DU LESBIANISME CHEZ "LES BAIGNEUSES" PAR HENRI MURGER, POETE (1822-1861)  

 

Né et mort à Paris, Henri Murger, fils d'un concierge tailleur, devint secrétaire du Comte Tolstoï. Collaborateur de différentes revues littéraires dont la Revue des deux Mondes, il fut auteur dramatique à succès. Ballades et fantaisies (1854) et Les Nuits d'hiver (1864) sont ses deux recueils de poésie. L'oeuvre libertine du XIXe siècle édite son poème Nuit d'hiver qui décrit avec réalisme la déchéance de la prostitué victime de viol dès l'enfance, viol non reconnu par le poète : "elle avait un amant / quand elle était petite". Dans cette Nuit d'hiver, le poète ne ressent aucun apitoiement pour la femme, "métal rongé par la rouille".

Murger traite, sous forme de dialogue rimé : Les Baigneuses, le thème classique et romantique du bain, prétexte au déshabillage, à l'érotisme et à la nudité. Alors que l'eau, la douche, le bain sont les éléments purificateurs après une agression sexuelle ; alors que l'immersion baptismale symbolise la destruction de la souillure originelle et l'appartenance à un royaume divin, " ces eaux " pures comme le cristal auxquelles les jeunes filles se livrent à la fin du poème ne sont que les préliminaires " au même lit (qui) nous recevra ce soir ". " Ces eaux " sont la métaphore des liquides du désir sexuel : cyprine et sperme mêlés par l'imagination de l'auteur. La répétition du même décasyllabe à la fin de chaque huitain, hormis le final :

"Va, sois tranquille, aucun ne peut nous voir."

représente la fixation de l'oeil " voyeur et voyou " du peintre ou du poète car " Loin des regards... un même bain va nous voir toutes deux ". La pudeur craintive de la jeune fille s'oppose à l'assurance et à la maîtrise de l'initiatrice : " De ton amie apprends tout le savoir ". Par la voie phallique du poète, l'initiatrice ne peut reconnaître cependant son pouvoir déflorateur et pleinement jouissif. La locutrice n'est en réalité que le moindre substitut de l'homme poète friand de virginité et de jeunes filles à déflorer. Le " même bain " est encore la métaphore d'un même regard, d'un tiers voyeur qui se voudrait acteur (peintre, poète ou lectrice ou lecteur) d'un " même lit (qui) nous recevra ce soir ". La vue est le premier des sens qui éveille l'érotisme, qui ébranle les mains caressantes et lutines. Au final, comme d'ordinaire, le fantasme du triangle isocèle s'impose, l'angoisse de l'une et l'assurance de l'autre sont conduites sous la feinte de la classique "migraine" par le mâle " devoir " !

LES BAIGNEUSES

A mes désirs voici l'heure prospère,
Oui, ce moment va combler tous mes voeux ;
Loin des regards, sans vêtements, ma chère,
Un même bain va nous voir toutes deux.
Fais comme moi, quitte aussi ta chemise
Et de ton sein enlève ce mouchoir.
Ne tremble pas ; crains-tu quelque surprise ?
Va, sois tranquille, aucun ne peut nous voir.

Tiens, comme moi te voici toute nue :
Grands dieux ! combien tu possèdes d'appas !
Combien aussi ta gorge s'est accrue !
Qu'ils sont jolis les contours de tes bras !
Ah ! tant d'attraits dans peu, je le parie,
De mille amants feront le désespoir :
Laisse-moi les contempler, je t'en prie...
Va, sois tranquille, aucun ne peut nous voir.

- Plaisantes-tu dans ce moment ? de grâce...
Tes compliments vont me faire rougir !
Si tu savais en moi ce qui se passe,
Ta vue aussi m'inspire maint désir ;
Si, de l'amour, par la douce magie,
D'être homme, ici, j'obtenais le pouvoir,
Qu'avec transport ta fleur serait ravie...
Va, sois tranquille, aucun ne peut nous voir.

- Ciel, que fais-tu ? - Sur tes lèvres de rose,
Laisse-moi donc cueillir un doux baiser.
- Je le veux bien, mais tu fais autre chose ;
Pourquoi ta main vient-elle m'agiter ?
De tes baisers je suis toute tremblante ;
Nouveaux désirs me viennent émouvoir...
Finis... ô Dieux ! prends pitié, chère amante...
Va, sois tranquille, aucun ne peut nous voir.

- Mais, de ma main quel doit être l'usage ?
- C'est pour calmer le feu que je ressens.
Jusqu'à ce jour, toi, modeste et si sage,
Tu connaissais ces baisers si enivrants ?
De ces couleurs sur ce lien que je touche,
Que le contraste est ravissant à voir !
- Ah ! que fais-tu ?... où se porte ta bouche ?...
Va, sois tranquille, aucun ne peut nous voir.

- Tiens, tu renais ; mais, par mainte caresse,
Tu veux encore expirer dans mes bras ;
Contre mon sein ta main droite se presse,
Et l'autre main me lutine plus bas.
- Oh ! que ton corps soit docile à ma flamme,
De ton amie apprends tout le savoir !
- Epargne moi ! quels baisers !... je me pâme...
Va, sois tranquille, aucun ne peut nous voir.

Mais maintenant, baignons-nous, douce amie ;
Livrons nos corps au cristal de ces eaux :
Plus qu'un baiser sur ta bouche jolie,
Nos sens émus ont besoin de repos ;
Après, chez toi, feignant quelque migraine,
Un même lit nous recevra ce soir ;
L'amour alors embellira la scène
Et sans témoins il fera son devoir !

 

 

 

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