"Douce Amie" par Raoul Ponchon, parodie du poème "Lesbos" de Baudelaire
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 Pour notre plaisir, dans son étude Saphisme et Décadence, dans Paris fin de siècle, (La Martinière, 2005), Nicole G. Albert sort de l’oubli et commente de nombreux ouvrages :

« Un poème de Raoul Ponchon, paru en 1889 sous le titre « Douce Amie », consacre la superposition [de l’île de Lesbos et de Paris]. Pastichant Baudelaire, il confère une modernité décadente à la « sublime Lesbos » dont le périmètre s’étend de Pigalle à Montmartre. Pour mieux jouir des délices, le poète abandonne son poste d’observation situé au « sommet de Leucate » et émigre au faîte de la Butte. Sa réécriture des voluptés grecques est sans doute l’une des plus actuelles parmi les douzaines d’ouvrages qui tentent de dessiner le paysage d’une typographie du « vice » essentiellement parisienne

« Mes vers ne méritent pas d’être réunis. Je ne suis pas un poète… Je suis un versificateur c’est différent » sont des propos de Raoul Ponchon rapportés par Dorgelès, préfacier de La Muse gaillarde. Peu importe le métier : rimeur, versificateur, poète, chroniqueur, Raoul Ponchon, d'abord employé de banque, mal vécut de sa plume en offrant toutes les semaines, de 1886 à 1908, aux lecteurs du Courrier français et de 1897 à 1920, au lectorat du Journal ses « Gazettes rimées ». Non seulement, Raoul Ponchon reçut les éloges amicales de ses contemporains Apollinaire, Verlaine, Maurras, Daudet et Richepin mais il fut élu à l’Académie Goncourt en 1924. En observateur critique, il rimait les événements de la semaine avec gouaille, humour, truculence, liberté, familiarité, calembours. Son œuvre essentiellement publiée dans la presse rassemble plus de cent cinquante mille vers. Deux recueils parurent de son vivant : La Muse au cabaret (Fasquelle, 1920) et Bouteille et Vénus ou Laissés pour compte d’un poète notoire et modeste (Les Disciples d’Hippocrate, 1933) suivis d’ouvrages posthumes : La Muse vagabonde (Fasquelle, 1948) La Muse gaillarde (Terres Latines, 1949) rééditée en 1971 par Daniel Mouret et préfacé par Roland Dorgelès (1885-1973) chez Grasset. Dans le Carrefour du 16 juin 1971, le critique Pascal Pia rappelle que la Muse commerciale commanditée par les directeurs de journaux inspirait également Raoul Ponchon ; les marques commerciales abondent dans ses vers. Né le 30 décembre 1848 d’un capitaine d’infanterie à La Roche-sur-Yon, Joseph-Raoul Ponchon, « poète notoire et modeste » mourut à Paris le 2 décembre 1937 et fut enterré dans le cimetière de son ami Jean Richepin, auteur d’un livret sur l’amoureuse célèbre Sapphô.

Saphisme.com entoile Lesbos de Baudelaire au côté de sa parodie ponchonienne Douce Amie.


Lesbos

 

Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
Lesbos, où les baisers, languissants ou joyeux,
Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques ,
Font l’ornement des nuits et des jours glorieux,
Mère des jeux latins et des voluptés grecques,

Lesbos, où les baisers sont comme les cascades
Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds
Et courent, sanglotant et gloussant par saccades,
Orageux et secrets, fourmillants et profonds ;
Lesbos, où les baisers sont comme les cascades !

Lesbos, où les Phrynés l’une l’autre s’attirent,
Où jamais un soupir ne resta sans écho,
A l’égal de Paphos les étoiles t’admirent,
Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho !
Lesbos, où les Phrynés l’une l’autre s’attirent,

Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
Qui font qu’à leurs miroirs, stérile volupté !
Les filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses,
Caressent les fruits mûrs de leur nubilité ;
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,

Laisse du vieux Platon se froncer l’œil austère ;
Tu tires ton pardon de l’excès des baisers,
Reine du doux empire, aimable et noble terre,
Et des raffinements toujours inépuisés.
Laisse du vieux Platon se froncer l’œil austère ;

Tu tires ton pardon de l’éternel martyre,
Infligé sans relâche aux cœurs ambitieux,
Qu’attire loin de nous le radieux sourire
Entrevu vaguement au bord des autres cieux !
Tu tires ton pardon de l’éternel martyre,

Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge
Et condamner ton front pâli dans les travaux,
Si ses balances d’or n’ont pesé le déluge
De larmes qu’à la mer ont versé tes ruisseaux ?
Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge ?

Que nous veulent les lois du juste et de l’injuste ?
Vierges au cœur sublime, honneur de l’Archipel,
Votre religion comme une autre est auguste,
Et l’amour se rira de l’Enfer et du Ciel !
Que nous veulent les lois du juste et de l’injuste ?

Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre
Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs,
Et je fus dès l’enfance admis au noir mystère
Des rires effrénés mêlés aux sombres pleurs ;
Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre.

Et depuis lors je veille au sommet de Leucate ,
Comme une sentinelle à l’œil perçant et sûr,
Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate ,
Dont les formes au loin frissonnent dans l’azur ;
Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,

Pour savoir si la mer est indulgente et bonne,
Et parmi les sanglots dont le roc retentit
Un soir ramènera vers Lesbos, qui pardonne,
Le cadavre adoré de Sapho, qui partit
Pour savoir si la mer est indulgente et bonne !

De la mâle Sapho, l’amante et le poète,
Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs !
- L’œil d’azur est vaincu par l’œil noir que tachette
Le cercle ténébreux tracé par les couleurs
De la mâle Sapho, l’amante et le poète !

- Plus belle que Vénus se dressant sur le monde
Et versant les trésors de sa sérénité
Et le rayonnement de sa jeunesse blonde
Sur le vieil Océan de sa fille enchanté ;
Plus belle que Vénus se dressant sur le monde !

- De Sapho qui mourut le jour de son blasphème,
Quand, insultant le rite et le culte inventé,
Elle fit son beau corps la pâture suprême
D’un brutal dont l’orgueil punit l’impiété
De celle qui mourut le jour de son blasphème.

Et c’est depuis ce temps que Lesbos se lamente,
Et, malgré les honneurs que lui rend l’univers,
S’enivre chaque nuit du cri de la tourmente
Que poussent vers les cieux ses rivages déserts .
Et c’est depuis ce temps que Lesbos se lamente !

 

 

Douce Amie

Mère des jeux latins et des voluptés grecques,
Lesbos... (Baudelaire)

 

Délices de Paris et gloire de Montmartre,
Lesbos où les baisers, chauds comme des lapins
Et beaucoup plus nombreux que les poils d’une martre,
Réveillent les rats morts qu’au plafond l’on a peints ;
Délices de Paris et gloire de Montmartre !

Lesbos, où les baisers sont tous du même sexe,
Devant lesquels garçons, nous croquons le marmot,
Et qui sont à peu près, sous l’œil d’un Wolf perplexe
Comme en un mot rimant avec un même mot ;
Lesbos, où les baisers sont tous du même sexe !

Lesbos, où les baisers ne sont pas pour ta bouche,
Ô Don Juan ! où le sexe auquel tu dois ta sœur
N’est plus touché par toi, mais soi-même se touche,
A ton grand désespoir féroce jouisseur :
Lesbos, où les baisers ne sont pas pour ta bouche !

Lèchebos ! où Priape abandonnant ses armes
Se cache tout confus au fond de ses jardins :
Où de jeunes beautés éprises de leurs charmes
S’excitent l’une l’autre à mille jeux badins.
Lèchebos ! où Priape abandonne ses armes !

Lesbos, où pour l’amour il n’est pas besoin d’homme ;
L’homme étant, comme on sait ignoble et dégoûtant ;
Où devant deux tendrons dont l’un suce la pomme
A l’autre, je me dis : j’en ferais bien autant.
Lesbos, où pour l’amour il n’est pas besoin d’homme !

Lesbos, où cependant que chacun sort et entre,
Ces dames au salon s’amusent, sans souci
Des michés sérieux qui se brossent le ventre,
Et qui voudraient bien rire et s’amuser aussi.
Lesbos, loin de Paris en même temps qu’au centre,

Tu serais l’ornement de la Place Pigalle,
N’était qu’elle a déjà son célèbre bassin,
Cet Eden de fraîcheur, oasis sans égale,
Oui, parole d’honneur, sans ce sacré bassin
Tu serais l’ornement de la Place Pigalle.

Laisse de Ferrouillat se froncer l’œil austère :
Nous comprenons tes goûts en voyant cet orang…
Ô Lesbos que chanta le divin Baudelaire,
Que ton amour fougueux coule comme un torrent ;
Laisse de Ferrouillat se froncer l’œil austère.

Et qui donc oserait, Lesbos, être ton juge ?
Qui voudrait « douce amie » instruire ton procès ?
Est-ce Thévenet ? Est-ce Vilainrefuge ?
Ce n’est pas moi, toujours, ni le Courrier Français.
Et qui donc oserait, Lesbos, être ton juge ?

Et quel audacieux ou quel sombre fumiste
Peut dire : « Cette chose est bien, cette autre est mal » ?
Et qui peut ajouter : « Lesbos est sur ma liste,
D’une géographie obscure. » L’animal,
En vérité, serait un bien sombre fumiste !

RoquesJules R. directeur de journal m’a donc prié de célébrer ta gloire.
Il aurait dû choisir un autre, évidemment ;
Car moi j’eusse aimé mieux me jeter dans la Loire
Que de venir troubler ton mystère charmant,
Mais Roques m’a prié de célébrer ta gloire.

Et depuis lors je veille au sommet de Montmartre
Cependant qu’à mes pieds, sous les astres charmants ;
La sublime Lesbos s’étend comme une dartreaffection de la peau ;
Et c’est pour amasser de sombres documents
Que depuis lors je veille au sommet de Montmartre.

Mais comme, au bout d’un temps, ses plus folles caresses
Ne peuvent pas suffire à mon tempérament ;
Je cours rejoindre vite une de mes maîtresses
A laquelle je fais… un petit boniment ;
Et lorsque j’ai soupé de ses folles caresses,

Pour savoir si la bière est toujours aussi bonne
Et lorsque un peu d’argent sonne dans mon gousset,
Avant que de rentrer place de la Sorbonne,
Je vais nonchalamment boire un bock chez Pousset
Pour savoir si la bière est toujours aussi bonne.

Tout est donc pour le mieux, Lesbos, ma « douce amie ».
Aime de ton côté, j’irai boire du mien ;
Mais qui pourra jamais apporter l’accalmie
A ma soif sans refugePonchon assume sa réputation d'alcoolique, à ton rut Lesbien,
Ô Lesbos ! île merveilleuse, « douce amie » !


In « Gazette Rimée », Le Courrier français,

13 octobre 1889, p. 2.

 
 

Bibliographie :
- index des auteurs anciens - bibliosapphisme des XVIe au XVIIIe s. - bibliosapphisme à partir du XIXe siècle


- G. Albert, Nicole : Saphisme et décadence dans Paris fin-de-siècle, Editions de La Martinière, 2005.
- Sabatier, Robert : Histoire de la Poésie française (XIXe, tome 2, pp. 534-535)
- Pia, Pascal : Feuilletons littéraires 1965-1977 Fayard, 2000 (pp. 540-545) ou La Muse frondeuse Carrefour, 16 juin 1971.
- Ponchon, Raoul : La Muse au cabaret, Fasquelle, 1920 (avec dédicace de l'auteur).


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Page entoilée le 30/07/2005 et mise à jour le 16/03/2010


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