorace. Qu’il se nourrice de tout ce qui aiguise et assouvit son appétit de luxure, sans choisir même dans l’autre sexe l’objet qu’il convoite, c’est que l’amour en son origine est aveugle et non distinct des puissances élémentaires de la vie. Par l’exaltation des sens, l’amour mène à la jouissance plénière de soi. Tous les moyens lui sont bons pour parvenir à ce but. Le vice que peint ici brutalement le poëte n’est qu’un des aspects du démon qui nous hante : il tire de sa franche animalité toute la grandeur de sa signification."


La Négresse mallarméenne inspira Gérard Fourest (1867-1945) auteur burlesque de La Négresse Blonde,1909.

 


 

 
 
 
 
 

 


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Bibliographie :
- Femmes sans hommes par Marise Querlin, éditions Rabelais, 1964.

- Œuvres complètes de Stépane Mallarmé, éditions Gallimard, collection La Pléiade, édition établie et annotée par Henri Mondor et G. Jean-Aubry, 1945

- Œuvres de Mallarmé, Textes établis avec chronologie, introductions, notes, choix de variantes et bibliographie, par Yves-Alain Favre, professeur à l'Université de Pau, Bordas, classiques Garnier, 1992.

- Poésies de Stéphane Mallarmé, préface de Jean-Paul Sartre , Poésie/Gallimard, 1978.

- Stéphane Mallarmé, Poésies, Gloses de Pierre Beaussire, Librairie Honoré Champion Editeur, 1974.
 
 
- Sappho Les Fictions du Désir 1546-1937 par Joan DeJean traduit de l'anglais (Etats-Unis) par François Lecercle éd. Hachette Supérieur, 1994.
 
 
- voir bibliographie sur Sappho -
 
- Histoire de La Poésie Française en six volumes par Robert Sabatier, Ed. Albin Michel, 1975.

- L'Œuvre libertine des poètes du XIXe siècle, illustrations originales de Paul-Emile Bécat, préface de Jean Cabanel. Paris, Georges Briffaut, Editeur, 1951 (pages 168-169).



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