LESBIENNES, VIERGES DE LESBOS ET BAIGNEUSES CHEZ JOSEPH MERY (1798-1866)

 

Robert Sabatier, l’auteur de L’histoire de la poésie française en six volumes mentionne Joseph Méry en introduction au romantisme. Il le relie à son acolyte, marseillais comme lui, Auguste-Marseille Barthélémy qui le surnommait "son hémistiche vivant". Ensemble, en 1831, Méry et Barthélémy publièrent la véhémente Némésis. Journaliste, romancier et auteur d’œuvres légères et fantaisistes, Joseph Méry (1798-1866) fut un collaborateur de Gérard Labrunie dit Gérard de Nerval (Paris 1808 - id. 1855). Joseph Méry publia au moins trois poèmes lesbiens qui furent réédités dans une édition de L’œuvre libertine des poètes du XIXe siècle illustrée par Paul-Emile Bécat (1951, Georges Briffaut, éditeur) :

 

LES VIERGES DE LESBOS

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CHANT DE BAIGNEUSES

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NUIT LESBIENNE

La fille de l'Erèbe, à la rose étoilée,
La nuit couvre le temple et sa douce vallée ;
Comme une ombre plaintive échappée au cercueil,
Alcyone se plaint, seule sur un écueil :
C'est l'heure des frissons, et des songes funèbres !
Rhodina, sur son lit, a peur dans les ténèbres,
Un bruit vague a troublé l'écho du corridor :
La lampe va s'éteindre au candélabre d'or,
Et sa pâle lueur, jouant avec les ombres,
De sinistres reflets couvre les lambris sombres :
Rhodina se recueille ; elle invoque en tremblant
La Reine de la Nuit, au diadème blanc,
Diane de Délos, dont les regards austères
Ne sont point indulgents aux amoureux mystères,
Diane de Délos, triple divinité
Qui des pieux hymens garde la chasteté.

Les nocturnes parfums de la molle Ionie
Arrivent de la mer, et donnent l'insomnie ;
La prêtresse a jeté bien loin, dans son ardeur,
Le tissu virginal, oeuvre de la pudeur,
Et son corps radieux éclairant l'ombre noire
Est plus doux au regard que sa couche d'ivoire :
Ses beaux yeux sont toujours ouverts... à ce moment
Une petite main soulève doucement
Le voile de la porte, et la voix d'une amie
A murmuré ces mots. - " Tu n'es pas endormie ! "
Et Rhodina tressaille à ces accents connus,
Et voit son Anaïs qui s'élance pieds nus,
Vers l'escalier du lit pour partager sa veille !
Les deux corps enlacés ne font qu'une merveille,
Et la chaste Phoebé , dans les cieux voyageant,
Mit un nuage noir sur son disque d'argent !

Adorable mélange, et lutte enchanteresse,
Où s'agite, au tison de l'ardente caresse,
Tout ce que la pudeur à l'œil chaste interdit,
Tout ce qu'aime l'amour, tout ce qui s'arrondit
Pour embraser nos sens, et dévorer nos âmes
Sur les deux horizons du corps des jeunes femmes !
Les deux seins ont mêlé leur albâtre ; les mains
Du foyer des plaisirs cherchent les doux chemins ;
Sur le double corail des lèvres embrasées
Murmurent les soupirs de deux langues croisées,
Et la pointe des doigts trouve, dans leurs prisons,
Les boutons de Vénus, cachés sous les toisons.

Tout à coup Anaïs se relève et se pose
Sur ses genoux, et dit : - Je me métamorphose ?
Je suis l'Amour, et toi Psyché, dès ce moment :
Tu seras ma maîtresse et je suis ton amant.
Je ne sais pas comment ce mystère se nomme,
Mais je sens que j'ai là quelque chose de l'homme.
La chose qui nous fait rire, en baissant les yeux,
Quand nous passons devant les images des dieux :
Le désir part de là... maintenant je me couche
Comme un homme sur toi, ma bouche sur ta bouche ;
Eclose, en un instant, comme la fleur d'avril,
Cette chose sans nom, mon organe viril,
Vingt fois, dans ses élans, ô maîtresse adorée,
Pressera ton bouton, sous sa toison dorée,
Et nous enseignerons aux dieux humiliés
Les terrestres plaisirs dans l'Olympe oubliés !
Elle a dit : L'action succède à la parole :
De l'homme absent la femme a deviné le rôle ;
On croirait voir Eros, le jeune dieu, couché
Sur le sein virginal de la blonde Psyché,
Et dans le vif assaut d'une longue caresse,
Changer la vierge en femme et la créer déesse !
Ce tableau nuptial, soumis à l'examen,
Aurait même trompé les yeux du sage Hymen.
On dit que le dieu Mars, qui partait pour la Thrace,
Du temple de Lesbos effleurant la terrasse,
Vit ce groupe divin, cet amas de beautés,
Ces suaves contours lentement agités;
Cet époux, qui semblait unir, par un prodige,
En un seul corps, Eros et Vénus Callipyge,
Et, qu'oubliant Cypris et ses fades amours,
Et les mêmes plaisirs recommencés toujours,
Invisible, il entra dans le saint gynécée,
Et que, sur Anaïs, alors si bien placée,
Léger, comme l'oiseau sur la feuille des bois,
Il trouva le bonheur pour la première fois.
Sous l'aiguillon du dieu, la virile prêtresse,
Arrivait aux fureurs de l'amoureuse ivresse ;
Sa bouche de corail, dans ses baisers ardents,
Incrustait sur la chair les perles de ses dents ;
Ses cheveux vagabonds mêlaient leur brune tresse
Aux cheveux d'or, flottant sur la ferme prêtresse,
Comme au bord des ruisseaux, sur le flanc des vallons,
On voit les iris noirs, mêlés aux genêts blonds :
Les deux voix roucoulaient une extase suprême,
Musique de l'amour, qui n'a pas de poème ;
Puis, tout fut immobile, on eût dit que Paros
Avait sculpté Psyché, dormant avec Eros !

Quand l'aube, dissipant les ténèbres profondes,
Des promontoires saints argente les rotondes,
Les sons mystérieux, les murmures charmants,
Les préludes d'amour, les doux gazouillements,
En fanfare d'essai, timides et joyeuses,
Eclatent à la fois, aux cimes des Yeuses ;
Sur les branches des pins, sous les épis des champs,
Et tous ces bruits confus bientôt seront des chants.
A ce vague concert les deux belles amies
Mêlaient leurs douces voix, par l'extase endormies,
Et Syrinx, réveillée au milieu des roseaux,
Crut que le toit du temple avait un nid d'oiseaux.
Puis, la force revint, après la molle extase,
Et les mots décousus formèrent une phrase.
- Ma belle Rhodina , dit Anaïs, un jour,
Timides, ignorant les choses de l'amour,
Nous trouvâmes, écrits sur l'écorce d'un tremble,
Quatre vers de Sapho ; nous les lûmes ensemble
Comme une énigme, et puis, nos esprits impuissants
Avec de vains efforts en cherchèrent le sens ;

Rappelle-toi ces moments de silence
Où, sans respect pour le dieu du discours,
De l'organe de l'éloquence
Je fis l'aiguillon des Amours !

Rhodina se taisait. - O maîtresse divine
Dit Anaïs, eh ! bien, le sens je le devine !
Un invisible dieu, dans ces heureux moments,
Eclaire mon esprit... tu vas voir si je mens !
Elle embrasse la vierge, et sa main délicate
Ecarte doucement ses deux cuisses d'agate,
Et sa langue, effleurant tout un corps adoré,
Descend du sein d'ivoire au triangle doré,
A la toison d'amour, à ce foyer de flamme
Où palpite sans fin l'autre cœur de la femme !
Oh ! rougissez, vous tous, dieu du sacré vallon,
Dieu des cheveux bouclés, insipide Apollon !
Jupiter, dieu banal, dieu des métamorphoses,
Qui perce les rosiers, sans déguster les roses !
Bacchus, dieu des buveurs, toi qui cherchait en vain
Les sentiers des toisons dans l'ivresse du vin ?
Et toi-même, Nessus, amant de Déjanire !
Et toi, pauvre Adonis, blond enfant de Cynire,
Dont la lèvre ignorant la rose et le bouton,
Jamais ne descendit au-dessous du menton !
Regardez Anaïs !!... Dans sa course lointaine
L'Arabe du désert qui cherche une fontaine,
La trouve, et d'une eau vive, à l'ombre s'inondant,
Sur ses mains, elle a fait asseoir la vierge blonde ;
Elle sent onduler la sphère deux fois ronde
Qu'une ligne partage, et dont chaque moment
Active, par degrés, le souple mouvement :
Sur sa langue, allongée en aiguillon de flamme,
La fougueuse Anaïs semble avoir mis son âme ;
En vain le souffle manque à ses poumons ; la voix
A son gosier ; la force aux ongles de ses doigts,
Elle lèche toujours cette charmante chose
Où l'or fin d'un duvet couvre deux lèvres roses ;
Elle aspire toujours, dans un écrin amer,
L'aphrodite parfum, arôme de la mer,
Ce parfum, qu'apporta, sous sa toison dorée
En naissant sur les flots, la blonde Cythérée,
Et qui, depuis ce temps, met sa divine odeur
Dans le dernier asile où s'éteint la pudeur !
Rien n'arrête Anaïs dans sa soif libertine !
Elle agite toujours la ligne serpentine
Sur son dos frissonnant ; elle darde toujours
L'aiguillon sur la coupe offerte à ses amours :
L'albâtre de son corps prend la teinte écarlate ;
Dans un duo strident le paroxysme éclate ;
Les chairs brûlent les chairs ; tout ce qui s'arrondit
sur ce groupe divin, à l'unisson bondit ;
Et Rhodina, crispant ses belles mains d'ivoire,
Déchire d'Anaïs la chevelure noire,
Et retient les baiser captifs, à ce moment
Où le feu doit s'éteindre, après l'embrasement.

Aurore revêtait sa robe diaphane.
On entendait, au loin, l'hymne saint de Diane
L'hymne à Phoebé que chante, à l'heure où l'ombre fuit,
Le nautonnier, sauvé des périls de la nuit.
Lesbos ouvrait son temple, et les jeunes prêtresses
Sur leur corps, dévasté par le feu des caresses,
Agrafaient chastement le lin sacerdotal
Pour encenser Vénus sur son blanc piédestal :
Jamais leurs belles mains ne furent moins habiles.
Anaïs prit alors la pose des sybilles,
Et dit : - Ma Rhodina, tu m'en fais le serment,
Jamais homme, jamais ne sera ton amant,
Et je voudrais qu'ici toutes les autres femmes
Promissent, comme toi, leur haine aux Grecs infâmes !
Le monde finira, disent-ils ; beau malheur !
Un nouveau peut renaître, et vaudra bien le leur.
Si la femme refuse encor d'être féconde
Les cailloux de Pyrrha repeupleront le monde.
Toi, tu resteras vierge, et jusqu'à ton trépas ;
Et, pour plaire à Lucine, on ne te verra pas,
Des matrones d'Argos rêvant la chaste gloire,
Aux viriles sueurs souiller ton corps d'ivoire !

- Jamais ! dit Rhodina, je t'en fais le serment !
J'ai trouvé dans toi seule un éternel amant !

 

PAGE 2 Joseph Méry : Les Vierges de Lesbos

PAGE 3 Joseph Méry : Chant de Baigneuses

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25/02/2004 et mise à jour le 25/02/2004


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