"PARALLELEMENT", DE L'HOMOSEXUALITE OU DU LESBIANISME CHEZ PAUL VERLAINE (1844-1896)

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Avec Les Femmes damnées de Baudelaire, le recueil de jeunesse Les Amies (1867) signé Pablo-Maria de Herlañes, pseudonyme de Paul Verlaine, intégré vingt et un ans plus tard dans le recueil Parallèlement (1888, 1894), est l'une des œuvres majeures de la poésie lesbienne française.

Avant d'entamer les préliminaires saphiques verlainiens et de jouir des Amies, une approche partiale et partielle de Parallèlement s'impose à tous les amoureux de l'érotisme et de la poésie.

INTRODUCTION D'UN DOIGT DANS "PARALLELEMENT"

Dans la préface de 1889, Paul Verlaine explicite le titre choisi :"Parallèlement à Sagesse, Amour, et aussi à Bonheur qui va suivre et conclure. Après viendront, si Dieu le permet, des œuvres impersonnelles avec l'intimité latérale d'un long Et cætera plus que probable. Ceci devrait être dit pour répondre aux objections que pourrait soulever le ton particulier du présent fragment d'un ensemble en train."

Dans la seconde préface de 1894, il écrit que "ce volume est en quelque sorte(...) l'enfer de son Œuvre chrétien".

Parallèlement est composé de cinq parties. Les six sonnets de la plaquette Les Amies, marquent la tonalité érotique du recueil. Six poèmes groupés sous le titre Filles, sept pièces rassemblées sous une expression empruntée à Molière : Révérence parler, six poèmes imprimés sous l'astre romantique pluriel et pornographique Lunes parachèvent la liberté d'expression sensuelle. (Lunes, métaphore des fesses, fait référence au premier poème Claire de Lune des Fêtes Galantes (1869). Le confrère de la lune est aussi l'homme trompé). Enfin dix-huit poèmes achèvent ce recueil dont l'unité réside dans l'enfer et l'envers des amours "parallèles" du poète.

Pastiche appliqué et inspiré mot pour mot de Baudelaire, Les Amies furent conçues en pensant aux amis à une époque où le tribadisme émoustille sous le manteau le lecteur tandis que l'homosexualité masculine, réprimée socialement, convoque refoulement, remords, culpabilité, mal-être psychique et social chez les invertis. Sont vertement revendiquées les débauches avec les Filles, les passions masculines charnelles avec Rimbaud ou l'élève Lucien Létinois ou sublimées (?) avec le dessinateur F.-A. Cazals. La frigidité de son épouse est étalée dans Le sonnet de l'homme au sable. Sont confessées les tentatives d'homicide sur sa mère ou sur sa femme dans Guitare ou Mains. Verlaine bisexuel amoureux des hommes use de l'image de la tribade et de la gloire poétique et érotique de Sappho pour se disculper de ses amours "infamantes" : "Je suis pareil à la Grande Sappho" est empreint de sincérité, de féminitude, de mégalomanie et de dérision. Outre les confessions d'un mystique et la libération érotique qui en découle, Parallèlement est un désaveu littéraire de l'œuvre et de la vie antérieures, le poète et l'homme furent trompés et se sont trompés. Plus encore, le poète désabusé se moque et saccage ses chefs d'œuvre dans Lunes et dans le sonnet A la manière de Paul Verlaine.

LES CINQ PRÉLIMINAIRES SAPHIQUES VERLAINIENS

Avant de jouir du chef d'œuvre lesbien Les Amies, saphisme.com vous invite aux préliminaires saphiques verlainiens presque tous contenus dans Parallèlement : La dernière fête galante, Poème saturnien, Ballade Sappho et Nous ne sommes pas le troupeau. Un cinquième poème issu du recueil posthume Œuvres libres, Reddition achèvera ce préliminaire sapphique verlainien et permettra la jonction avec Les Amies recueil intégré d'abord à Parallèlement puis, plus tard aux Œuvres libres.

 

Le sonnet La dernière fête galante et Poème saturnien font référence aux recueils éponymes Fêtes galantes et Poèmes saturniens. Le poète les renie comme il renie ses amours féminines, il appelle fièrement à "l'embarquement pour Sodome et Gomorrhe", cités bibliques où le péché et l'impureté exhaltent l'art de vivre. Dans le poème sans titre Nous ne sommes pas le troupeau, Sodome et Gomorrhe sont également convoquées pour glorifier les homosexuels qui personnifient les Poètes et les Artistes. Dans Ballade Sappho, le poète "proxénète" et parfois obsène se compare à Sappho.


PRÉLIMINAIRE UN

"LA DERNIÈRE FÊTE GALANTE"

Pour une bonne fois séparons-nous,
Très chers messieurs et si belles mesdames.
Assez comme cela d'épithalames,
Et puis là, nos plaisirs furent trop doux.

Nul remords, nul regret vrai, nul désastre !
C'est effrayant ce que nous nous sentons
D'affinités avecque les moutons
Enrubannées du pire poétastre.

Nous fûmes trop ridicules un peu
Avec nos airs de n'y toucher qu'à peine.
Le Dieu d'amour veut qu'on ait de l'haleine,
Il a raison ! Et c'est un jeune Dieu.

Séparons-nous, je vous le dis encore.
Que nos cœurs qui furent trop bêlants,
Dès ce jourd'hui réclament, trop hurlants,
L'embarquement pour Sodome et Gomorrhe !


"Et puis là, nos plaisirs furent trop doux" s'opposent à la relation sado-masochiste rimbaldienne. Les deux premiers vers du troisième quatrain est un aveu de la difficulté en ce XIXe siècle de vivre en toute liberté, en toute absence de culpabilité et en toute visibilité sa sexualité mais aussi la difficulté d'être prince des poètes et non "poétastre". Ce vieux substantif de "mauvais poète" est encore listé dans le Grand Robert en six volumes et il nous plaît de croire qu'il fut construit ironiquement sur les mots poète et "astre".


PRÉLIMINAIRE DEUX

"POÈME SATURNIEN"

La dernière Fête galante est suivie de Poème saturnien ainsi introduit par Alain Buisine, dans Paul Verlaine Histoire d'un corps (éd. Tallandier, 1995) :

"Verlaine a appris que c'est la fête à Attigny et qu'il a flairé la bonne occasion, sexuelle il va de soi. Il traîne devant les manèges et les stands de tir, il écoute les orgues de Barbarie et les chanteuses, il rôde d'un café à l'autre en prenant à chaque fois quelques genièvres, et ses attitudes ambiguës, ses avances à peine dissimulées attirent l'attention des gamins qui bientôt le couvrent de quolibets. Le Poème saturnien ne laisse guère planer de doute sur ses désirs déçus :

POEME SATURNIEN

Ce fut bizarre et Satan dut rire.
Ce jour d'été m'avait tout soûlé.
Quelle chanteuse impossible à dire
Et tout ce qu'elle a débagoulé !

Ce piano dans trop de fumée
Sous des suspensions à pétrole !
Je crois, j'avais la bile enflammée,
J'entendais de travers ma parole.

Je crois, mes sens étaient à l'envers,
Ma bile avaient des bouillons fantasques.
O les refrains de cafés-concerts,
Faussés par le plus plâtré des masques !

Dans des troquets comme en ces bourgades,
J'avais rôdé, suçant peu de glace.
Trois galopins aux yeux de tribades
Dévisageaient sans fin ma grimace.

Je fus hué manifestement
Par ces voyous, non loin de la gare,
Et les engueulai si goulûment
Que j'en faillis gober mon cigare.

Je rentre : une voix à mon oreille,
Un pas fantôme. Aucun ou personne ?
On m'a frôlé. - La nuit sans pareille !
Ah ! l'heure d'un réveil drôle sonne.

Attigny (Ardennes),
31 mai - 1er juin 1885

Ces voyous refusent ses propositions. Pire, ils les tournent en dérision après avoir accepté son argent. Peut-être qu'ils ont reconnus "l'Anglais de Coulommes", conclut Alain Buisine, le biographe de Verlaine.

 

Dans sa préface du recueil posthume Œuvres libres, Hubert Juin commente : "A peine est-il à Coulommes que le poète s'entoure de "galopins aux yeux de tribades". C'est leur cortège que l'on verra passer dans quelques uns au moins des textes de Hombres".

Le qualificatif tribadique des yeux des "galopins" sont bien pour le poète et les lecteurs de livres interdits en ce XIXe siècle un élément où la féminité et la virilité saphique se mélangent de manière excitante, où le regard coquin marginal sensuel et trouble d'intersexualité ouvre l'appétit sexuel. Néanmoins, ces yeux "fricateurs, dans lesquels les sexes se frotteraient" relèvent bien des fantasmes du poète puisque les gamins s'avèrent davantage des casseurs de "pédé" que des éphèbes aux yeux lesbiens.


PRÉLIMINAIRE TROIS

"Nous ne sommes pas le troupeau..."

Parce qu'au XIXe siècle la société est homophobe sans l'avoir verbalisé, Paul Verlaine dans Nous ne sommes pas le troupeau magnifie l'homosexualité et son art de vivre qui va à l'encontre de la morale bourgeoise sculptée dans l'hypocrisie et le mensonge. Le deuxième quatrain :

Amants qui seraient des amis,
Nuls serments et toujours fidèles,
Tout donné sans rien de promis,
Tels nous, et nos morales telles.

est proche du fragment sapphique :

"Envers vous, ô mes belles,
ma pensée ne changera jamais.
"

qui exprime la fidélité à l'Amour dans la multiplicité des belles relations amoureuses. Le serment d'amour se livre à l'Amour lui-même. L'amour des corps se métamorphose en amour des esprits : l'amour homosexuel verlainien est amour de l'amitié socratique. Le dernier vers est un confraternel clin d'œil aux Amies et sœurs gomorrhéennes avant l'arrivée des bûchers de Sodome et la répression de la sodomie.

Nous ne sommes pas le troupeau :
C’est pourquoi bien loin des bergères
Nous divertissons notre peau
Sans plus de phrases mensongères.

Amants qui seraient des amis,
Nuls serments et toujours fidèles,
Tout donné sans rien de promis,
Tels nous, et nos morales telles.

Nous comptons d’illustres aïeux
Parmi les princes et les sages,
Les héros et les demi-dieux
De tous les temps et de tous les âges.

En ses jours de gloire et de deuil
La Gloire honorait notre grâce ;
Notre force était son orgueil
Et le rire fier de sa face.

Rome aussi nous comblait d’égards !
Nous éclatâmes dans ses thermes ;
Les poètes de toutes parts
Nous célébrèrent en quels termes !

Chez les modernes nous avons
Les Frédéric et les Shakspeare.
Nos phalanges en rangs profonds
Allaient nous conquérir l’Empire

Du monde en de très vieux Olim (1)
Quand, tueurs de femmes et d’hommes,
Les jaloux, ces durs d’Élohim,
Se ruèrent sur nos Sodomes…

Sus aux Gomorrhes d’à côté !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

(1) Les Olim est le nom donné aux anciens registres du Parlement de Paris au XIIIe siècle. Au sens figuré ou familier, ce sont "des vieilleries".


PRÉLIMINAIRE QUATRE

"BALLADE SAPPHO"

La Ballade Sappho comme la Ballade de la mauvaise réputation sont une réminiscence de la Ballade des pendus du médiéval homosexuel François Villon. Le saphisme est ici convoqué pour rappeler ironiquement le don de la lyre mais surtout la part féminine du moi profondément bisexuel. L'alexandrin leitmotiv verlainien "Je suis pareil à la Grande Sappho" rappelle le vers baudelairien de l'élu auto-proclamé : "Car Lesbos m'a choisi entre tous sur la terre". L'aîné Charles, entouré volontiers de tribades, s'identifie au gardien de "l'archipel" et du "rite" lesbiens alors que Paul s'identifie à Sappho elle-même. Verlaine préfère le titre de "grande Sappho" au classique et antique qualificatif de "mâle Sappho" . Ainsi Paul Verlaine ironise sur sa propre nature féminine que détient tout être sexué. La double personnalité du poète et du proxénète verlainien est mise ironiquement en parallèle avec celle de la poétesse, professeur d'une école lyrique confondue avec la courtisane, amoureuse de Phaon.

BALLADE SAPPHO

Ma douce main de maîtresse et d'amant
Passe et rit sur ta chère chair en fête,
Rit et jouit de ton jouissement.
Pour la servir tu sais bien qu'elle est faite,
Et ton beau corps faut que je le dévête
Pour l'enivrer sans fin d'un art nouveau
Toujours dans la caresse toujours prête.
Je suis pareil à la grande Sappho.

Laisse ma tête errant et s'abîmant
A l'aventure, un peu farouche, en quête
D'ombre et d'odeur et d'un travail charmant
Vers les saveurs de ta gloire secrète.
Laisse rôder l'âme de ton poète
Partout par là, champ ou bois, mont ou vau,
Comme tu veux et si je le souhaite
Je suis pareil à la grande Sappho.

Je presse alors tout ton corps goulûment,
Toute ta chair contre mon corps d'athlète
Qui se bande et s'amollit par moment,
Heureux du triomphe et de la défaite
En ce conflit du cœur et de la tête.
Pour la stérile étreinte où le cerveau
Vient faire enfin la nature complète
Je suis pareil à la grande Sappho.

Envoi

Prince ou princesse, honnête ou malhonnête,
Qui qu'en grogne et quel que soit son niveau,
Trop sur poète ou divin proxénète,
Je suis pareil à la grande Sappho.


PRÉLIMINAIRE CINQ ET DERNIER

"REDDITION", POÈME DES ŒUVRES LIBRES

 

Saphisme.com reconnait un dernier poème lesbien Reddition. Étrangère au recueil Parallèllement, cette pièce ne lui est pas moins proche car elle est contenue dans le recueil Femmes imprimé sous le manteau à Bruxelles en 1890. (Dans une lettre à Paterne Berrichon, le poète avait exprimé la volonté de signer par son pseudonyme Pablo de Herñandez, utilisé pour Les Amies). Femmes est cependant le prolongement de Filles, inclus dans Parallèlement. L'ensemble poétique Femmes fut lui même regroupé entre Les Amies (1868) et Hombres (1904) dans le recueil Œuvres libres (1925) qui se termine par le Sonnet du trou du cul d'Arthur Rimbaud et Paul Verlaine.

Reddition n'est pas contenue dans les Œuvres poétiques dites complètes de l'édition de La Pléiade de 1984. Le vocabulaire particulièrement trivial (foutu, gros cu, branlé, "Et tant gamahuché, ton con", gaules) mêlé à un lexique guerrier, politique (reddition - vaincu - comme le sang d'une blessure - qui me tue - despote - maître) et religieux ("converti - diable - adoré - volonté sacrée) prédisposaient l'éditeur et les professeurs émérites à la censure. Mais le fond n'est pas moins provocateur que la forme puisque le poète se déclare lesbien dans ses rapports sexuels avec la femme, il se plie aux désirs et aux lois de son oxymore partenaire : "despote adorée". Reddition mentionne encore les lieux géographiques classiques : Sodome, Gomorrhe, Lesbos, Paphos -ville de l'île de Chypre où dit-on naquit Vénus ou Aphrodite, la déesse de la Beauté. Mais ici les villes bibliques sont récusées pour faire place aux îles grecques. Les plaisirs d'Eros vibrent avec Thanatos et s'engloutissent dans des îles où la tyrannie de la luxure et de la Beauté règne. Fantasme de poète ? La vie de l'homme alcoolique et jaloux est déchirée par la bisexualité mal vécue. Sa vie est entachée par les violences dirigées contre les femmes (mère, épouse, amantes) ou les hommes. Les jeux au couteau, les violences conjugales ou la célèbre tentative londonienne d'homicide avec arme à feu à l'encontre de Rimbaud en furent les tristes épisodes.

REDDITION

Je suis foutu. Tu m'as vaincu.
Je n'aime plus que ton gros cu
Tant baisé, léché, reniflé,
Et que ton cher con tant branlé,
Piné - car je ne suis pas l'homme
Pour Gomorrhe ni pour Sodome,
Mais pour Paphos et pour Lesbos,
(Et tant gamahuché, ton con),
Converti par tes seins si beaux,
Tes seins lourds que mes mains soupèsent
Afin que mes lèvres les baisent
Et, comme l'on hume un flacon,
Sucent leurs bouts raides, puis mous,
Ainsi qu'il nous arrive à nous
Avec nos gaules variables.
C'est un plaisir de tous les diables
Que tirer un coup en gamin,
En épicier ou en levrette,
Ou à la Marie-Antoinette
Et cætera jusqu'à demain
Avec toi, despote adorée,
Dont la volonté m'est sacrée,
Plaisir infernal qui me tue
Et dans lequel je m'exténue
A satisfaire ta luxure.
Le foutre s'épand de mon vit
Comme le sang d'une blessure...
N'importe ! Tant que mon cœur vit
Et que palpite encor mon être,
Je veux remplir en tout ta loi,
N'ayant, dure maîtresse, en toi
Plus de maîtresse, mais un maître.


Cette vision despotique de l'amour charnel revendiqué "lesbien" :

car je ne suis pas l'homme
Pour Gomorrhe ni pour Sodome,
Mais pour Paphos et pour Lesbos,

est-elle rendue dans la suite des six sonnets saphiques ? Votre main enrichie des cinq préliminaires saphiques de Verlaine peut conquérir enfin le mont lyrique lesbien des Amies, s'interroger et jouir à l'infini.


PHASE PLATEAU SAPHIQUE VERLAINIEN

LES AMIES,

RECUEIL INCLUS

DANS "PARALLELEMENT" PUIS DANS "ŒUVRE LIBRES"

La plaquette Les Amies, suite de six poèmes lesbiens, fut publiée par Pablo-Maria de Herlanes, pseudonyme de Paul Verlaine âgée de 23 ans, grâce au poète François Coppée en décembre 1867 par Poulet-Malassis, l'éditeur de Baudelaire. Tirées à 50 exemplaires, les plaquettes furent saisies à la frontière et condamnées à la destruction par un jugement du Tribunal Correctionnel de Lille rendu le 6 mai 1868 (!). Ainsi Les Amies de Verlaine eurent un destin éditorial et judiciaire comparable aux pièces condamnées de Baudelaire dont Lesbos. Néanmoins, à l'abri de toute censure, Les Amies furent à nouveau publiées en Octobre 1884 dans la Revue Indépendante et intégrées au premier plan du recueil verlainien Parallèlement (1889 et 1894).
 
Les Amies (1867) furent illustrées par Louis Berthommé Saint André (1905-1977) en 1940 et par Paul-Emile Bécat (1885-1960) en 1948 dans le livre posthume Œuvres libres composé de trois recueils, à l'origine, indépendants : Les Amies (1867), Femmes (1891) et Hombres (recueil posthume, 1903). Ces deux peintres ont choisi d'illustrer les mêmes sonnets Pensionnaires, Printemps, Eté. Il est à noter que ces illustrateurs n'échappent pas aux conventions picturales de leur époque. Le saphisme convoque l'imagination artistique car il tend à l'excitation du peintre et de ses admirateurs tandis que l'homosexualité masculine est artistiquement occultée car sujette à l'opprobre, à l'auto-censure ou à la rage homophobe de la majorité, artistes et lecteurs.

I
SUR LE BALCON

Toutes deux regardaient s'enfuir les hirondelles :
L'une pâle aux cheveux de jais, et l'autre blonde
Et rose, et leurs peignoirs légers de vieille blonde
Vaguement serpentaient, nuages, autour d'elles.

Et toutes deux, avec des langueurs d'asphodèles,
Tandis qu'au ciel montait la lune molle et ronde,
Savouraient à longs traits l'émotion profonde
Du soir et le bonheur triste des cœurs fidèles.

Telles, leurs bras pressant, moites, leurs tailles souples,
Couple étrange qui prend pitié des autres couples,
Telles, sur le balcon, rêvaient les jeunes femmes.

Derrière elles, au fond du retrait riche et sombre,
Emphatique comme un trône de mélodrames
Et plein d'odeurs, le Lit, défait, s'ouvrait dans l'ombre.

 

Berthommé Saint André (1940)

II
PENSIONNAIRES

L'une avait quinze ans, l'autre en avait seize ;
Toutes deux dormaient dans la même chambre.
C'était par un soir très lourd de septembre :
Frêles, des yeux bleus, des rougeurs de fraise.

Chacune a quitté, pour se mettre à l'aise,
Sa fine chemise au frais parfum d'ambre.
La plus jeune étend les bras, et se cambre,
Et sa sœur, les mains sur ses seins, la baise,

Puis tombe à genoux, puis devient farouche
Et tumultueuse et folle, et sa bouche
Plonge sous l'or blond, dans les ombres grises ;

Et l'enfant, pendant ce temps-là, recense
Sur ses doigts mignons des valses promises,
Et, rose, sourit avec innocence.

 


Les Pensionnaires de Paul Verlaine

sont illustrées par Paul-Emile Bécat (Oeuvres libres, 1948)


III
PER AMICA SILENTIA

Les longs rideaux de blanche mousseline
Que la lueur pâle de la veilleuse
Fait fluer comme une vague opaline
Dans l'ombre mollement mystérieuse,

Les grands rideaux du grand lit d'Adeline
Ont entendu, Claire, ta voix rieuse,
Ta douce voix argentine et câline
Q'une autre voix enlace, furieuse.

" Aimons, aimons ! " disaient vos voix mêlées,
Claire, Adeline, adorables victimes
Du noble vœu de vos âmes sublimes.

Aimez, aimez ! ô chères Esseulées,
Puisqu'en ces jours de malheur, vous encore,
Le glorieux Stigmate vous décore.

 

 

Louis Berthommé Saint André (1940)

IV
PRINTEMPS

Tendre la jeune femme rousse,
Que tant d'innocence émoustille,
Dit à la blonde jeune fille
Ces mots, tout bas, d'une voix douce :

"Sève qui monte et fleur qui pousse,
Ton enfance est une charmille :
Laisse errer mes doigts dans la mousse
Où le bouton de rose brille,

"Laisse-moi, parmi l'herbe claire,
Boire les gouttes de rosée
Dont la fleur tendre est arrosée, -

"Afin que le plaisir, ma chère,
Illumine ton front candide
Comme l'aube l'azur timide."

Paul Emile Bécat illustre "Eté"
 
 

 

V
ETE

Et l'enfant répondit, pâmée
Sous la fourmillante caresse
De sa pantelante maîtresse :
Je me meurs, ô ma bien-aimée !

" Je me meurs ; ta gorge enflammée
Et lourde me soûle et m'oppresse ;
Ta forte chair d'où sort l'ivresse
Est étrangement parfumée ;

" Elle a, ta chair, le charme sombre
Des maturités estivales, -
Elle en a l'ambre, elle en a l'ombre ;

" Ta voix tonne dans les rafales,
Et ta chevelure sanglante
Fuit brusquement dans la nuit lente."

 


VI
SAPPHO

Furieuse, les yeux caves et les seins roides,
Sappho, que la langueur de son désir irrite,
Comme une louve court le long des grèves froides,

Elle songe à Phaon, oublieuse du Rite,
Et, voyant à ce point ses larmes dédaignées,
Arrache ses cheveux immenses par poignées ;

Puis elle évoque, en des remords sans accalmies,
Ces temps où rayonnait, pure, la jeune gloire
De ses amours chantés en vers que la mémoire
De l'âme va redire aux vierges endormies :

Et voilà qu'elle abat ses paupières blêmies
Et saute dans la mer où l'appelle la Moire, -
Tandis qu'au ciel éclate, incendiant l'eau noire,
La pâle Séléné qui venge les Amies.



page inachevée.

 

Bibliographie du recueil illustré"Les Amies" (source : Pascla Pial, Les Livres de l'Enfer) :

- Illustrateur Henri Farge : Paul Verlaine / - / Les Amies / scène d'amour sapphique / sonnets / - / Sept planches hors texte / dessinées par Henri Farge / et reproduites par / Léon Marotte / - / A Paris / chez Albert Messein / 19, quai Saint-Michel / - / 1921. - - Tirage limité à 225 exemplaires.

- illustratrice May den Engelsen : Paul Verlaine / - / Les Amies / six poèmes / illustrés par / May den Engelsen / [feuron] / La Centaine / 91, rue de Seine, 91, / Paris VIe / - / MCMXXV. - - Tirage limité à 100 exemplaires.

- Illustrateur Daragnès : Paul Verlaine / Les Amies / sonnets / agrémentés de vignettes en camaïeu / et de culs-de-lampe / gravés sur bois / [fleuron] / aux dépens d'un groupe d'amateurs / A l'enseigne de la Guirlande / Bayonne / 1919. (édité à Paris, Bayonne est une ville fantaisiste, tirage à 280 exemplaires).

- Illustrateur anonyme : Paul Verlaine / Amies / Les Bibliophiles libertins. (Amies / poèmes ornés de vingt lithographies originales) - tirage à 575 exemplaires, édition fautée car l'article "les" est omis et le terme "poèmes" est choisi à la place de "sonnets", de l'édition orignale.

Bibliographie du recueil illustré "Œuvres Libres" (source : Pascla Pial, Les Livres de l'Enfer) :
en travaux.

Livres verlainiens de saphisme.com :

- Oeuvres poétiques complètes, texte établi et annoté par Y.-G. Le Dantec, édtion revue, complétée et présentée par Jacques Borel, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard, 1984.

- Oeuvres poétiques, Textes établis avec chronologie, introductions, notes, choix de variantes et bibliographie, par Jacqus Robichez Professeur à la Sorbonne, Edition illustrée de 17 reproductions, Classiques Garnier, 1987.

- Hombres, Oeuvres libres, édition établie et présentée par Hubert Juin, ©S.E.C.L.E Régine Desforges, 1977.

- Choix de Poésies de Paul Verlaine, avec un portrait d'après Eugène Carrière, préface de François Coppée de l'Académie Française, Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle Editeur, 1926.

- Verlaine et les poètes symbolistes, avec une Notice biographique, une Notice historique et littéraires, des Notes explicatives, des Jugements, un Questionnaire et des Sujets de devoirs par Alexandre Micha, agrégé de l'Université, docteur ès Lettres, Professeur de Première au Lycée du Parc, à Lyon.

Bibliographie de référence de saphisme.com :

- Robert Sabatier, Histoire de la Poésie française, volume 5 **, Albin Michel, 1990.

- Buisine, Alain : Verlaine histoire d'un corps, chrono-bibliographie, index. Taillandier, 1995.

- Pascal Pia, les livres de l'Enfer, bibliographie critique des ouvrages érotiques dans leurs différentes éditions du XVIe siècle à nos jours, Fayard, 1998 (première édition publiée en deux volumes : Coulet & Faure, Paris,1978).
Liens lesbiens :
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