Biographie des femmes illustres de Rome, de la Grèce et du Bas-Empire, par Mme Renneville (1825)

ou tout le savoir saphique de Mme de Renneville (1772-1822)

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SAPHO, une des femmes savantes de l’antiquité, naquit à Mytilène, ville de l’île de Lesbos, pendant la 42e olympiade, 610 ans avant J.-C. L’opinion la plus commune lui donne Scamandronyme pour père ; sa mère s’appelait Cléis. Elle eut trois frères, Larichus, qu’elle a célébré dans ses vers, Eurigius et Charaxus.
Sapho était brune et d’une taille médiocre ; il paraît même qu’elle n’était pas régulièrement belle. Mariée, presque au sortir de l’enfance, avec Cercala, un des plus riches habitans de l’île d’Andros, elle en eut une fille, nommée Cléis, du nom de son aïeule. Un prompt veuvage la livra, dans une grande jeunesse, à tous les dangers d’une âme ardente à laquelle la raison ne sert point de guide.
Bientôt parurent ses poésies, qui lui firent donner par les Grecs le nom de dixième Muse, et que les critiques les plus sévères ne craignirent pas de proposer comme des modèles parfaits en ce genre. Douée de l’âme la plus sensible, Sapho peignit dans ses vers les émotions de son cœur. Devenue célèbre par son esprit, elle eut le sort des grands hommes : l’envie la persécuta. Son penchant à la tendresse la rendit malheureuse et causa sa mort.
Les vers de Sapho enhardirent les jeunes personnes

 

 

de son sexe à disputer aux hommes la palme des talents. Sa renommée fut si éclatante et si rapide, qu’elle mit en défaut jusqu’à la vigilance de l’envie. Elle eut pour disciples les femmes les plus célèbres de la Grèce : à Milet, Anagore ; à Colophone, Congyle ; à Salamine, Eunica ; à Lesbos, Damophile ; dans la Locride, Télésille et la jeune Érinne, qui fut peut-être son égale. Entourée de jeunes beautés, recherchée par les plus grands poëtes de son siècle, les jours de Sapho s’écoulaient au milieu des hommages les plus flatteurs. Elle jouissait du double plaisir de régner à la fois sur le cœur et sur l’esprit.
Le premier malheur de Sapho fut de trop plaire ; des hommes qu’elle avait séduits par son savoir, passèrent de l’admiration à la haine. Les trois plus grands poëtes de son siècles, Archiloque, Hipponax et Alcée cherchaient à lui plaire ; ne pouvant y réussir, ils s’en vengèrent en faisant usage des armes méprisables de la satire : Alcée surtout signala son chagrin par des emportements condamnables. Alcée était un des premiers citoyens de sa république, homme de guerre et à la tête d’un parti qui se trouvait alors le plus puissant. Né à Mytilène, il s’honorait d’avoir Sapho pour compatriote et pour émule. Sapho, à son tour, le nommait le chantre de Lesbos. Elle ne crut pas cependant que les vers d’un sexagénaire dussent lui tenir lieu de jeunesse et de grâce.
L’amour-propre offensé s’en plaignit et murmura : celui qui venait de consacrer l’éloge du cœur et des talens de la jeune muse, fut assez lâche pour déchirer par vengeance ses mœurs et ses ouvrages. Les Mytiléniennes, s’unissant d’intérêt et de gloire avec celle de leur sexe qu’on outrageait, se déclarèrent contre Alcée, et prêtèrent à Sapho l’appui que lui avait ménagé l’admiration qu’elle inspirait.
Le jeune Phaon parut à Mytilène ; le plus beau des Lesbiens, il attira tous les regards et tous les cœurs ; mais Sapho seule eut son hommage, et elle eut pour rivales toutes les femmes de Mytilène. La jeune Damophile, une de ses élèves les plus chéries, usant d’artifice, jeta des doutes dans l’esprit de Phaon sur la fidélité de celle qu’il aimait, et contribua au parti qu’il prit de s’éloigner de Mytilène.
La tendre Sapho n’exprima sa douleur que par des gémissemens : jamais on entendit sortir de sa bouche une plainte contre ses ennemis, sans en excepter la perfide Damophile.
Cependant l’ingrat qui faisait couler les pleurs de Sapho, immortalisé par des chefs-d’œuvre de tendresse et de poésie qu’il ne méritait pas, fut sensible au plaisir d’entendre retenir son nom dans toute la Grèce ; son amour-propre flatté le ramena à Mytilène ; mais peu de temps après, il l’abandonna de nouveau.
Trop sensible à l’ingratitude du jeune Lesbien, et ne pouvant vaincre le penchant qui l’entraînait vers lui, Sapho, livrée au désespoir, voulut renoncer à son amour même. Elle se rendit sur le haut d’un promontoire avancé sur la mer : c’est de là qu’après avoir contemplé les flots, moins agités que son cœur, elle s’élança dans l’abîme, laissant une mémoire éternelle de ses talens et de ses malheurs. Ainsi fut illustré le fameux rocher de Leucade, dont la mort et le nom de Sapho ne peuvent encore rappeler l’idée sans qu’on n’éprouve un véritable attendrissement.
Sapho était grande musicienne ; elle inventa l’instrument nommé pectus, fort estimé des Grecs. Elle inventa aussi, au rapport de Plutarque, l’harmonie mixolidienne, qui réunissait le ton majestueux au pathétique, et cette espèce de vers qui, de son nom, prirent celui de saphiques.
Les habitans de Mytilène ne crurent pouvoir mieux honorer sa mémoire qu’en faisant graver son image sur leur monnaie.
Ses reparties ont une finesse qui leur est particulière. Alcée lui écrivit un jour : « Je voudrais m’expliquer ; mais la honte me retient. » Elle lui répondit : « Votre front n’aurait pas à rougir, si votre cœur n’était point coupable. »
Elle disait : « J’ai reçu en partage l’amour des plaisirs et celui de la vertu ; sans elle, rien de si dangereux que la richesse ; le bonheur consiste dans la réunion de l’une ou de l’autre. »
Elle disait encore : « Cette personne est distinguée par sa figure ; celle-ci par ses vertus : l’une paraît belle au premier coup d’œil ; l’autre ne le paraît pas moins au second. »
Lorsque après la mort de son époux, Sapho consacra ses loisirs aux lettres, elle en inspira le goût aux femmes de Lesbos, et plusieurs d’entre elles se mirent sous sa conduite. Des étrangères vinrent grossir le nombre de ses disciples.
Elle les aima toutes avec excès, parce qu’elle ne pouvait rien aimer autrement ; elle leur exprimait sa tendresse avec la violence de la passion. Les Grecs, en général, d’une sensibilité extrême, empruntent souvent le langage de l’amour dans les liaisons les plus innocentes. Pour en être convaincu, il suffit de lire les Dialogues de Platon, et dans quels termes Socrate parlait de la beauté de ses élèves. Cependant Platon savait, mieux que personne, combien les intentions de son maître étaient pures. Celles de Sapho ne l’étaient pas moins ; mais une certaine facilité de mœurs et la chaleur de ses expressions n’étaient que trop propres à servir la haine de quelques femmes puissantes qui se trouvaient humiliées de sa supériorité, et de quelques-unes de ses disciples qui n’étaient pas l’objet de ses préférences. Cette haine éclata ; Sapho y répondit par des vérités et des sarcasmes qui achevèrent de les irriter.
Elle se plaignit ensuite de leurs persécutions, et ce fut un nouveau crime. Contrainte de prendre la fuite, elle alla chercher un asile en Sicile. On a dit que Sappho fit ce voyage pour rejoindre Phaon qu’elle aimait ; c’est une erreur : il est présumable qu’Alcée l’engagea dans la conspiration contre Pittacus, et qu’elle fut bannie de Mytilène en même temps que lui et ses partisans. Les bruits qui coururent sur son compte prouvent que de grandes indiscrétions suffisent pour flétrir la réputation d’une personne exposée aux regards du public et de la postérité.
Sapho a fait des hymnes, des odes, des élégies, et quantité d’autres pièces, la plupart sur des rhythmes qu’elle avait introduits elle-même, toutes brillantes d’heureuses expressions dont elle enrichit la langue. Elle a peint tout ce que la nature offre de plus riant ; elle l’a peint avec les couleurs les mieux assorties ; et ces couleurs, elle sait au besoin tellement les nuancer, qu’il en résulte toujours un heureux mélange d’ombres et de lumières. Son goût brille jusque dans le mécanisme de son style. Là, par un artifice qui ne sent jamais le travail, point de heurtemens pénibles, point de chocs violens entre les élémens du langage ; et l’oreille la plus délicate trouverait à peine, dans une pièce entière, quelques sons qu’elle voulût supprimer. Cette harmonie ravissante fait que, dans la plupart de ses ouvrages, ses vers coulent avec plus de grâce et de mollesse que ceux d’Anacréon et de Simonide. En voici quelques fragmens.
Je terminerai par ce passage de l’auteur des Lettres à Émilie, sur la fin de notre illustre Lesbienne :
« Sapho eut le malheur d’aimer Phaon, jeune Lesbien, à qui Vénus avait donné un vase d’essences divines, avec lesquelles il s’était rendu le plus beau des hommes.

« Vous connaissez les Phaons de nos jours,
Honte de notre sexe, idole de nos femmes,
Qui sont au désespoir de chagriner ces dames,
Mais qui ne peuvent pas suffire à tant d’amours. »

« Tel était l’amant de Sapho. L’amant qui s’aime, n’aime pas. Sapho en fit la cruelle expérience, et, pour se guérir de son fatal amour, elle eut recours à la roche de Leucade. Mais, avant de se précipiter dans les flots, elle posa sur le rivage sa lyre couronnée de cyprès, et grava ces vers sur le rocher :

Je vais boire l’onde glacée
Qui doit effacer pour toujours,
De mon cœur et de ma pensée,
Le souvenir de mes amours.

Enfin je braverai les armes
Du cruel enfant de Vénus.
Je ne verserai plus de larmes…
Mais, hélas ! je n’aimerai plus.

Je n’aimerai plus !… Quoi ! sa vue
Ne me fera plus tressaillir !
Je l’entendrai sans être émue,
Et sans frissonner de plaisir !

Quoi ! mon cœur ne pourra plus même
Se figurer qu’il me sourit,
Qu’il est là, qu’il me dit : Je t’aime ;
Que je pleure, qu’il s’attendrit !

Je ne pourrai plus, sur la rive,
Les jours entiers l’attendre en vain ;
Le soir m’en retourner pensive,
Et de me dire : Il viendra demain !

Adieu donc, espoir, rêverie,
Illusion dont la douceur
M’aidait à supporter la vie
Et le veuvage de mon cœur.

Et toi, malgré les injustices
Qu’à ce cœur tu fis essuyer,
Perfide, de mes sacrifices
Le plus dur c’est de t’oublier. »

EXTRAITS DES POESIES DE SAPHO.
ODES

Sur la rose.

S’il fallait une reine aux filles du printemps,
Jupiter eût choisi la rose :
Voyez-la qui sourit, vermeille et demi-close ;
C’est l’œil des prés fleuris, c’est l’amour de nos champs.
Son sein épanoui parfume le zéphire,
Son charme s’insinue au fond de notre cœur ;
Il y répand une douce chaleur ;
C’est la volupté qu’on respire.

 


Sapho donne la préférence à la jeune Athis sur toutes les Lesbiennes.

Les filles de Lesbos jouaient sur le rivage ;
D’un regard attentif, les peuples enchantés
Contemplaient à l’envi cent folâtres beautés,
Et leur rendaient un éclatant hommage.

On admirait la touchante Anaïs,
La naïve Cidno, la tendre Philoxelle,
Pyrrine aux pieds légers, et Sirène et Thaïs ;
Mais aussitôt que vint Athis,
Tout disparut : on ne vit qu’elle.

Ces globes lumineux, ces brillantes étoiles,
Par qui de la nuit sombre étincelaient les voiles,
Ne sont plus qu’un point d’or imperceptible aux yeux,
Quand Phébé laisse voir au haut de l’hémisphère
Son front tranquille et gracieux
Dont l’éclat argenté se répand sur la terre.

Sur la mort de Philoxelle.

Philoxelle n’est plus. Hélas ! ses traits charmans,
Sa voix surtout si touchante et si belle,
Les grâces de l’esprit, le charme des talens,
Auraient dû la rendre immortelle.

Les amoureux accens
Du rossignol fidèle
Annonçaient ce matin le retour du printemps :
Je crus entendre Philoxelle.

Fille de Pandion, importune hirondelle,
Pourquoi troubler des sons si tendres, si brillans ?
Pourquoi viens-tu, cruelle,
Par tes cris assidus enlever à mon cœur
La douce illusion qui faisait mon bonheur.

Sapho, née avec un caractère doux et un cœur tendre, aime la gloire ; son amour pour les Muses l’élève au-dessus de tous les revers.

Douce tranquillité, charme de l’innocence,
Bonheur que je n’ai plus, trésor de mon enfance,
Mon cœur est né pour vous aimer.
Oui, la paix, la paix seule aurait dû m’être chère,
Et si jamais mon sang fut prompt à s’enflammer,
Ce n’est pas pour sentir la haine ou la colère.

La vie est un bienfait si doux, si précieux,
Que mon âme, sensible à la bonté des dieux,
Se plaît à célébrer leur gloire.
Puisse ainsi, de Sapho, le luth harmonieux
Immortaliser la mémoire !

Epitaphe de Thimas.

De la jeune Thimas, si chérie et si belle,
Vous voyez le tombeau.
Hélas ! le doux Hymen n’avait jamais pour elle
Allumé son flambeau.
Dans leur douleur vive et cruelle,
Ses compagnes ont, sans pitié,
Coupé ces tresses d’or, autrefois leur parure,
Et de sa froide sépulture
Ont fait l’autel de l’amitié (1).


(1) L’usage des Grecs était de se couper les cheveux et de les aller déposer sur le tombeau de leurs parens les plus chers et de leurs amis.

 

 

 

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Bibliographie :
- Mme de Renneville : Biographie des femmes illustres de Rome, de la Grèce et du Bas-Empire (Parmantier Libraire, 1825)



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